CHAPITRE XIIL
Ï*AVÉ.— Labybinthe. —Pauvreté actuelle du pavé des églises. —État actuof du nôtre. — Différence de niveau entre le sanctuaire et le sol. — Idée générale des labyrinthes. — Celui de Poitiers.
Rien de triste dans nos églises modernisées comme wtte immense étendue de dalles unies , coupées uniforîûément, et présentant le monotone aspect d'une nappeblanchâtre sur laquelle la boue ou la poussière séjourî^enl plus ou moins , et qui ne recouvre sa netteté sous ^n balayage périodique que pour établir entre elle et les voûtes un rapprochement malheureux qui écrase celles-ci 'cn diminuant de beaucoup la perspective de leur élévation. C'est pourtant le sort commun de tous nos édifices
sacrés. Soumis, depuis le cx)mmencemenl de ce siècle surtout, à des réparations presque toujours mal comprises, on les a dépouillés, sous ce prétexte, d'ornements qui faisaient leur gloire, qui constataient de précieux souvenirs, et n'étaient ainsi en réalité qu'une partie essentielle de leur vie esthétique. C'est à peine si Ton trouve maintenant quelques églises d'où n'aient point disparu les dernières traces des marbres variés, des mosaïques et des émaux qui, à des époques reculées, formaient dans leur intérieur un pavé capable de parler à l'esprit et au cœur , comme tout le reste- Les pierres sépulcrales qui, depuis les \iv et xiii« siècles , avaient remplacé tant de matières précieuses, que sont-elles devenues avec leurs grandes figures d'évêques et d'abbés, de chevaliers et de dames , de clercs çt de religieuses qui , dans l'attitude du repos et de la prière , entourés de la légende qui redisait en lettres gothiques leur gloire passée et leurs espérances de l'avenir , parlaient aux générations agenouillées des rapides variations de la vie et des prochaines sévérités de la mort? Après les ravages de 1793, qui brisa ces belles images, en haine de l'aristocratie et de la religion , sont venus les paveurs officiels , qui, presque toujours, sans autre pensée que celle de mettre des pierres neuves à la place des pierres rompues ou usées, ont jeté au rebut les vieux titres, taillé les dalles sculptées pour les assujettir au nouveau plan , en ont tourné d'autres en sens inverse, et fort souvent, sous le ridicule prétexte d'exhausser le sol , ont enseveli la base des piliers et diminué d'autant à la vue la hauteur de l'axe perpendiculaire. Saint-Pierre de Poitiers , pour s'être vu exempt de cette grave épreuve, n'en a pas moins subi les autres. Çà et là , comme sous la grille qui
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sépare le déambulalorre de la nef du sud, on remarque des débris de pierres tombales oil demeurent encore fort lisibles des mots en caractères gothiques; sous la dernière marche de la porte médiane , une dalle , que ses grandes dimensions ont fait respecter, porte sur ses bords répitaphe simple et modeste d'un premier chanoine hebdomadier, mort en 1607. Dans la chapelle de Paroisse, un écusson, accompagné de la mitre et de la crosse abbatiales, rappelle encore un peu le souvenir^ presque eiTacé sous les pas des hommes , d'un vicaire général décédé en 4715. A deux mètres de là, un autre chanoine hebdomadier repose sous une vaste pierre dont le centre est orné d'un cercle au milieu duquel une lêt6 de mort s'entoure des paroles de Job : expecto donec veniat iMMVTATio MEA. — Une borduro courant sur les quatre côtés de la pierre contient le résumé laconique de toute une vie de secrétaire du Chapitre : hic iacet vbn"^'* mgr
JOII. PIBOLEAV, DVM VIVERET CANON' UEBDOMAUARl' ET I^NORV DEGANI , GAN, ET GAPITVLl UVl EGGL SGRIBA QUI OB. 5 AVG. ANN. 1 580. REQVIESGAT IN PAGE.
Enfin , au-dessus de la dernière marche du sanctuaire existe encore, sur une table de marbre noir, l'épitaphe de madame la comtesse de Blossac , décédée en 1764.
Sauf cette dernière , rien ne nous prouve que ces quelques inscriptions recouvrent les restes de ceux qu'elles désignent. Les bouleversements successifs du pavé peuvent bien leur avoir assigné après coup des places tout à feil arbitraires. Le dernier pavement, opéré en 1834 , se compose, dans sa plus simple expression, de pierres aillées en parallélogrammes inégaux , tirées des V;arrières de Bonnlllet. Le seul ornement qu'on s'y soit permis consiste en un cercle garni d'une étoile à huit
pointes, placé à chaque extrémité des collatéraux, et se reliant aux quatre bases des piliers voisins par une bande tirée en diagonale. Cet agrément se renouvelle dans la nef principale sous chacune de ses travées. >
Le sanctuaire est exhaussé au-dessus du sol de 45 centimètres ; on y aborde par trois marches de 1 5 chacune. Le niveau du chœur n'est abaissé au-dessous de celui-ci que de 1 5 cent. : diflFérence presque imperceptible , mais qui suffit aux exigences liturgiques , en conservant à l'autel et au clergé leur suréminence relative sur tout ce qui les entoure.
Un objet de décoration , auquel se rattachaient une pensée pieuse et de fréquentes pratiques de dévotion , se remarquait jadis dans presque toutes les cathédrales. Nous voulons parler de ce labyrinthe nommé encore Dédale, Méandre, ou Chemin de Jérusalem , lequel, incrusté en marbre dans le pavé , présentait au milieu de la principale nef une suite de détours compliqués, d'allées en apparence symétriques , mais tellement mêlées par les combinaisons de leurs lignes , qu'une fois engagé dans leur intérieur, on ne trouvait d'issue qu'en continuant forcément sa route ou en revenant sur ses pas. Nous ne pouvons admettre Talternativeque propose un savant archéologue • sur l'origine et le but de celte espèce d'image, qu'il regarde comme un jeu de la patience des ouvriers, ce qui semble en opposition avec ses idées habituelles ; ou comme un moyen de pèlerinage abrégé , destiné à satisfaire la piété des fidèles. Cette dernière intention ne nous paraît pas douteuse ; elle est en même temps d'ac-
^ M.Schmiij Manuel complet detarchilecU dei monuments religieux i p. 585.
cord avec le principe reçu de ne rien supposer d'inutile ou de capricieux dans Tensemble ou les détails d'une église, et avec l'opinion commune, qui trouve dans cet enjolivement mystérieux ce que notre auteur hésite à y reconnaître. Il faut donc voir dans, les labyrinthes un moyen de dévotion, une forme spéciale de prières dans laquelle le chrétien s'acquittait en esprit du voyage à la Terre-Sainte * , ou mieux, selon nous, faisait mémoire du trajet douloureux que subit Notre-Seigneur de la maison dePilate au Calvaire. Des indulgences étaient attachées à celle pieuse pratique , qui nous semble très-bien repré sentée de nos jours par l'excellente dévotion dile du Chemin de la croix j érigée dans presque toutes les églises paroissiales et chapelles des communautés.
A Sens, à Amiens, à Reims, les cathédrales possédaient avant la fin du dernier siècle un dédale semblable; celui de Chartres subsiste encore. Le nôtre a disparu tolalement, et nous en aurions perdu jusqu'au souvenir, si Tarchitecte de l'église n'en avait laissé un spécimen authentique. Sur le mur de la troisième travée du bascôlénord, un peu au-dessus du soubassement qui supporte les colonnes de l'arcature , avait été dessiné un plan de labyrinthe, gravé ensuite à la pointe, et conservant encore très-visibles les traces du crayon noir qui en avait ébauché les linéaments. (V. pi. VII, /.) ^€tte espèce d'épuré représente une sorte d'ovoïde qui ^a se rétrécissant vers sa partie inférieure, où se trouve l'entrée. A mesure qu'on avance dans les nombreux
* Gilberl, Descript, de la cathéd. de Chartres ^ p. 60. —A. Potier , Texte des monuments français , de Willemin. — Bull, monum. , t. xiii ,
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comparliinenls qui le dessinent, on s'embarrasse lour jours plus dans leurs longues sinuosités; mais on ne s'y perd point, comme on semblerait devoir le faire, et Ton fait infailliblement une route qui ramène enfin à Tissue. Un grand nombre de labyrinthes étaient carrés, comme celui de Tabbaye de Saint Bertin; ceux de Reims et d'Amiens étaient octogones; celui de Chartres est parfaitement rond; leurs dimensions variaient selon les proportions des nefs, dont ils couvraient parfois toute la longueur. Le nôtre n'étant accompagné d'aucune échelle, nous ne pouvons savoir quelle était sa surface géométrique. Constatons seulement que Beauménil, aussi peu exact en cela qu'en beaucoup d'autres choses, a donné à ce tracé mural 4 pieds 5 pouces de hauteur sur 3 pied? 9 pouces de large , quoique en réalité il n'ait de large que 80 cent, sur 90 dans sa plus grande hauteur. Quant à répoque de sa disparition , elle est fort incertaine , et nos plus vieux contemporains ne se rappellent pas l'avoir vu.