CHAPITRE IV
Db 1018 4 1023. — Nouvel incendie. — Guillaume V relève les monuments consumés. — Consécration solennelle de la nouvelle église. — Pourquoi Arnaud, archevêque de Bordeaux, n'y peut assister. — Autre raison qui empêche Fulbert de Chartres. — Époque précise de cette cérémonie.
Nous touchons à un de ces événements si fréquents dans l'histoire du moyen âge, et qui devaient bientôt, en se multipliant, retirer de leurs propres cendres nos plus beaux édifices nationaux. Un nouvel incendie éclata au sein de la ville de Poitiers. Cette fois la guerre n'y était pour rien; les chroniques l'attribuent à quelque accident resté inconnu. Ce qui est certain, c'est que toute la cité fut consumée, et qu'aucun monument ne lui fut laissé. C'était en 1018, d'après Àdhémar de Chabannais*. Heureusement un grand homme était là, que les soins de la politique , les travaux de la guerre, les relations nombreuses avec les princes contemporains, n'empêchaient pas de cultiver les arts et de pourvoir à tout ce qu'exige une bonne administration intérieure. Guillaume V s'empressa de réparer le désastre. Nous ne savons combien de temps il lui fallut pour relever les autres églises et son propre palais, qui furent dotés, dit récrivain déjà cité, déplus de magnificence qu'auparavant; mais il dut y consacrer d'énormes dépenses, puisque, à ne considérer que ceux de ces monuments qui existaient avant lui et qui ont subsisté jusqu'à nos jours , il aura étendu ses pieuses largesses à Notre-Dame-
* Chrçnich. apud D. Bouquet , t. x , p. ^158. — Besly, HisU des comtes de Poiiou y f. SO,
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la-Grande , à Saint-Hilaire-de-la-Celle , à Saint-Pierrele-Puellier, à Sainte-Radégonde , tous ces édifices existant déjà à celle époque.
Quoi qu'il en soit, les ruines de Saint-Pierre ne furent pas les nioins favorisées; il est vrai que toutes les raisons possibles tournaient vers elle les premiers soins : cet empressement mérité lui valut une prompte résurrection. En 1021 , c'est-à-dire trois ans seulement après la catastrophe, l'église était sinon entièrement achevée, capable au moins de recevoir les fidèles, et d'être rendue au culte divin. Cette activité des travaux donnerait à penser qu'il ne s'agissait encore ici que d'une église de bois , au moins en grande partie , car on en construisait encore en ce temps, comme le prouve une charte de notre évêque Pierre P'', postérieure à l'an 975 et copiée par Besly ' ; mais nous verrons bientôt , à quelques indices restés épars dans les écrivains du temps , que ce monument dut avoir une plus grande importance. La lenteur ou la promptitude du travail dépendait d'ailleurs du nombre des ouvriers , et la piété des peuples les multipliait au besoin autant que les exigences des seigneurs. Cependant une cérémonie auguste devait, selon l'usage, y précéder toutes les autres, et donner préalablement à la maison de prières un caractère sacré. Cette consécration, que le catholicisme avait environnée dès son origine des pompes les plus expressives, est toujours une fête solennelle où l'Eglise chante sa propre gloire et renouvelle l'image sensible de sa perpétuité. Rien ne fut donc épargné pour donner à la dédicace du nouveau tem-
^ Evesques de Poictiers^ p. 49 : « Ecclesia lignea ia honore sancti Sah- » vatoris. »
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pie celle majesté religieuse dont le souvenir fait ensuite comme une partie de sa beauté mystique, irnaud I", archevêque de Bordeaux (et non Geoffroy, comme on Ta prétendu à tort, puisque celui-ci ne siégea qu'en 1 027) , avait été invité par Isambert I" , nouvellement installé sur le siège de Poitiers , à présider la cérémonie. Arnaud avait accepté , mais il demanda des guides et une escorle indispensables à sa sûreté personnelle dans des chemins alors difficiles , et de plus infestés de ces bandes aventurières contre lesquelles Guillaume V avait si souvent à guerroyer. Mais celui-ci était en campagne , et vidait une de ces querelles avec Aspremont , Luzignan , ou quelque autre forteresse du voisinage ' ; il ne pouvait être de retour à Poitiers que le 16 octobre, veille du jour où la consécration devait avoir lieu; et soit qu'il eût emmené à sa suite une si nombreuse armée , qu'on ne put diminuer sans imprudence le contingent resté à la garde de la ville , soit que les gens de Pévêque fussent tellement occupés aux approches de la solennité , qu'il devint impossible d'en détacher quelques-uns, celui-ci s'excusa près de l'archevêque , dans une lettre à laquelle nous empruntons ces détails: « Nous ne pouvons assez » remercier votre charité, lui disait-il, d'avoir bien » voulu accueillir notre invitation, même en y mettant ^) une condition si raisonnable. Cette condition toatefois, » il faut bien que nous le disions à Votre Grandeur, est un
^ Dofonr, de V Ancien Poitou et de sa capitale ^f. 26^ , s'est trompé en disant que cette expédition était dirigée contre les Normands débarqués près de Saint-Michel- cn-Lherm. H s'appuie mal de VAri de vérifier les dates , qui reporte ladite expédition à Tan 4048, puisqu'il est certain que la consécration dont il s'agit eut lieu en 4024, d'après Dufour luimême, p. 259:
» obstacle insurmontable à nos vifs désirs... Aussi ^ nous » n'insisterons pas; nous ne voulons point que la joie de » vous voir soit troublée par la pensée qu'elle a pu vous » occasionner la moindre peine... Recevez nos actions de » grâces avec celles du bienheureux apôtre Pierre ; vous » eussiez orné son triomphe : sa gratitude et la nôtre est » la même que si vous fussiez venu \ »
Un autre personnage bien autrement illustre qu'Arnaud reçut aussi de Guillaume le Grand l'invitation de se rendre à cette dédicace. Fulbert , alors év&que de Chartres, conservait sur ce siège la dignité de trésorier de Sl-Hilaire de Poitiers, qu'il devait à l'amitié et au discernement du comte , celui-ci ayant, à cause de son rang, le droit de nommer à cette dignité du Chapitre. Pieux et savant , Fulbert entretenait avec ce prince une correspondance assidue , et il en avait obtenu des sommes considérables pour relever sa propre cathédrale , consumée aussi par les flammes le 7 septembre de l'année précédente. Le roi de France Robert, les souverains de l'Europe, les princes et seigneurs du royaume, avaient répondu également aux suppliques deTévêque, en contribuant à l'œuvre sainte. Déjà donc vers le mois de septembre de Tannée 1 021 , c'est-à- dire moins d'un an après Tincendie , l'église se relevait et les cryptes en étaient presque achevées. Mais elles n'étaient pas couvertes encore ; l'hiver approchait , et le désir de hâter par lui-même l'achèvement de cette importante portion de l'édifice empêcha Fulbert de céder aux pressantes sollicitations qui lui étaient faites de venir à Poitiers. « J'aurais eu autant de joie que de dévo- » lion , bien-aimé prince, d'accourir à votre dédicace, si je
' D. Bouquet , t. X, p. oOO, iiiter episiol. variorum^ xvji.
» n'élaisretenuprèsdemonégliseparsespropresbesoins , »> lesquels je dois négliger à présent moins que jamais. » Grâces à Dieu et au secours de vos aumônes , nous » avons achevé nos cryptes ' , et nous tenons à les faire » couvrir avant la saison des pluies '. »
La solennité fut donc accomplie sans les deux prélats, qui en eussent fait le plus bel ornement. L'affluence néanmoins n'y pouvait manquer. La cathédrale est l'église-mère d'un diocèse; tous les ordres de la hiérarchie ecclésiastique y furent représentés selon l'usage; l'on y observa, à quelques détails près, les mêmes rits qu'on fait encore de nos jours : ainsi les douze cierges , symbole des apôtres de r Agneau % y brillèrent aux yeux des fidèles; les cantiques et l'Âlleluia y retentirent; l'Eglise éternelle y fut exaltée, et Isambert, en dédiant celle qui en devenait Timage , n'oublia ni les reliques des saints à déposer dans Pautel, ni Peau sanctifiée qui devait purifier les murs , ni la croix, langage vivant du Christ à la foule qui l'adore, ni les onctions mystérieuses , souvenirs du baptême , emblème de la grâce qui en découle sur l'âme du chrétien ^.
* Quelques écrivains ont traduit ces mots : cryptas nostras perselvimu8^ par : nous avons achevé nos voûtes; on voit clairement que c'est une erreur. Si jamais le mot crypte avait signifié autre chose que l'église souterraine , on ne pourrait croire encore qu'il eût ici un autre sens , puisque Fulbert écrit à Guillaume un an seulement après le commencement d6( ses travaux, qui n'étaient pas encore terminés lorsqu'il mourut, en 4029, comme l'assure Gilbert dans sa Descrip. hist. de la cathéd, de Chartres^ p. 42. — (Depuis que cette note est écrite, nous l'avons trouvée confirmée par l'opinion de M. Joliment , dans le 2« vol. du Bull, monum. , p. 444.)
s Fulberti Camot. Epist^ L , apud D. Bouquet , t. x, p. 4169. ' Apocalypse^ xxi, 141.
* D. Nartenne, Thésaurus anecdotorum^ t. ii.
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Un mémoire dressé par un chanoine de la cathédrale, après la mort de M. de la Rocheposay, vers 1660, et conservé jusqu'en 1791 dans les archives du Chapitre, lend à établir que le chœur seul de l'église avait souffert de l'incendie, et qu'il fut seul l'objet d'une reconstruction *. Une telle erreur ne mérite pas de réfutation ayant contre elle celte dédicace même ' et toutes les autorités que nous avons citées. Un autre chanoine , qui nous a laissé un calendrier où se trouvent notées jour par jour les fêtes célébrées par le Chapitre dans tout le œurs de Tannée, a embrouillé ses dates de telle sorte, que l'église, brûlée en 1 01 8, auraitété relevée et terminée en 1017. On ne comprend guère comment une pareille assertion a pu être répétée sans observation par Thibaudeau et quelques autres. Il est vrai qu'on s'appuie sur une inscription de la voûte, dont la date est plus qu'équivoque % ce qui fait une grosse faute de plus. Quoi qu'il en soit, une autre erreur a été commise qu'il importe de rectifier; elle regarde l'époque précise decettcconsécration, Nousavons vu qu'Isembert l'avait annoncée à l'archevêque de Bordeaux pojjr le 17 octobre, c'est-à-dire pour le len>
* D. Fonteoeau , Mss, i. liv , p. 22.
* Le décret de Gratien , qui réunit tous les canons antérieurs au xn* siècle, porte, c. de fabricâ, qifon ne doit consacrer une église qu'après son entière reconstruction. V. aussi Qéricourt, IjoisecclésiasI., p. 59. — Fleory , Institut, au droit ecclés. , 2« part. , ch. vii.
* Ordo , ceremoniae, calendarium... Ecclesise Pictayieusis , impendiis ac labore Ghristophori Fauveau, unius ox eanonicis, 4645. — Mihi^ p. 486. L'auteur possède ce manuscrit sur vélin, qui contient des documents fort curieux, et que D. Fonteneau a copié t. lit de son recueil. —Mais Fauveau est mauvais chronologiste ; il faut beaucoup se méûer des ses dates, qu*il a presque toutes adoptées sans examen, et seulement d'après ses devanciers et des traditions peu éclairées.
demain du xvij des calendes de novembre, selon ses propres termes '. D'où vient que tous les historiens répètent cependant qu'elle se fit le 1 5 octobre , date adoptée entre autres par le Chapitre^ dont la tradition, perpétuée dans ses archives, ne permet pas le moindre doute? Il nous semble qu'un dérangement aura pu se faire après la lettre écrite, et que Tordre d'abord convenu se sera trouvé modifié par le retour du comte avant l'époque fixée. Mais une autre preuve se présente et demeure irrévocable. Le chanoine de Cousteau, que nous venons de citer, dit expressément: c< L'église, rebâtie en 1018, » fut dédiée le 15 octobre 1021 ou 1022, dimanche avant » la Saint-Luc. ' » Or Tannée 1 021 avait pour lettre dominicale À, qui place en effet ce dimanche au 15 octobre, et par conséquent la Saint-Luc, qui se fait toujours le 18, au mercredi suivant. Le chiffre 1621 est donc aussi le seul qu'il faille adopter , car en 1 022 la lettre dominicale était G ; le 1 5 octobre correspondait au lundi , et la Saint- Luc arriva le jeudi d'après. Depuis cette époque, Tanniversaire de cette dédicace était célébré comme fête d'obligation, dans l'église et dans tout le diocèse, le dimanche qui précède la Saint-Luc; chaque chanoine recevait, ce jour-là, trois livres à titre de festage ou dîner , et cet usage s'observait encore en 1789 ^ Mais il ne faut pas oublier qu'il se rattachait aussi à une autre consécration plus récente, celle de l'église actuelle, faite en 1379 , et dont nous parlerons en son temps.
* «... Willelmus abest, in expeditione profectus , ut aiunl , non rediturususque ad xrii calend. novembris, cum sequenii die snmus dedieaturi ecclesiam nostram. » D. Bouquet , ti^t suprà,
* D. Fonleneau , ubi suprà , p. 25.
* Fauveau, Calendrier ,f.\SQ.
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C'est peut-êlre après cette rénovation du monument que Guillaume Y donna en présent à la catliédrale un nouveau reliquaire pour conserver et exposer la barbe de saint Pierre dont nous avons parlé ci-dessus^ chap. 2. C'était ce un petit coffre d'or couvert de pierres précieuses, et qui , plus tard^ avait au haut un saphir de la grosseur d'une noix et d'un prix inestimable'. » Nous retrouverons plus d'une fois dans notre histoire cette relique enrichie de plus en plus par la généreuse piété de hauts personnages.