‹ Histoire de la cathédrale de PoitiersChapitre 52 sur 99 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

VEBBiÈaE DE Là FBi^iâTRB TERMINALE.— SubstituUon , dstis les églises gothiques , de la verrière absidale à Tare triomphal des édifices romans. — Description de la grande verrière. — Scène du crucifiement. — Les saintes femmes au tombeau. — L'Ascension. — Martyre des saints patrons. —Les dopateurs de la verrière. — Débris informes et renseignements illisibles. -^ Mérite et âge de ce travail.

Dans les églises romanes, la nef principale était toujours séparée du sanctuaire par une arcade plus ornemetitée, décorée de plus riches moulures, et reposant sur des chapiteaux qui participaient à ce luxe , langage symbolique de la foi, Au-Hlessus de cette arcade, les fidèles contemplaient la scène du crucifiement, qu'accompagnaient d'ordinaire les statues de la Mère de douleurs et du disciple bien-aimé. Quand le plan des églises se modifia à l'époque de transition , et qu'à la place de cet arc triomphal lourd et aJBfeisgé, les cintres se furent élancés jusqu'à une hauteur considérable, il fallut renoncer à placer ainsi l'image de la croix ; mais on tint pour très-convenable qu'elle ne cessât pas d'être le. premier objet offert aux Isards des fidèles, et que dès l'abord du lieu saint ils trouvassent dans le souvenir de la rédemption une pensée de recueillement et d'amour. On destina donc à cette œuvre la fenêtre absidale. Un vitrail éclairé dès l'aube par les premières lueurs du jour, se dorant bientôt après des radieuses clartés du soleil levant, et portant à toute heure les yeux du chrétien vers le point du monde où s'étaient ^Dsonimés nos plus saints mystères , fut encadré dans ^ttebaie, visible de tous les points de Tédifice, mais surtout de la porte médiane , qu'on ne peut franchir sans

532 HISTOIRE DE I.A CATUÉDUALE

l'apercevoir aussitôt- Cette coutume ne fut pas négligée Poitiers; la scène principale y est même rehaussée d-M détails curieux et de caractères qui méritent Tattentior ^ des connaisseurs. C'est le morceau capital , sans conlr dit, de toute notre ornementation fenestrale.

Trois compartiments se partagent la hauteur du vitrail Le principal en tient le milieu et occupe les deux tiers l'espace général. C'est là que sur un fond d'azur en form ^ de croix, et semé de feuilles romanes de même teinte dont les seuls profils sont fortement accusés par des trai««i noirs (pi. X^ a), s'étend une autre croix d'un rouge trè; — ferme , à laquelle le Sauveur est attaché (6). Sa tête, ei — " tourée d'un nimbe blanc bordé de perles et croisé d'oicr et penchée sur le côté droit, suit l'inclinaison sensible oM la nef; harmonie remarquable et qui constate une fois ^^^ plus la pensée arrêtée d'un symbole reçu. Les traits sorrw^ calmes, et dénotent dans l'artiste une intention qui honora son jugement. La roideur générale du bas du corps ^t des bras, la barbe qui couvre le bas de la figure divine, la tunique bistre doublée de jaune et de vert bien fondus, attachée sur les hanches et descendant au-dessous des genoux, rélégance de la draperie, les deux clous qui fixent les pieds reposant sur un support et descendant ' jusqu'au bas de la croix, témoignent encore de l'influence des idées grecques, et rappellent quelques œuvres semblables qu'on voit en Italie , qu'on reconnaît pour être à peu près de la même époque, et dont M. le chevalier Bard a décrit une des plus importantes '. A chaque extrémité des deux bras de la croix, et dépassant la limite du

* jîecherchc sur la représentation du crucifix ^ Bull, monum., t. x, p. 432.

tableau proprement dit , le peintre a placé dans la bordure un médaillon où un ange adorateur, nimbé à droite (le rouge , à gauche de vert , déploie ses ailes parmi des nuages (d). La tête delà croix porte l'inscription connue donnée par Pilate. Cette inscription se compose de trois lignes dont la première est fort lisible. Les deux autres semblent se former d'abréviations ou de pièces de rapports qu'on ne peut juger qu'en les voyant, et pour lesquelles nous renvoyons à la planche.

Les deux scènes consacrées sont peintes de chaque côté du crucifix. A sa droite (e) est Marie, debout, les mains jointes , la tête baissée , voilée de blanc et entourée d'un nimbe vert; son manteau bleu recouvre une robe bistre doublée de jaune et de blanc, et ornée d'une jolie bordure bleue à feston. Ce costume est d'un grand effet; il est digne de la personne qui le porte.— Devant elle, le soldat que la tradition a nommé Longin perce d'une lance le côté droit de Jésus. Coiffé d'un bonnet élevé, il, porte sous une casaque jaune un jupon brun doublé de vert; ses bottines , montant jusqu'à moitié jambe, sont bleues , cequi semble prouver que parfois les peintres verriers ne cherchaient pas tant la vérité naturelle des tons que l'effet harmonieux qui devait résulter de leur agencement. — A gauche se tient , aussi debout, saint Jean Tévangéliste , nimbé de i^lanc , et tenant un livre fermé. Comme la Vierge, il penche la tète en signe de douleur; mais il a tes pieds nus, en qualité d'apôtre, tandis que la Vierge 1^ a chaussés. Entre le disciple et la croix, un soldat, ^^ sayon blanc que recouvrent une tunique bleue et un Baanteau vert, présente l'éponge au bout d'un roseau; ^têle, d'un mauvais effet, a sans doute été rapportée. î^^ns la position de ces quatre personnages, dont les

vêlements divers ressortenl agréablement sur un fom rouge, on voit une symétrie qui donne de la grâce à 1 composition. Près de la jambed roite de ce dernier soldai un raccommodage sans intelligence a placé un fragmei d'inscription gothique comme nous en trouverons beat coup d'autres épars.

Ces quatre personnages ont un mètre de haut.

Au-dessous de la croix » le peintre a dessiné , dans carré qui lui restait, un vaste quadrilobe. Le lobe sup rieur, sur lequel la croix semble appuyée, se sépare d trois autres^ et doit être examiné à part (/*). Il contie un autre encadrement aussi trilobé, qu'entourent en pe spectivedes constructions monumentales caractérisées p des pleins cintrés et des pignons aigus* De la voûte dé ceild une lampe à trois flammes^ versant sa lumière sur saint sépulcre, orné de sculptures romaftes et d'une cro debout , que recouvre la draperie négligemment jel d'un suaire blanc. En dehors et de chaque côté de ce pe caveau funèbre , on a placé , à droite , un ange , les ail ouvertes, assis sur un banc portant sur des colonneites r mânes , et présentant une croix aux trois saintes femme qui, au côté gauche, viennent, vêtues et nimbées < diverses couleurs, pour embaumer le corps du Chriî Cette intention sô révèle par les vases de parfums q" portent deux d'entre elles. Toutes trois eljes appuie leur marche d'un bâton : dernier trait qui convient t récit de saint Marc ' , aussi bien que la présence d'i seul ange. Les saintes femmes , étant parties de grai matin , n'arrivèrent qu'après le lever du soleil. La couf avait été assez longue; elles s'élaient pourvues du suppc

' £vmgiU ^ch. xvf.

lluel des voyageurs- — A chaque côté de Tare dans lel se trouve le saint tombeau , deux petits demiles renferment chacun un personnage nu , accroupi, oatit les mains d'un air suppliant. L'un d'eux élève yeux vers la crucifixion , l'autre se penche vers le ulcre. C'est la personnification des âmes du purgatoire des limbes , attendant avec une anxieuse impatience ure désirée de la rédemption universelle qui se conime.

to voit donc, dans cette espèce de bas-relief posé ausous de la croix , Pépisode qui suit de plus près, dans /aflgile, le sacrifice douloureux du Calvaire. C'est monf dû chrétien^ avec le fondement de sa régénération, charité divine en appliquant les conséquences aux ^ës morts dans son union. Maintenant, sans plus is occuper des scènes qui suivent , et auxquelles nous iendrons, remontons jusqu'au faîte de la verrière It* admirer l'éloquente expression de nos espérances, à js encore engagés dans les combats de ce monde. Au mi- 1 d'une auréole elliptique (g\ dont la pointe supérieure fasse les limites du vitrail et se mêle à sa bordure , on établi une draperie semée de glands rouges réunis Pdès anneaux bleus. Sur ce fond se détache le Christ, bOttt, les pieds îius, les bras étendus, et au bout âqiiels on ne voit plus , au lieu dé mains , que des kglinents verts pris au hasard pour réparer tant bien Wmal une double injure. La droite bénissait, cequ^on ^iûô à sort geste. La figure longue, h barbe fourchue , KMidrée dans des cheveux pendants , a bien encore le ^ byeànlin : un nimbe bleu croisé de blanc décore la te. Le vêtement se compose d'un manteau bleu recourt une tunique bistre doublée de vert.

530 HISTOIRE DE LA CATHÉDllALE

De côté et d'autre, en dehors de Tauréôle, l'espace est rempli par un ange de moindre dimension que le Christ, qui a plus d'un mètre. Désignant du doigt l'objet de l'adoration du ciel et de la terre, ils semblent, à leurs ailes étendues , accompagner le Sauveur, qui s'élève vers les cieux. Leur corps est mollement plié selon Tinclinaison inférieure du vesica-piscis; de belles robes, nuancées de blanc et de vert, savamment drapées, retombent jusqu'à leurs pieds nus, qui viennent s'appuyer sur la mer de verre dont le personnage divin foule les longues ondulations. — Au-dessus de la tête de l'ange, du côté droit, apparaissent des débris d'inscriptions en caractères des XII' et xni' siècles; le mot ecce, les deux syllabes ce, ag, indiquent une ancienne image de saint Jean-Baptiste que nous ne retrouvons plus, et dont les restes seront venus réparer les pertes de la fenêtre terminale.

Cette auréole encadre donc évidemment l'Ascension de Notre-Seigneur; mais leisujeln'y est pas complet, et s'achève au-dessous de la pointe inférieure en se développant de chaque côté du montant de la croix (ft). Les yeux et les mains levés vers le Christ, douze personnages , parmi lesquels une femme , sont rangés sur le même plan. Ce sont les onze apôtres, bien reconnaissablés à leurs pieds nus , et la sainte Vierge (î). Parmi les apôtres^ un seul tient un livre fermé (k) : c'est saint Jean, symbolisé par son Apocalypse. Toutes les tètes sont entourées du nimbe. Ici la vivacité des couleurs 6St encore relevée par l'éclat et la diversité des costumes, qui, pressés comme ceux qui les portent, font unenseï»: ble de draperies ravissantes d'harmonie et de ton. l'éxpression des figures est également bien rendue; ton''

issembledonc concourir à faire de cet épisode la plus larquable portion de ce beau vitrail, quî^ nous ne ignons pas de le dire, n'a pu être surpassé par aucun re de la même époque.

Lprès tout ce qui précède, lieux communs qu'on it retrouver partout avec plus ou moins de succès dans :éculion, nous abordons les choses d'actualité. Redeslâoos vers le quadrilobe qui supporte le pied le la ix, et examinons comment se remplissent les divisions 3 nous avons réservées. Elles sont au nombre de itre, savoir : les trois derniers lobes et l'espace interdiaire. Cet espace et les deux lobes qui le flânent (/) exposent aux regards la mort de saint Pierre de saint Paul, les deux illustres patrons du diocèse, IX «dans le sang desquels, dit une ancienne tradition titulaire, furent fondés l'église et le Chapitre de Poirs*. » -^ Dans le cadre qui tient le milieu, saint Pierre l crucifié la tête en bas, sur une croix renversée. Il rte, comme le Christ, une longue tunique dont ses nbes sont presque entièrement couvertes; son front t ceint d'uùe sorte de diadème d'or que surmonte une Ute croix. C'est qu'on a remplacé sa tête brisée par lie de quelque ange emprunté à une autre verrière. Aussous de lui, SCS...VS. — Deux bourreaux clouent les ains de l'apôtre à grands coups de marteau. Au-dessus

• ceux-ci, deux autres , montés chacun sur une échelle , ^foncent d'autres clous dans les pieds. Cette partie de euvre a beaucoup soujfert de nombreux déchirements.

• A droite et à gauche sont peintes les circonstances de mort de saint Paul, en deux scènes qui se lient et doi-

• Grand Cartulaire^ 1. 1 , p. H9. — D. Fonteneau , t. ii , p. 535.

vent être vues ensemble. Sur une espèce de dnaperie à fond rouge i Néron, couronné, entouré d'une soldatesque armée, donne d^un côté des ordres pour s'emparer de l'apôtre, qui , debout de l'autre côté, et la tête assujettie par un bandeau noué dont un soldat tient les deux bouts d'une main ^ reçoit le coup d'épée qui lui ôte la tie. A l'oreîlle de Néron se penche un petit diable bien ;... nous savons ce qu'il y fait. Les quatre angles de cette partie du vitrail, extérieurs au quadrilobe (m), sont gartiis d'un quart de cercle dans lequel un diable renversé roule dans l'abtme : c'est, à côté de l'établissement de l'Eglise, sa victoire sur l'enfer- Au-desâous de la scène où siège Néron , on lit en majuscules : IMPERATORA'aalré^ scène est expliquée paf les mots SCS PAVLVS. Ces caractères, parmi lesquels se trouvent des lettres minuscules renfermées dans certaines majuscules, comme l'R final d'iMPERATOR , ont cours pendant te xit* siècle et la première moitié du xm".

Enfin le lo|)e inférieur, celui qui descend jusqu'à* bord de la verrière (n), consacre dès ce temps Tusage si prodigué depuis par les patrons des églises ou les donateurs de tableaux, de se faire peindre dans un tàitïàQ l'œuvre. Nous voyons un roi et une reine couronnés, à genoux, vêtus également de robes bleues et de manteaux blancs, élever leurs regards vers le prince des apôtres^ martyrisé dans le cadre supérieur. Ils lai offrent une tiare renversée dans le sens de la tête de saint Pierre, et dont les fanons s'écbappent en flottant dans le même sens. Cette tiare est conique, de couleur d'or, brodée de plusieurs rangs de lames ou d'écaillés superposées en imbrication , et n'appartient au lableau ni par le style de son exécution ni par sa forme. Elle remplace évidem-

ot le modèle en petit de cette grande verrière que teent ensemble les deux personnages, images des fon- Burs. Nous pouvons y reconnaître Henri ÏI et Eléonore. vis tous deux d'une foule dont le costume était propre : conditions médiocres de la société, ils ont voulu asier à cet hommage nos ancêtres, les fidèles poitevins, tla cathédrale était Téglise par excellence. Il faut relier que sur ce point les renseignements les plus irréables aient été dénaturés jusqu'à devenir inutiles. A ite et à gauche de ce dernier tableau, s'étend une ligne scriptions tronquées, ruines déplorables rattachées }re au hasard pour boucher des trous , et dont le sens t pas saisissable. Les caractères gothiques des xv^ et siècles s'y mêlent par fragments illisibles à des mots rilure romane incomplets par eux-mêmes, ou ne vant former une phrase entière. C'est ainsi que les s DIT HANC viTREAM, cu bcllcs majusculcs dcs xu** ot , ne laissent que des regrets sur l'absence d'un nom )re qui eût tout éclairé; que les syllabes blas. ..reas atres supposent d'autres noms dont on n'aura jamais ef. Une image de saint André dans le vitrail voisin , de saint Biaise dans la croisée septentrionale, lient-elles été dépouillées de leurs inscriptions en urde quelques rajustements devenus ici nécessaires? i de plus croyable— Nous en verrons trop d'exemples )s celui-ci. — Peut-être encore le mot blas est-il dû lom de Maurice de Blason, qui occupa le siège de iersen1i98?

)ur résumer celte description, et malgré les malheurs • elle grande page coloriée , nous n'hésitons pas à la laler comme l'une des plus précieuses que l'art du en âge nous ait transmises, tant par son état de con-

servation , puisqu'elle n'a souffert que dans quelques détails secondaires, que par son antiquité, qui date fort probablement de la dernière moitié du xii^ siècle. Sur ce point, la présence des deux fondateurs de l'Eglise ne laisse que peu de doute. Henri II était mort en 1189, Eléonore en 1204. Tout porte à croire que c'est avant la mort du premier qu'aura été donnée la première verrière dont le temple se soit paré. D'ailleurs les étroites dimensions du verre, les disproportions de son épaisseur, le genre de fleurs qui se dessinent sur la bordure en épanouissements recourbés, les entrelacs en cœur de cette bordure et les agrafes qui les y relient à chaque tige sont autant d'indices de l'époque romane. Ce vitrail et les deux autres du chevet que nous allons examiner sont très-certainement les plus anciens de notre diocèse : M. l'abbé Texier lés a cités comme une des rares études qu'on puisse faire de la peinture de ce temps '.

Page 1