CHAPITRE XXIII
Combles; intérieur des clochetons du chevet. — Aspect général de la charpente des bas-côtés. — Comble supérieur. —Arcades de communication avec les bas-côtés. — Admirable système de soutennement général de Tédifice. — Clocher du transept. — Usage actuel de Fencloâ qui y reste. — Avenue de la partie orientale des voûtes. — Système de leur charpente. — Beauté du faitagé. — Epoque de la construction de cette partie supérieure du monument. —Le chêne exclusivement employé dans cette charpente. — Erreur Irop accrédité sur le châtaignier. — Pourquoi lesi araignées fuient-elles les charpentes de nos églises. — Itinéraire pour descendre des combles. — Intérieur du clocheton nord. -Détails de Tescalier. — Autres escaliers distribués dans les murs des croisillons. ^ Comble de la salle du Chapitre et de la sacristie.— Absence totale d'inscriptions murales — et d'épurés.
Arrivés, presque la carte en main, sous une haute et étroite porte qui s'ouvre à notre gauche en descen-
tant notre hélice, nous voici à 28 mètres du sol dans la ^lerie pratiquée au-dessus de la grande rose, et qui *ègne également sur les deux portails des bas- côtés. ttais nous ne sommes encore qu'au niveau des voûtes ^lérales, plus basses de cinq mètres que celle du Fpilieu. Hâtons-nous de remarquer cette baie, ogivale k l'extérieur, dont la coupe intérieure représente une large embrasure encorbelée, et qui donne à cette première partie des comble9 les derniers rayons du soleil de cliaqueiour. Après avoir constaté les 70 cent, d'épaisseur accorde^ au mqr, qui, on le voit, a dimiïiué insensiblement depuis la base , le premier objet qui nous frappe est l'immense quantité de bois qui se. développe audessus de nous , à côté de nous , del-rière et devant nous , et dont toiftes les pièces , s'enchevêtranl en de mutuelles élreiptes, prouvent qu'ici les charpentiers n'ont pas dégénéré des maçons. Le chêne blanc y est presque exclusiyeraept employé. Quant h la forme générale de la charpente , c'est un angle aigu s'harmonisant avec ce que Qons ^yong vu de la toiture extérieure , facilitant pour elle réçpuleinent des eaux, et qui, assujetti par une pièce ^Rpérieure régpant dans toute la longueur du comble, repose par ses arbalétriers sur des entraits que soutient le ^aut des mi^rg latéraux. Cet appareil se répète quinze fois sur la profondeur des 95 met, qui se développent d^yant nous , de telle sorte que chacune des huit coupoles est précédée e{ suiyie de sa ferme , et qu'une troisième opère parfois sur les reins de la voûte une pression qu'il faut blâmer, car elle pourrait nuire beaucoup à la solidité des niyrs qui la reçoivent, et des contreforts qui appuient ceux-ci. Le long de ces murs s'ouvrent au nord trois ou quatre lucarnes offrant un passage sur la galerie exté-
rieure, qui leur sert de couronnement, et donl toute la longueur, creusée en canal, déverse les pluies dans les achenaux distribués un par un dans chaque travée, i main droite, et parallèlement à la nef du centre, s'élève jusqu'à 11 met. un mur qui sépare d'elle le bas-côté où nous sommes. Nous en apprécierons mieux la destination et les détails en passant sur la grande voûte. Aussi bien le latéral que nous venons de décrire ne diffère en rien de son correspondant, et qui a vu l'un connaît l'autre.
Donc nous rentrons dans l'escalier qui nous a conduits à cette extrême limite de notre course, et par dix nouvelles marches établies au sein de la tourelle qui garnit l'angle gauche delà façade médiane , nous voilà parvenus dans l'étroit couloir de la galerie supérieure , vis-à-vis la tête d'un contrefort percé sur trois faces d'un ou deux jours quadrilobés. Glissons-nous sur le plomb qui recouvre les dalles, ouvrons à gauche une des trois portes récemment installées entre l'air extérieur et c^lui.des voûtes , au détriment de l'aération nécessaire à la conservation des bois, et nous voici sur un autre théâtre non moins curieux. Si tout d'abord nos regards se portent dans l'angle du mur qui se déroule à notre droite en entrant, nous reconnaissons, accroupie sous une trompe, une personnification de l'esprit du mal, qui semble attendre là, dans l'obscurité d'un demi-jour que recherche le méchant, un visiteur à qui il puisse jeter son ricâilement et ses grimaces. Cette place doit être la sienne : Qui malè agit odit lucem '• Mais devant nous encore quelle admirable forêt ! Que d'arbres se mêlant dans un même système de soutennement , el contribuant tous par milliers
* Joan. III, 20.
DK POITIEUS. 4^5
a un but unique! Chaque ferme est faite sur le môme plan que celle des bas-côtés ; toute leur différence existe dans la portée des entraits, qui sont ici dé 12 met. 80 centim. de lai^e, et qui n'en ont ailleurs que de 8 à 9. Au reste, nous sommes sur ce plan élevés de 5 met. au-dessus des latéraux, que sépare de nous un mur d'un naètre d'épaisseur, et morilanl au-dessus de nos têtes jusqu'à une hauteur de 6 à 7. C'est sur eux que portent les en Irails de cette portion delà charpente, pourvue d^une solidité à toute épreuve par la multiplicité symétrique de ses aisseliers et de ses contre-fiches. Quatre coupoles s'élèvent successivement devant nos pas, étendant leurs vastes calottes sur toute la largeur de notre route, et ne laissant entre elles que le passage d'une seule personne. Les murs au pied desquels elles expirent de côté et d'autres sont percés , à des intervalles égaux de 3 à A- met., d'arcades simples en ogive aiguë ouvrant 5 met. cle haut sur 2 met. 50 cent, à leur base. Le côté droit a six ^ï'cades; celui de gauche en a jusqu'à dix qui , par con- ^^quent, sont beaucoup plus rapprochées, sans qu'on t^ Hissé assez se rendre compte de cette dissemblance. Par ^^s nombreuses communications , l'œil aperçoit en même **^mps l'ensemble des trois nefs , au moins dans leur faî- ^"^ge, et , en se rapprochant d'elles, on est protégé contre *- ^encaissement des latéraux par le mur d'appui qui forme *^^ accoudoir de ces espèces de fenêtres. C'est là sans doute ^-^n agrément dont le regard peut être flatté; mais des ^^^^isons d'un autre ordre ont déterminé l'emploi de ce loyen. Ces murs de séparation , qui sont chargés de "Out le poids de la charpente , portent dans toule l'étendue 3e leur développement sur les piliers de l'église; ceux- ^i pressent à leur tour sur les fondements , et c'est ainsi
que, de la première assise jusqu'à la dernière, il n est pas une pierre de celte imposante architecture qui né se lie à toutes celles qui la composent. Hais encore est-il des proportions mathématiques à observer dans ces gigantesques travaux , sous peine d'accidents graves, souvent même d'une ruine totale. Il fallait donc chercher ici à ne pas surcharger les rangées inférieures , et l'on, y est parvenu en diminuant la pesanteur de la masse à son extrême élévation par les vides de ces arcades ogivales eorrespondapt aux intervalles des piliers de réglise^ et reposant sur les arc-sdoubleatix qui tes relient. AiSSi la toute ne porte rien d'inutile. D'un autre côté, la masse stir laquelle devait porter la toiture perdait de sa solidité en proportion du plein qu'on lui ôtait, et te remède k cet inconvénient se trouve dans une double rangée dé claveaux s'élevant le long des deux montants de rarôtfdeeiï manière d'encadrement ogival, et sur laquelle on voit lé mur s'appesantir comme sur les reiûs d-utie voûte. Avec un tel système , dont on admire l'ingénieuise simplicité, et qui fait comprendre le mérite de l'unité dans l'art; avec cet aplomb qui n'a failli nulle part encore dîànâ ces parties principales dé Tédifice , il n'y avaSt pas dfe râisob pour craindre d'ajouter indéfiniment à sa hauteur.
Avançons et prévenons le lecteur qu'il lui^ faut, daiiste dédale où' nous allons nous étigager avec lui , utte attentif qui remplace le fil d'Ariane; nous rexhortôiis à s'orieWer de nouveau , et à nous suivre dans cet itinéraire où désormais il pourrait facilement peindre sa boussole.
Nous marchons donc de Touest, par où nous sortirtes entrés, vers Test, où s'élève la tête de réglisé. Nous comptons quatre coupoles, en nous di^'igeant entre elles et la grande muraille qui borne, à droite, le chemin
lemî-obscur que nous parcourons. Voici que devant nous m autre mur coupé à angle droit semble un rempart insurmontable au delà duquel on ne pourrait s'élancer. Mais lans l'angle auquel nous touchons^ aussi bien que dans on parallèle du côté gauche , une porte à ogive aiguë est ouverte ; elle nous laisse pénétrer dans une enceinte qua- Irilatère, dont les quatre coins cependant sont ramenés )n pans coupés de 1 met. 45 cent. , et en font réellement m octogone irrégulier. Là surgit Thémisphère de la /oûte qui recouvre le* sanctuaire actuel , et qui , dans l'origine, était celle du chœur. Elle s'élève au-dessus de l'espace borné par les quatrième et cinquième piliers , cl forme le point d'intersection du transept. On ne voit pas bien tout d^abord pourquoi cette clôture , dont l'appareil, de même nature que toutes les autres , est taillé avec non moins de soin ; on se demande à quoi bon ce hors-d'œuvre construit, comme tout le reste, en deux parements de pierres de taille remplis par un blocage épais de i met. i5 cent., et percé sur chaque face de deux ouvertures en Wais de 30 cent, de large sur 70 de long. C'est une énigme ea effet qu'un peu d'attention d'abord, et ensuite certaines recherches, peuvent seules nous rendre intelligible. A l'époque où notre plan fut jeté, au xu* siècle, on plaçait toujours un clocher sur le chœur. Et nul doute pe ee vaste enclos n'ait été là naissance de cet appeniiùd , qui se dessina quelque temps en flèche pointue audessus de l'édifice. Tout avait été disposé, dans la première partie de l'église , pour recevoir ce poids qui , léger par lui"*même , dut s'élever sur des voûtes assez fortes pottr n^être pas compromises. La belle coupe des pierres, le niveau partout égal de leurs assises, et même (|e la dernière, établie pour en recevoir tant d'autres /ne laissent
aucune incertitude à cet égard. Quant à l'absence actuelle de ce clocher, nous Pexpliquerons plus tard quand nous y serons ramenés par la suite naturelle des faits historiques. Mais que font là actuellement ces matériaux inutiles? — Inutiles, dites-vous? ils ne le sont pas.
Suivez-nous jusqu'à cette autre porte qui se dérobe presque dans l'angle nord-est : c'est celle d'un escalier tournant de 31 degrés, dont 14 font monter et. 17 font descendre. Montons d'abord; courbons-nous bien bas sous cet énorme chevron qui traverse la coupe supérieure de l'hélice, arrêtée ici comme au terme naturel de sa spirale, mais qui a dû s'élever autrefois jusqu'à la naissance de la flèche; franchissons d'une enjambée le vide étroit qui nous sépare de ce mur d'enceinte dont nous cherchons le motif : une grossière balustrade en bois y sert d'appui à un chemin de ronde qui règne sur toute sa longueur; de là, le regard est frappé avant tout par une profondeur de 10 à 1 1 met., où se montrent les trois premières coupoles, et au-dessus de laquelle s'étend une charpente capable de défier les plus beaux ouvrages de son espèce. — Nous y reviendrons. — Mais voyez-vous à votre gauche ces quatre ou cinq marches pratiquées dans l'épaisseur du mur septentrional ou les combles s'appuient, et prêtant pour toute la crête longitudinale de ce mur un accès parfois néces,sàire aux experts de tous les métiers? Remarquez-vous ces échelles de dimensions variées , couchées dans tous les sens sur les pièces horizontales de la charpente, et ces masses égarées de mortier desséché, et ces inonceaux d'ardoises qui attendent la main du couvreur? A cette vue, on comprend qu'une ingénieuse idée a voulu jadis utiliser cesqualre parois si bien unies, et faire servir cette remarquable partie du travail de l'architecte aux
besoins à venir d'un monument immortel. Ces murs rapprochent les ouvriers du faîtage, servent de point d'appui à leurs échafaudages mobiles. Que leurs soins deviennent nécessaires aux voûtes , aux combles , à la couverture , c'est de ce centre choisi qu'ils s'élancent vers cette dernière , qu'ils se glissent dans les clairières de cette forêt de chênes» qu'ils gagnent les points éloignés du bâtiment, où des anneaux de fer fixent leurs cordages. C^est au sein de cet atelier isolé comme une lie au milieu de rOcéan, et dominant tout l'espace qui l'entoure, qu'arrivent dotons les côtés, par ces ouvertures en biais, béantes dans chaque paroi, les pièces de bois et autres matériaux de rechange. C'est dans ce même but que la coupole est percée, comme quelques autres, à son point culminant, d'une large lunette. Des câbles jelés en bas vont chercher les objets de gros Volume, qu'aucune autre voie n'apporterait ici » ou suspendent aurdessus des liefs et le. long de leur appareil les cages à jour o\x s'établissent les épousseteurs en titre... hélas! et les badi^ geonneurs aussi!...
Nous redescendons maintenant par où nous avons
monté, pliis les 17 marches qui nous plongent dans le
bas-côté nord de^ combles. En nous retournant vers
l'ouest, d'où nous venons, nous apercevons, à une
soixantaine de mètres derrière nous, le mur de la façade ,
et en diagonale la porte par laquelle nous sommes entrés.
Mais il faut prendre notre direction naturelle. Avançons
de deux pas devant l'hélice que nous quittons. Laissant
à notre gauche la cinquième coupole du latéral , qui suit
celle de la croisée , nous sommes bornés à droite par un
mur d'appui qu'interrompt tout près dé nous un vide de
55 cent. Passons sous cette poutre, pièce importante qui
supporte la charpente, et qui , couchée transversalement sur la crête de ce même mur, sert comme de linteau à cette espèce de porte. Franchissons le seuil , et nous ar^ rivons à la dernière station , que nous avons contemplée tout à rheure du mur élevé qui nous portait. Nous sommes à dix mètres plus bas que la galerie en charpente, et à cinq plus bas que leâ voûtes supérieures. Nous reconnaissons donc ici l'espace consacré aux trois premières coupoles formant la voûte de Tabside, du sanctuaire et du chœur; espace qui se développe surlitie profondeur "de 35 mètres; La communication avec les bas* côtéi^, qui restent pour leur élévation au niveau de cette première partie de la nef intermédiaire, se fait de part et d'autre par trois immenses arcades d'ogive aiguë , dont la laideur n'est pas moins de 9 mètres sur une hauteur égale, prise dans l'axe perpendiculaire. Leurs intervalles pleins ont 2 met. 50 cent. On y reconnaît encore les marques des tâcherons, attestant l'identité des mêmes mains qui dressèrent l'appareil depuis les fondements jusqu^à ces dernières assises, que nous ne pouvons regarder qu'en élevant nos yeux à i7 met. au-dessus de la voûte pressée sous nos pieds. Les vides de ces magnifiques arcades , qui contiennent le mur de séparation observé par nous tout d'abord entre les trois nefs , sont garnis de chevrons placés debout, à un mètre de distance les uns des autres, sur une sablière continue, et recevant les arbalétriers sur leur extrémité supérieure. Tout cela est d'une grande simplicité, et néanmoins d'une solidité irréprochable. Mais c'est surtout l'ordonnance des pièces du faîtage qui appelle notre attention. La toiture qu'elles étayent^ quoique recouvrant la plus basse partie des bâtiments , n'est pas moins élevée que dans le reste de leur
loQgueur. Etc'esl ce qui fait ici la beauté peu commune de nos combles; la charpente y paraît à peine. Entre votre œil et le point d'union des deux égouts, un vide immense se fait f au milieu duquel vous apercevez à peine quelques moyens de soutennement. Ce n'est plus cette iûap^ préciable quantité de boia sa cronaoïC dans tous les sens , se rattachaoïty sons huit ou dix noms techniques^ les uns affiS autres , et qui , dans les voies différentes que nous avons parcourues jusqu'ici , ont excité notre étonnement en donnant une haute idée de leurs savantes combinaisons^ Rien de semblable au-dessus de ces trois dernière travées. Le faîtage porte sur un poinçon appuyé à son tour sur un premier entrait qui tient presque toute la largeur de la nef /et, à deux mètres de chaque égout, s'encastre dans un lien aisselier. Le bout inférieur de celui-ci s'établit sur les chevrons verticaux qui garnissent de mètre en mètre le vide des arcades de communication et le plein du mur où elles s'ouvrent, k cinq mètres plus bas que le premier entrait, un second règne d'un mur à l'autre» et> par un poinçon svelte, taillé en colonnette élégante^ supporte tout l'effort des constructions supérieures. Les latéraux ne pouvaient^ vu leur étroit espace > participer à cette coupe si légère; des jambes de force y reposent sur une longue poutre horizontale dont les supports appuient entre chaque travée sur les arcades ogivales qui y séparent la coupole à l'intérieur de l'église. Ceci est moins beau sans doute , mais rien n'y dément l'habileté qui partout ailleurs est si remarquable.
La charpente de ces trois dernières travées appartient àù XV* siècle, dont elle a tous les caractères dans sa belle et solide simplicité. Aucune époque caractéristique ne
nous parail dominer dans la partie qui la suit; celte parlie, qui couvre les autres travées, a été refaite à la fin du dernier siècle, où depuis trop longtemps on dédaignait les bonnes traditions, qu'il eût été cependant si facile de copier. On voit aussi , par les traces du mortier qui restent attachées aux murs dans les combles , que ^es appentis furent d'abord établis sur les voûtes en manière de charpente provisoire, et qu'ils ont dû y demeurer longtemps.
Il est bon de ne pas oublier à quelle époque appartient l'architecture de ce magnifique travail. On la reconnaît dans tous ces caractères de grandeur, de solidité, de perfection que le maçon et le tailleur de pierre ont imprimés à leur ouvrage. C'est la période du xiv au xiir siècle; c'est peu après cette année , à jamais célèbre dans les fastes ecclésiastiques du Poitou , où fut posée la première pierre de son plus bel édifice. En effet , la même coupe des pierres, le même soin dans la pose , la régularité (l'alignement, la présence des mêmes signes lapidaires, qui ne disparaissent guère qu'au delà du transept, l'attention religieuse à couronner l'œuvre d'une manière digne de son point de départ, tout atteste l'unité de pensée comme l'uniformité d'exécution.
Nous avons dit qu'on n'avait employé dans ces combles que du bois de chêne, et il faut aussi en reconnaître l'emploi dans la plupart des belles charpentes de nos principaux monuments religieux, quoique l'opinion se soit souvent accréditée qu'on les avait construites en châtaignier. La couleur de ces deux espèces de bois a pu les faire prendre l'un pour l'autre ; la tradition , cherchant ses renseignements dans les souvenirs équivoques de la nature des arbres qui peuplaient certaines forêts , a sans doute contribué maintes
fois à répandre celle erreur; on ignorait que les grandes fulaies d'où Ton avait pu retirer les arbres destinés à telle pu telle cathédrale avaient plus d'une fois changé d'espèce de bois , comme la forêt d'Orléans , par exemple, citée par Yalmont de Bomarre % laquelle, après avoir été pourvue en chênes pendant de longues années , donna ensuite des châtaigniers « et se repeupla de nouveau par des chênes. Mais des expériences remarquables sont venues depuis quelques années décider cette question de façon à plus n'y laisser de doute. On était généralement persuadé que les charpentes de Notre-Dame, de la Sainte- Chapelle et du palais de justice de Paris, celles do Saint-Denis et de la cathédrale de Beau vais, étaient faites de châtaignier. En 1 839, M. Héricard de Thury, inspecteur général des mines,, fit prendre en sa présence des solives, des chevrons et autres pièces dans les vieilles charpentes de ces anciens édifices. Il les confia aux menuisiers les plus habiles de la direction,' sans leur en dire l'origine. Ces ouvriers, après les avoir travaillés, se sont accordés à les reconnaître pour du chêne, mais tirés de vieux arbres éprouvés par les influences du temps, débités avec soin et dépouillés de tout leur aubier par un équarrissage profond. Outre que le chêne vaut aussi beaucoup mieux par sa nature, peut-être subissait-il encore quelque préparation avant d'être mis en œuvre. Des naturalistes assurent qu'après avoir trempé pendant quelque temps dans Peau d'une rivière, son bois peut défier pendant six cents ans les attaques lenlement mortelles des insectes'. Ne serait-ce pas là le secret de cette propriété
* Diction, d'hist. nal, , v'cliéno.
' ibid
exclusivement attribuée au châtaignier de ne pas souffrir le contact des araignées? Et nos bois des charpentes du moyen âge, chêne ou autres, n'auraientrils p^s été soumis à une préparation qui, en augmentant leur dureté, en prolongeant leur durée , y eût laissé encore ou une odeur ou un goût antipathiques aux insectes dont on voulait ainsi les préserver? N'affirmons rieni naais constatons que celte observation , généralement renoua velée , de l'aversion que semble professer pour les combles de nos églises l'intéressant et hideqx aptère dont nous parlons , n'est pas moins applicable à ceux de la cathédrale de Poitiers. Et si enfin, dans un ouvrage comme celui-ci, il est permis d'émettre des conjectures sur un objet qui s'y rattache quelque peu , pourquoi ne trouverions-nous pas des causes beaucoup plus simples de ce fait dans les circonstances locales? L'agitation presque incessante des combles de nos grands édifices, le bruit qui l'accompagne, l'air et le vent qui y pénètrent de toutes parts y le petit nombre d'insectes qui y viennent s'ébattre dans l'obscurité, enfin les chauves^ouris^ les oiseaux de proie, dont le voisinage peut leur être si dangereux, font, pour les araignées, des voûtes d'une église uq séjour aussi peu agréable que peu lucratif. Elles n'y rencontrent ni tranquillité ni nourriture; elles risquent de succomber aux poursuites de leurs ennemis : aussi aiment- elles à se réfugier dans l'intérieur du monument; elles y arrivent par les lunettes qui entourent les clefs de voûte; elles y étalent leurs réseaux, parviennent en peu de temps à masquer les jolies sculptures dont le mérite les touche peu , et, quand le balai de houx les en chasse, elles se retranchent à la hâte dans les combles, pour en revenir bientôt recommencer au même endroit
UE POITlEaS. 4â$5
leur opiniâlro et* dérisoire travail* âîdsî lesoin tosjlinictif 4te leur çoQservAtkai, le désir nature d'une plus grande sQQHa(i»de bien-être» pourraient bien suffire à ces vitoias ot subtils animaux pour s'exiler de nos combles : ce d^oût ne tiendrait en rien à l'essence d'un bois non plus que d'un autre, et les raisons que nous hasardons de leur prêter soot probablement pour quelque chose dans l'avantage que nous avons eu de descendre maintes fois de<çes régions supérieures avec beaucoup moins de toiles d'araignées que de poussière.
Il est temps d'en faire revenir aussi notre lecteur. Arrivés ensemble à l'extrémité orientale du monument, nous sortirons de cette complication de détours par des voies encore inexplorées. Deux chemins se présentent ! chacun s^ouvre à l'extrémité des latéraux. Celui du midi nous conduirait, par un escalier tournant, jusqu'à la chapelle de Sainte -Madeleine, au fond du déambulatoire qui règne à droite du chœur. L'autre, par une route identique et parallèle, se termine à la chapelle de Saint- Laurent, dans l'absidiole opposée, au fond du bas-côté nord* C'est celui-là que nous choisirons , afin d'en sortir pour entrer. immédiatement dans les sacristies. Après avoir donc tant bien que mal franchi le difficile accès qui mène à une porte supérieure, en évitant au-dessous d'elle une cage d'escalier qui nous précipiterait, sauf nos pré* cautions , dans une descente un peu trop rapide , nous pouvons élever dans l'intérieur du clocheton sud des regards qu'embarrasse encore la charpente destinée au-trefpis à porter la cloche de prime, et qui maintenant... ne porte plus rien. ~ Gagnons donc le côté opposé. — Montons , de ce retrait au-dessus duquel se termine le mur du chevet, dans cet autre intérieur dont rien ne
nous empêche de saisir Tensemble. Quel beau travail ^• Comme celle petite flèche s'élance en élevant au-dessii^ de nos lêtes le vide profond de sa pyramide aérienne î Quelle pureté dans la coupe el dans la pose de ce peti *appareil régulier, lisse comme du marbre ! Trois daller en complètent le fond , coupé à huit angles, comme ^noo^ l'avons fail remarquer dans la descriplion de l'exlérieur* Deux ou trois petites baies se distribuent à des hauteurs inégales pour attirer la lumière sur ce bijou d'archileclure; on cherche vainement la trace d'une charpente antérieure, de l'existence d'une cloche. Cette jolie tourelle n'en a jamais recelé ; elle esl là comme le gracieux pendant de sa sœur du sud^ dont elle est en tout l'exacte reproduction, mais ayant sur elle l'avantage (on serait tenté de croire que c'en est un) d'une existence toute de coquetterie, dans laquelle l'artiste a voulu faire voir que son génie pouvait se jouer avec des difficultés uniquement pour la gloire de les vaincre.
Au-dessous de la porte de ce charmant observatoire, qu'utiliseraient également un astronome et un dessinateur de paysages, est une autre porte par laquelle on disparaît dans Tescalier. Celui-ci compte, comme son parallèle^ 86 marches. En les descendant i nous ne pourrons nous empêcher d'admirer encore comme les pierres en sont taillées avec soin/ saillissant à vive arête sur des couches de ciment qui n'ont pas moins de 20 à 30 millimètres d'épais , et quelquefois beaucx)up plus : comme ce pilier central conserve , sans la plus légère déviation , el partout dans les proportions les plus strictes^ sa forme cylindrique! Là, point d'ornements, point de tore rampant depuis le bas de la tour jusqu'au sommet, et entourant le noyau d'une guirlande prétentieuse; tout est grave,
majestueux , solide surtout; pas une lézarde n'accuse rimprévoyance ou la négligence des ouvriei's. Le repère seul y témoigne , par sa mystérieuse présence , d'anciennes et obscures conventions; il règne sur toutes les pierres , attire les méditations de l'archéologue y et peutétreindique à l'économiste politiquele germe d'une pensée d'où pourra sortir quelque jour le fameux problème de Porganisalion du travail . . .
Escortés de toutes ces observations , nous descendons toujours. Déjà nous n'avons plus que vingt-six marches à fouler pour atteindre le niveau où s'agitent les créatures humaines ; mais une courte station nous sollicite encore. Voici à notre gauche, engagée dans un étroit couloir, une volée de sept ou huit degrés qui vous transporterait dans les galeries qu'éclairent les verrières décorées des souvenirs historiques du Père des croyants et de Loth , son neveu. De là vous pourriez aller rejoindre, au-dessus de la chapelle de Saint- André ou des Evêques , un autre escalier communiquant avec la croisée nord, comme dans le côté opposé de l'église vous rencontreriez celui qui Hiène à la chapelle des Apôtres. Cinq ou six marches audessus, vous auriez trouvé aussi Vaccès de la galerie qui «urnionte les trois absides. Mais ne dévions pas de notre itinéraire. Cette porte percée à droite dans le couloir que nous venons d'aborder est celle des combles des sacristies. Trois fenêtres ou croisées Téclairent, deux au nord et une au levant. Une autre, dont les vastes proportions se dessinent dans le mur sud , qui est celui de l'église , est bouchée, et nous reconnaissons cette baie dont le jour d'est jeté dans le déambulatoire que par une ouverture que coupe en diagonale le versant occidental du toit sojtts lequel nous nous arrêtons actuellement. — Au mi-
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lieu de ce ,oou\el^ii)partement>,Qt cp ment dans la 4ireclion d'esil en ouest, deux. magnifique entrâits, appuyés sur les m^urs, développent une longueur de 12 met. qui font toute celle de cette vaste pièca^ Ils supportent chacun treize poinçons taijilés en çolopnas avec chapiteaux et blases , et c'est ^ur ces étais si fragiles en apparence que se confient les vingt montants qui vont, à 1 5 met. de hauteur, soutenir de leurs courbes ogivales, minces f hardies ^ mais vigoureusement reliées, lé faîtage sous lequel se répandent les versants de la toiture. Pour sa biçlle exécution, pour la simplicité de ses moyens et le grand effet de son. ensemble^ œtte ^arpente n'est comparable qu'à celle du chevet couvrant les coupoles du sanctuaire et du chceur; et quoique cellorci, il faut le reconpaîtrie, possède un caractère de perfection qui maiï* que à cette dernière, on voit néanmoins que Tune et l'autre viennent du xv"" siècle. Nous reoonnattrons câUe même époque dans l'examen des deux pièces que protègent ces combles , et près desquelles se termine eafin notre course at^o; ciocft^^.
Avapt de clorp ce chapitre, constatons une remarque peu fl^itteuseï pour un historien , qui n'a jamais trop de renseignements elde chiffres, mais assez singulière pour être citée comme une des rares exceptions de l'espèce. Croirait-on que , dans ces immenses collections de pierres de tailler au travers de ces mille feuillages de si nombreux chapiteaux^ parmi ces moulures aux types infinis, qui constituent ou décorent notre basilique; après avoir visité toutes ses parties les plus inabordables, escaladé ses galeries du dedans et du dehors, scruté ses combles et ses voûtes, monté et descendu cinquante fois peutêtre ses hélices, regardé de près ses murailles, cherché
DE FOlTI&fô ;42r
leurs moindres détails avec la préoccupation de toutes les découvertes possibles, nous en soyons encore à rencoQtror une inscription monumentale , un chiffre qui fixe iDcontestablement une époque, et nous ait fourni un seul document? Rien de plus vrai cependant. •• On dirait que chez nous toqt le monde s'est obstiné à rester muet, architectes^ sculpteurs» peintres verriers, donateurs même... Nouç savons quel hiéroglyphe pare la clef de la voûte de la première travée du chevet] que le nom d'un certain Adam s'est emparé de la clef voisine au fond d'qo des çollatérauXv C'est tout ce qui nous reste en fait 4e témoignages gravés à la pointe. Un autre existe encore cependant, conservé dans les cartons historiques de don Fonteneau', mais aussi peu significatif, réduit à lui seul, que.les quelques autres déjà mentionnés : c'est le nom Edwardvs, écrit dans l'intervalle de deux cercles concentriques ^ Ces cercles sont-ils une copie exacte de ceux dans lesquels un caprice d'artiste aurait prhnitivement renfermé son nom? Sont-ils ulie portion, réduite à son expression la plus simple, d'une tète de fenêtre à rosaces., comme il s'en trouve dans les bas-côtés vers l'entrée de réglise? —Et là encore nous auraient-ils conservé le souvenir d'un de ces deux princes anglais qui occupèrent le Poitou au xiv* siècle, et auraient contribué à l'achèvement de la cathédrale? Les caractères ontrils bien ici leurs formes réelles ?••• Vaines questions auxquelles des Daurs ne peuvent rien répondre , et dont un badigeonnage de moins aurait peut-^tre laissé voir la solution. Nous n'avons rencontré non plus aucune des épures
' Carton des inscrip. , n* 34 .
* r. pi. 4'»,flg.7.
que les ouvriers traçaient souvent comme essai de leurs travaux sur la surface des murailles déjà élevées. Dans la partie des combles qui couvre le sanctuaire , et sur le massif qui sépare la première arcade de communication de la seconde , entre la nef et le latéral nord , on a tracé à la pointe du compas le plan d'élévation d'une façade d'église avec son clocher arcade, et jusqu^aux croix qui devaient le surmonter. Un autre essai de ce genre, mais resté incomplet, a été jeté, aussi à la pointe, sur un autre mur du collatéral sud : mais on ne connaît dans aucun d'eux rien qui appartienne au type de notre monument; le tracé d'ailleurs semble nouveau en comparaison des signes lapidaires; puis toute cette architecture simulée est à plein cintre, sauf l'amortissement du clocher, dont les deux arcades, formées de la demi-circonférence d'un cercle, sont couronnées par un arc infléchi à conlrecourburiB. Comme cette espèce d'arc n'apparaît qu'au XV siècle et disparaît à la renaissance , nous avons une date assez précise de cette épure, qui aura été faite probablement par quelqu'un des ouvriers employés alors à terminer les travaux de la façade où des tours, et qui laisse apercevoir d'ailleurs des fautes de plans capables de les faire attribuer à un apprenti.
Ici se termine l'exploration de notre basilique proprement dite et considérée en elle-même. Il nous reste à connaître ses sacristies et à parler de sa crypte : ce dont nous ferons l'objet des trois chapitres suivants,. qui naeltront fln à Cette troisième partie.