CH4PITRE VI
De 1023 à 1100. — Concile sur Tapostolat de saint Martial. — Jourdain; évèque de Limoges, — et Guillaume V, comte de Poitou. — Manuscrit de Canut, roi d*Angleterre. — Don de terres par Guillaume V et ses enfants. — Autre concile contre les spoliateurs de FÉglise. — Contribution pour le rachat de Guillaume Y , prisonnier du comte d'Anjou. — Autre concile où se proclame la Trêve de Dieu. — Autre contre Béranger. — Autre contre les investitures du roi Philippe P*' et la simonie de Radulfe de Tours. — Prétendu incendie. —Donation à Tabbaye de la Chaise-Dieu. — Affaire de Philippe !•' et de Bertrade ; concile à ce sujet. — Troubles suscités dans rassemblée par Guillaume VU. — Courageuse contenance des Pères. — Ce qu'était alors la cathédrale. — Invention des reliques de sainte Florence.
Plusieurs conciles particuliers se tinrent en France au commencement du xi^ siècle , touchant la question alors fort agitée de l'apostolat de saint Martial. Jusque-là cet évêque avait été honoré parmi les confesseurs , titre qu'on donnait dès longtemps, dans la liturgie romaine, aux saints qu'on voulait distinguer des martyrs. Mais , bien audessus de ces deux catégories , l'Eglise a toujours placé les apôtres, compagnons du Sauveur, témoins de sa vie, dépositaires immédiats de ses promesses. C'est cette gloire qu'un zèle mal entendu et peu éclairé voulait attribuer au saint docteur de l'Aquitaine. Jourdain de loron, évêque de Limoges, ne croyant pas, comme le dit un judicieux historien, qu'une fausse antiquité pût faire honneur à son église, ni au saint qui l'avait fondée ", s'éleva contre l'innovation de Hugues , abbé de Saint-Martial , qui de son autorité privée avait placé dans les litanies le nom de son patron au rang des apôtres. De là une que-
• Longueval, Hist, de VÉgl, galL^^ liv. xix.
(\m.) DE POITIEKS. 45
relie de corps entre les clercs limousins, qui s'attachèrenl au sentiment de leur évêque, et les moines, qui suivirent naturellement les prétentions de Tabbé. Comme homme de science , et fort zélé pour ce qui touchait la religion , Guillaume V devait se préoccuper de ces débats ; comme duc d'Aquitaine, il demanda une réunion d'évêqueset autres ecclésiastiques qui examinassentla questioa et la voulussent résoudre. Un concile fut donc indiqué à Poitiers. Il paraît que ce ne fut qu'une simple assemblée ecclésiastique , tenue à Saint-Pierre , car il n'est point question de canons disciplinaires qu'on y ait faits ou renouvelés , et les actes en sont tellement abrégés dans les historiens, qu'on ignore jusqu'à la plupart des évêques qui Y assistèrent. Le duc^ qui aimait l'étude et s'appliquait aux discussions de l'école, n'avait pas apporté plus de critique qu'on n'en avait de son temps à l'examen de l'affaire. Enabrassant Topinion que la fausse légende sur saint Martial avait accréditée, il s'efforça de la faire prévaloir, et montra à Islon , archevêque de Bordeaux, qui présidait, un manuscrit qu'il tenait de Canut^ roi d'Angleterre , et dans lequel on voyait, parmi les images de plusieurs saints , celle de saint Martial , placée au rang des apôtres. Cette preuve ne fut pas d'un grand poids auprès de Jourdain, qui défendit la tradition constante de son église. L'assemblée resta indécise , et l'on se sépara sans avoir rien décidé. Celte assemblée est de 1023 ou environ '.
Nous avons vu que le comte Guillaume ne s'en tenait pas seulement envers l'église de Poitiers à un dévoûmenl
* Art de vèrif. les dates , chron. des conciles. — Pagi , Critiq. de Ba-
44 HISTOIRE DE LA CATHÉDRALE (Vers 4025.)
spirituel. Il aimait beaucoup Tévêque Isembert I**^ , et voulut lui en donner une preuve en cédant à la cathédrale un domaine qui vint ajoutera ses revenus. Uacte de donation, écritversl 025, exprime qu'en vue de ses péchés, dont il désire le pardon, de son amitié pour Isembert, et afin de contribuer à l'existence durable du Chapitre, il concède pour toujours à l'église une terre de quelque importance', située dans le voisinage de Saint-Hilaire de Poitiers. L'évêque devait la posséder pendant sa vie, et après sa mort elle revenait de droit, et à perpétuité, à la communauté de ses frères les chanoines '. Guillaume et Eudes, les deux fils du comte, et Agnès de Bourgogne, sa femme, souscrivirent à cette œuvre pieuse par une précaution du donateur, interdisant ainsi à ses héritiers des réclamations ultérieures qui n'étaient pas sans exemples : trois vicomtes, Geoffroy, Ecfroi et Cadelon, que la date de cette pièce fait reconnaître pour ceux de Thouars , de Châtellerault et d'Àulnay, signèrent aussi comme témoins.
On voit par quelques termes de cette charte qu'alors encore les chanoines, à Poitiers, vivaient en commun sous la direction de l'évoque , et que les biens de l'église leur appartenaient également, puisqu'ici une stipulation toute exceptionnelle affecte l'usufruit de la terre au prélat, et que ses frères n'en doivent avoir la propriété qu'après lui\
Les fréquents désordres de ces temps de troubles et d'agitation rappelaient souvent à des assemblées ecclé-
* Terramnan admodumparvam,
* In communio fratrum.
* D. Fonleneau, t. ii,p. ^4.
siastiques les chefs du clergé, dont l'influence y mettait seule des bornes. Ainsi Tannée 1033 fut signalée par plusieurs conciles tenus en Aquitaine après une famine qui avait désolé depuis trois ans toute la France^ et qui n'avait paâ peu contribué à répandre les exactions do tout genre auxquelles il fallait encore remédier. Jourdain (le Limoges^ Arnault de Périgueux , et un certain nombre d'abbés et de clercs , se réunirent donc dans notre cathédrale sous la présidence d'Isembert P'; Guillaume y assista; on y régla les restitutions à faire aux églises et aux monastères. La date de 1032, donnée par le P. labbe, le P. Hardouin et quelques autres qui les ont suivis , nous paraît moins exacte que la nôtre ; car la ramine ne disparut qu'après la récolte de 1033, et ce n'est qu'avec le retour de l'abondance qu'on put songer à reprendre le soin des affaires publiques '•
Le chroniqueur de Maillezais mentionne un autre concile de Poitiers en 1036; il ne dit pas en quelle église, mais on peut l'inférer de la présence d'Isembert, qui y présida encore; car il est bon d'observer que pour de telles assemblées on ne s'éloignait jamais du siège épi- SGopal que par quelque raison tirée de circonstances exceptionnelles. Ainsi à Charroux, en 989, les évéques de la seconde Aquitaine étaient présidés par l'archevêque de Bordeaux, Gunbaldus, qui, en cette qualité, pouvait désigner le lieu de la réunion. Quoi qu'il en soit, cette fois encore on n'eut probablement à Poitiers qu'une sorte de synode tenu par l'évêque, et où furent renouvelés et confirmés pour le diocèse les règlements de la Trêve de
^ D. Martenne, Thés. anecdoL , t. iv , col. 79. — Labbe , t. ix , p. 24 4. -^Longueval , ad. mn. 4035. ^Chron. malleac. , ad ann. 4032.
46 HISTOIRE DE LA CATHÉDRALE {Vers^059.)
Dieu. C'était le seul moyen de ralentir racharnement des guerres particulières entre les seigneurs, guerres dont le peuple avait toujours le plus à souffrir, et c'est aux prélats de l'Aquitaine qu'est due la gloire d'avoir , en 1034, établi ce pacte, bientôt adopté dans tout le royaume " , et que certains historiens de notre temps ont si mal jugé. Gaîllaume V, ce prince si généreux envers notre église, allait lui devenir involontairement une cause d'onéreuses dépenses. Il s'était commis en 1035 avec Geoffroy Martel, comte d'Anjou , et ayant été vaincu dans une bataille non loin de Saint-Jouin-de-Marnes et de Moncontour, la défaite de son armée entraîna un autre malheur, beaucoup moins rare qu'aujourd'hui dans ces temps où les généraux tenaient à honneur de se jeter personnellement dans la mêlée. Guillaume tomba aux mains de son antagoniste, qui le retint prisonnier. Il fallut traiter d'une rançon, et d'immenses richesses en numéraire et en objets précieux furent stipulées parle vainqueur. La comtesse de Poitou, fille de Bellay, seigneur de Montreuil, ayant réuni toutes les richesses dont elle pouvait disposer, n'avait pas encore l'énorme somme exigée. Il fallut que la province entière y contribuât, et ce fut l'Eglise qui en donna l'exemple. Isambert, après avoir réglé les conditions d'une longue paix , convoqua un synode où Ton décida que les églises et les monastères s'imposeraient pour la délivrance du prince. Saint-Pierre de Poitiers eut sa part considérable dans cette dépense , qui rendit enfin au comte, après plus de trois ans, une liberté dont il ne jouit pas, étant mort, trois jours après sa délivrance,
' Radulphi Glabri, /TwL Francor.^ lib. v, c. 4 , ad/îw.— Baroniiis, ad ann. 4034, n* vi.
des suites de sa rigoureuse caplivité. Du moins il emporta en mourant là plus touchante preuve de rattachement d'une épouse fidèle , et les consolants témoignages de la reconnaissance de l'Eglise, qui ne refuse rien aux besoins des peuples , et reconnaît toujours les services de ses protecteurs '.
Pendant le cours du onzième siècle, mais sans qu'on puisse en préciser Tannée, l'église de Poitiers s'enrichit des reliques de sainte Florence. Depuis 600 ans on vénérait sous ce nom une jeune vierge qui s'était mise sous la conduite de saint Hilaire pendant son exil en Phrygie. Née de parents engagés dans le paganisme , elle eut le bonheur de les convertir à la foi chrétienne , puis elle suivit dans le Poitou le saint évêque, qui lui fit construire à Comblé un oratoire où elle vécut d'une vie toute céleste pendant quelques années, c'est-à-dire jusqu'en 367. Renfermée alors dans un tombeau par les soins de . son père selon la foi, ses restes y avaient été oubliés, par suite sans doute, de quelque dévastation des hordes barbares, lorsque sous l'épiscopat d'Isambert I" (de 1028 à 1047) ils furent découverts et transférés avec beaucoup de pompe à 1? cathédrale. Là on les déposa, placés dans une boîte , sous le pavé entre Pautel de la Sainte- Vierge et celui de Sainte-Madeleine. Il ne paraît pas qu'on eût cherché à les munir d'aucun signe qui pût les faire reconnaître plus lard. On s'était probablement contenté d'en faire mention dans quelque écriture conservée aux archives du Chapitre; mais ces pièces furent enveloppées sans doute dans la même ruine que tant d'autres,
1 Mss. de M. Bourgeois, p. 9\ (bibliothèque de la ville *de Poiliers, parmi les Mss. deD. Fontcneau). — Bedœ -^1*5/. eccl. confirmât, ^ lib. in , C.5.
car nous verrons qu'après six autres siècles , lorsqu'on les retrouva encore, on fut obligé, pour les reconnaître^ de recourir aux souvenirs historiques '.
On voit par un titre sans date , mais fort ancien , conservé autrefois parmi ceux du Chapitre, qu'une chapellenie dite de Sainte-Florence était attachée à Pautel de Sainte-Madeleine, qui a toujours occupé conmie aujourd'hui l'absidiole du sud. Elle était à la collation des bacheliers de l'église *.
Notre histoire souflfre ici d'une longue interruption que la perte des archives , incendiées en 1 562 par les calvinistes , ne permet pas de remplir. Il nous faut traverser près de quarante années pour trouver un événement qui se rapporte à l'église de Poitiers, et c'est encore un concile. Le fameux archidiacre d'Angers , qu'un dépit orgueilleux avait conduit à l'hérésie, et que son repentir devait faire mourir dans une pieuse obscurité, Béranger, après avoir dogmatisé contre la présence réelle , rétracté ses erreurs, puis de nouveau prêché ce qu'il avait abjuré, avait suivi ainsi la marche rigoureuse de toutes les hérésies. La proximité de la ville où il avait enseigné et de notre diocèse avait sans doute ménagé à ses idées quelque accès jusque dans celui-ci. Géraud, évoque d'Ostie et légat du pape saint Grégoire VII , étant venu à Poitiers pour y traiter quelques affaires dans lesquelles l'évêque Isemberl II s'était gravement compromis, y tint une assemblée ecclésiastique où Béranger fut mandé et se
• De la Rocheposay , Noiœ ad liianias Picimicas , 1 déc. — Labbc , Bibl. Mis., t. Il, p. 752.-- Breviarum Pictav. l.déc— D. Font., t. xxxr, jp. il . — Robinet , Continuation manuscr. des annales d'Aquit., p. -1408.
* Recueil manuscr. de pièces capitulaires , mihi , p. ^2.
rendit. Un auteur contemporain dit qu'il y renouvela ses assertions hétérodoxes, et les assaisonna de tels blasphèmes, que le peuple, indigné, voulut l'assommer *. Cette manière de venger la vérité catholique prouvait bien, quoique peu conforme à l'esprit de TEglise, quel attachement avaient les Poitevins à la foi traditionnelle , et quel petit nombre de partisans Béranger avait dû faire encore parmi eux. L'hérésiarque, déjà condamné à Rome, à Verceil , à Paris et à Tours , se vit frappé à Poitiers d'une nouvelle sentence le 13 janvier 1073. Cette date semble du moins préférable à celle de 1075, donnée par le moine de Maillezais , car à cette dernière époque le légat Géraud n'était plus en France. C'est aussi le sentiment de Longueval ".
En 1 078 ^ nous trouvons un autre concile présidé par Hugues, évêque de Die, légat du saint-siége, le premier jour, 15 janvier, dans l'église de Saint-Pierre, et terminé dans celle de Saint-Hilaire le lendemain. Le roi Philippe P"" était en opposition avec le pape par suite de ses prétentions aux investitures; comme il s'agissait
^ Bereogarius... fermé interemptos est. — Chronic. maleac, ad anit. 4075. — L'aateur de Y Histoire générale du Poitou , 1. 1 , p. 525 , suppose sans aucun fondement que les ennemis de Béranger lui avaient ménagé cette avanie. Aucun auteur ne parle d*un tel complot; mais tous en ont tiré la conséquence que rattachement au dogme attaqué par rarchidiacrc d*Aogers avait seul inspiré contre lui l'animadversioû populaire. Quant aux investigations philosophiques qui lui persuadèrent son hérésie, et dont le félicite un peu trop le même historien , la Biographie universelle les transforme tout simplement en un dépit de professeur causé par les snccès ie Lanfranc , et ce n'était pas autre chose.
* Hist. de VÉgU gall. , liv. xxi , ad hune ann.
* Et non en 4400, comme l'ont dit àtortBaronius et Binius. P^. Labbe, t. x,coK 567 et 568.
de régler à cet égard la conduite des hauts bénéficiers, le parti du roi s'efforça dejeter le désordre dans l'assemblée, et y parvint assez pour avoir inspiré au légat une lettre où il se plaint amèrement de ces violences devant le souverain pontife '. Mais le désordre, suscité particulièrement par Radulfe, archevêque de Tours, qui y fut convaincu de simonie , n'empêcha point qu'on n'y fît dix canons de discipline dont la teneur prouve bien quelle confusion ces temps désastreux pouvaient jeter dans l'Eglise \
Ici faudrait-il peut-être enregistrer un autre incendie. Le 18 octobre 1083, l'église Sainte-Radégonde, connue alors sous le vocable de Notre-Dame , devint la proie des flammes. Le feu dévora-t-il une partie de la cité de Poitiers , comme l'a écrit M, Guérinière, qui ne cite pas assez ses autorités ^ , ou bien cette cité n'était-elle que le suburbium qui entourait la célèbre collégiale ^? Nous préférons cette dernière opiijion; car la cité de Poitiers, détruite par une telle catastrophe en même temps que l'église , eût entraîné certainement dans sa ruine la cathédrale, qui, de tel point que vînt l'incendie, s'y trouvait exposée. Or nous ne voyons cette particularité mentionnée nulle part. Il faut donc regarder cet incendie général comme entièrement apocryphe.
Une donation remarquable doit nous arrêter un instant à la fin du xi*' siècle. La fin du monde approchait, dans l'opinion commune. A la veille de ce formidable
• Labbe,t. x,col566.
• Ibid, , col. 567.
* ffist. gén. du Poii. , 1. 1 , p. 527.
* Du four , VJnden Poitou , p. 555.
(UOO.)j ] ' DE POITIERS. 34
évcnement, l'aumône devenait un devoir et plus efficace et plus impérieux , et elle ne se faisait point seulement par les laïques crédules aux gens d'église, comme certains historiens d'une moderne école ont voulu le faire croire', mais aussi des clercs eux-mêmes aux autres clercs, avec lesquels ils cherchaient à fortifier de la sorte une communion de prières et de charité. C'est l'esprit qui dicta à notice saint évoque Pierre II une charte dont voici les dispositions textuelles, sauf les formules usitées du protocole et de la conclusion :
« ••• La fin du monde approchant... , moi Pierre, évoque de Poitiers, du consentement et sur la demande de nos frères les clercs de l'église de Poitiers , je donne et concède à Dieu et à la bienheureuse Vierge Marie , au bienheureux Robert de la Chaise-Dieu ' et aux frères du même monastère..., l'église de Saint-Félix de Silard, pour le salut de mon âme et de celles de nos frères les chanoines*. .. ; afin que la communauté des frères qui y servent Dieu se souvienne toujours des frères de notre église, et écrivent dans leur mémorial les noms de ceux qui auront trépassé.... Et afin que la présente écriture demeure intacte et invariable, moi évêque je la confirme en arrêtant que les moines payeront chaque année un cens de trois sous, en monnaie ayant cours public , à l'église de Saint-Pierre de Poitiers. » — La charte fut signée
* V. les Histoires de France de MM. Michelet , Thierry, Ampère...
* Saint Robert , abbé de la Cbaise-Dieu , en Auvergne , était mort en 4067 , et de nombreux miracles attestèrent tout de suite sa sainteté. 11 devrait être un des patrons des archéologues chrétiens, ayant montré un grand zèle pour la décence des églises , dont il répara plus de cinquante. K Bolland. au 24 avril.
52 HISTOIRE DE LA CATHÉDRALE (ilOO.)
par le doyen du Chapitre Àymeric, par le chapelain Régnier et plusieurs autres des chanoines '.
On voit une fois de plus ici la possession en commun des biens de l'église par Tévêque et le Chapitre, et celte obligation d'un cens annuel, qui, une fois établi par un long usage, et continué sans interruption, devait représenter l'acte lui-même et assurait l'accomplissement des conditions imposées. Nous verrons le Chapitre obligé, plus tard, de recourir à des enquêtes qui n'eussent pas été possibles sans ce moyen, et qui, à défaut de ses titres déchirés ou brûlés, rétablirent ses droits et les conservèrent.
Lç 1 8 novembre 1 1 00, la basilique retentit des acclamations de quatre-vingts prélats, tant évêques qu'abbés, prononçant l'excommunication contre Philippe, dont les débauches avec Bertrade intronisaient l'adultère \ Déjà excommunié par Urbain II, puis réhabilité moyennant des promesses presque aussitôt oubliées, ce prince passait chaque jour, dans sa conduite, du mépris des mœurs à celui de la religion; rien ne lui coûtait pour satisfaire les capricieuses convoitises d'une concubine, et les bénéfices vendus , les évêchés mis à Tencan abaissaient les mœurs cléricales aux yeux des peuples en donnant à ceuxci d'indignes pasteurs. En vain plusieurs papes l'avaient
* D. Marten. , Thés, anecd, , t. i, col. 249.
* Geoffroy le Gros marque cent quarante Pères comme présents à ce concile; Hugues de Flavigny ne parle que de quatre-vingts : cette contradiction apparente vient sans doute de ce que celui-ci ne compte parmi les Pères que ceux qui restèrent jusqu'à la fin , un certain nombre ayant suivi le comte Guillaume quand il sortit, pour ne pas assister au prononcé de la sentence. F. Rohrbacher, zrw(. universelle deVÉgl. cathol.^t, xiv, p. 627, liv. Lxvi.
l'un après l'autre averti, menacé, frappé d'anathème. En dernier lieu, deux cardinaux, Jean et Benoît, légats de Pascal II , s'étaient rendus , après le concile de Valence, tenu en septembre de cette année, près du roi pour l'exhorter à réparer ses scandales. N'ayant rien gagné par ces mesures conciliatrices, ils résolurent de traiter Fafifaire solennellement. Les Pères s'étant donc occupés d'abord de la simonie reprochée à Nortgand, évêque d'Autun , et d'autres points de discipline ', en vinrent au fait qui scandalisait la France. Mais un orage allait s'élever et préparait de nouveaux scandales. Guillaume VII dit le Jeune, IX* du nom comme duc d'Aquitaine, était alors comte de Poitou. Impliqué depuis longtemps dans les intérêts de Philippe, dont il était parent % imitateur de sa conduite par ses relations adultères, il comprit que les châtiments de l'Eglise infligés au vassal retombaient sur le suzerain , et il résolut de s'opposer à la censure publique qu'il redoutait. Lors donc qu'il vit la question agitée devant lui près de recevoir une solution défavorable à ses propres intérêts et aux désirs de Philippe, dont il suivait les suggestions , il supplia d'abord qu'on ne prononçât point l'excommunication contre son maître , puis déclara qu'il ne le souflTrirait point, et enfin, la menace à la bouche, lise retira de l'assemblée. Quelques évoques, un grand nombre de clercs et plus encore de laïques , toutes gens attachés à sa personne , ou par divers motifs à son parti , le suivirent. L'assemblée, un moment troublée par cet in-
» Oa a de ce concile seize canons, que le P. Coriolan [Summa concilio" rum , p. 496 ) a confondus avec ceux d'un prétendu concile de 4 ^ 09 , qui n'a jamais exislé.
^ Bouchet , ad huncam,
' Ihid.
U niSTOmE DE LA CATHÉDRALE (^^00.)
cidenl, n'en continua pas moins ses opérations : Philippe et Bertrade furent excommuniés. Le concile touchait alors à sa fin; on allait se séparer; les chants d'action de grâces, la doxologie consacrée, répétée par toutes les voix , frappaient les voûtes de la basilique : mais au dehors se préparait une autre scène. La foule, excitée par le comte, s'était émue de sa colère; guidée par lui, elle s'arme, envahit le lieu saint, communique son exaspération à ceux du dedans , et se dispose à maltraiter les évoques. Ceux-ci, épouvantés (on le serait à moins ), se sauvent en partie ; le plus grand nombre résiste cependant, et ne cesse ni les chants ni les prières. Ainsi, d'un côté, la populace furieuse blasphémant au nom du prince et violentant ses évêques ; de l'autre, un cercle de pasteurs intrépides , calmes devant l'émeute, et protestant héroïquement, contre un pouvoir égaré, en faveur des saintes libertés de l'Eglise : voilà qui dut offrir un contraste digne des plus beaux siècles de la religion. Quoi qu'il en soit, la soldatesque n'en était encore qu'aux menaces et à ces brutalités préliminaires qui annoncent toujours de plus graves conflits. Tout à coup une pierre lancée par un des laïques qui remplissaient le triforium, et destinée aux légats, vient frapper un ecclésiastique placé près d'eux, lui brise la tète et le renverse. Ce fut le signal des plus tristes désordres; la multitude poussa des cris de fureur ; encouragés par le comte, ses satellites fondirent sur les Pères rangés au fond de Péglise, pendant qu'une grêle de pierres volait de toutes parts, menaçait leur vie et rougissait le pavé de leur sang. En présence d'un tel danger , ces généreux soldats du Christ restèrent immobiles comme des colonnes , dit Hugues de Flavigny , témoin oculaire; on en vit se dé-
couvrir la tête pour que la mitre ne les défendît pas contre le martyre , et tous acceptaient la mort, s'il le fallait^ pour confirmer par elle la morale et la vérité qu'ils étaient venus défendre. Parmi les plus intrépides personnages de cette scène , on cite particulièrement Robert d'Àrbrissel , depuis fondateur de Fontevrault , et Bernard, alors abbé de Saînt-Cyprien , puis de Tiron, dont l'annaliste Geoffroy le Gros était le disciple. Ce courage, si admirable en eflfet, déconcerta les assaillants; Guillaume, honteux de ses excès , parut s'en repentir, et reconnut l'autorité du concile en s'excusant devant ceux qu'il avait si indignement traités '.
La cathédrale témoin de cet événement devait être un édifice remarquable, si nous en jugeons par certains détails de ce récit \ Il fallait de l'espace pour placer convenablement les cent quarante évêques ou abbés qui s'y étaient réunis, et les autres clercs inférieurs qui les assistaient. Nous avons vu aussi que la foule y était considérable, et qu'elle s'augmenta beaucoup des soldats du comte Gide cette masse de peuple qui envahit avec eux la maison de prières. Puis il y avait dans la partie supérieure de Féglise un triforium, ce qu'il faut entendre des termes employés par Hugues de Flavigny • ; et si nous ajoutons
* GaaffredasGrossus, in Fitâ Bemardiprimi abbaiis Tiron, — Hugo Flaviûiacensis; Chron. adann. ^^00. — Chronic. maleacense, eodan. — Labbe, t. x, col. 722. — Baronius, t. xii, col. ^0. — Besly, Hist, des Cmies de Poitou , io-P» , p. ^ ^ 2 , défigura, dans un récit vague et obscur, tonte la suite de ces faits.
* Bourgeois, dans son Mémoire sur Tbistoire du Poitou (D. Fonteneau , t. xxxii), prétend que le concile se tint à Saint-Hilaire; mais l'église de Saint-Hilaire , la même alors que celle d'aujourd'hui , n'a jamais eu de galeries^ et d'ailleurs Moréri dit positivement Saint-Pierre.
' Quidam de populo È svperioeibus exislens ECCLESiiE lapidem jedt...
56 HISTOIRE DE LA CATHÉDRALE (Vers 4 400.)
à ces indices ce qui reste des fondements d'une église antérieure à la nôtre, sortant à fleur de terre et au pied du chevet qui présente aujourd'hui au soleil levant son élévation majestueuse; si nous considérons surtout les fragments de colonnes et de chapiteaux trouvés par nous en 1847 dans une fouille pratiquée au milieu de l'édifice, nous pouvons nous former une idée d'une très-belle basilique romane qui ne devait pas avoir des dimensions beaucoup moindres que celle d'à présent. C'était Téglise qui, après l'incendie de 1018, avait été rebâtie par Guillaume.V en 1 021 . Le style de cette époque et les dispositions données alors aux grandes églises permettent donc de voir dans celle-ci un parallélogramme probablement divisé déjà en trois nefs, dont la principale avait son triforium éclairé par des fenêtres, et dont les bas-côtés étaient surmontés d'une galerie continue, ou du moins d'un simple deambulatorium sans balustrade , à peu près comme Saint-Saturnin à Toulouse.
LoDgueval tradait ces mots é superioribus , par les jubés , et il donne certainement à ce mot le même sens que nous attribuons an triforium^ lien où étaient admis les laïqncs , car il savait bien que les ecclésiastiques seuls pouvaient occuper l'ambon ou jubé proprement dit. M. l'abbé Rohrbacher parle de galeries , ainsi que Fleury , ce qui exprime bien notre pensée. — V Histoire générale du Poitou dit que la pierre fut lancée par une fenêtre , circonstance que le texte n'a jamais pu faire soupçonner.