CHAPITRE VII
heureux de pouvoir le faire connaître. 11 s'appelait Antoine Salvanh (1). Voici les détails que nous avons recueillis sur cet habile artiste.
En 1514, les habitants de Villeneuve voulaient faire quelques réparations à leur église paroissiale qui en avait le plus grand besoin. Sur qui retomberait la dépense, là était toute la question. Les Villeneuvois, comme premiers i ntéressés, ne refusaient pas d'en payer la plus grosse part, mais ils pensaient aussi, non sans raison, que le prieur de Villeneuve et l'évêque de Rodez, son co-prieur, qui percevaient dans la paroisse des dîmes considérables, devaient y contribuer pour quelque chose. Refus de la part des deux bénéficiers. Procès devant le juge séculier. Une enquête est ordonnée. Elle eut lieu en trois reprises devant noble Jean Tompignon, commissaire et avocat du Roi ; au mois de mars pour les consuls et ouvriers de Villeneuve ; au mois de juin pour Jean de Thémines, titulaire du prieuré ; le 20 juillet 1514, pour François d'Estaing, évêque de Rodez. Celui-ci par l'organe de son procureur, dit que les fruits qu'il retire du prieuré de Villeneuve uni à la mense épiscopale, sont absorbés par les charges que lui impose la construction de la cathédrale et du clocher. Deux témoins comparaissent pour attester la grandeur de ces charges : Guillaume Dubruel, trésorier de l'évêque, et Antoine Salvanh, maître de l'œuvre. La déposition de l'architecte, moitié en latin, moitié en langue vulgaire, est celle qai
(1) La série chronologique des architectes de la cathédrale au XVI* siècle est maintenant complète. Bernard Authony dont nous avons déjà quelque peu parlé au chapitre précédent et dont nous reparlerons plus longuement au chapitre suivant, Bernard Authony, dis-je, vient jusqu'à l'année 1512, et Antoine Salvanh commence à l'année 1513. Le temps manque vraiment pour intercaler un architecte du nom de Cusset. Presque tous les détails que nous donnons ici sur Antoine Salvanh et sur les autres architectes de la cathédrale ont été déjà pubhés en 1851 et 1852, dans les tomes XI et XII des Annales archéologiques de Didron.
nous intéresse le plus. Nous la transcrivons littéralement et nous y joignons une traduction française pour en rendre l'accès plus facile à tous les lecteurs.
Secundus testis. Magister Anthonius Salvanh lapicida et magister operarum fabrice ecclesie Ruthene ; habitator pro nunc Rulhene; etatis, prout dixit , triginta quinque annorum seu circa; memorie viginti quinque. Testis, juramento medio, auditus super conlentis in tribus articulis conlentis in suâ requelâ hujus tenoris : audiatur per vos nobilem et honorabilem virum commissarium magister Authonius lapicida magister operarum fabrice Ruthene super decimo , undécimo et duodecimo articulis , aliis omissis de voluntate procuraloris Reverendi in Christo patris et domini Ruthenensis episcopi.
Dis et deppausa loque parla, que el ha ung an que el ha presa la charja de la réparatieu et bastenda de la gleysa cathedrala et del cloquier daquela , pei* so que era venguda à tota ruyna, de la cientat de Rodés, dont es mestre et cap de l'obra, et coma tal , a de galges de Monsenhor de Rodés sieys vingtz lieuras per an, otra et part sa despensa de se et de son chival, en laquala hobra a cascum jorn, la ung comportan l'autre, da cent à sieys vingtz personatges laborans en diverses locz tant per besonha, arriba la materia, manobras, que en autras diversas fayssos, que sabo que penre de salari per mes, otra et part la despensa et lopgis et liechs et linges que lor quai tener, et sembla avist à lo que parla que compresa tola materia, coma peyra, mortié , fer et assié et aquels que besonho las ymages et autras menusarias de peyra^ costa al dit senhor sinq mila lieuras et plus, et el que parla no entrepenria point de far so dessus et paga las ditas charjas per la dita soma de cinq mila lieuras.
CHAPITHE VII.
Traduction française. Second témoin. Antoine Salvanh, maçon et maître des œuvres de la fabrique de l'église de Rodez; demeurant présentement à Rodez; âgé, comme il le dit, d'environ 35 ans; souvenirs pouvant remonter à 25 ans. Témoin entendu après serment sur les trois articles contenus dans sa requête dont voici la teneur : Soit entendu par vous noble et honorable homme le commissaire, Antoine Salvanh, maçon^ maître des œuvres de la fabrique de Rodez sur les articles dix , onze et douze, les autres articles étant omis d'après la volonté du procureur du Révérend Père en [Jésus] Christ et seigneur évêque de Rodez.
Le témoin dit et dépose que depuis un an il a été chargé de la réparation et de la construction de l'église et du clocher (ce dernier naguère complètement ruiné) de la cité de Rodez, et qu'il est maître et chef de l'œuvre. En cette qualité il reçoit pour salaire de Monseigneur de Rodez 120 livres par an outre sa dépense et celle de son cheval. Dans cette œuvre sont employés chaque jour cent ou cent vingt ouvriers en moyenne qui travaillent en divers lieux pour tailler et préparer les matériaux, servir de manœuvres et autres occupations. A ces ouvriers, outre le salaire en argent convenu par mois, on doit fournir encore les vivres, le logement, les lits et le linge nécessaires. Et il semble au témoin que, compris tous les matériaux, comme la pierre, le mortier, le fer, l'acier, et de plus les gages de ceux qui travaillent à faire les statues et autres menuiseries de pierre la dépense pour le dit seigneur s'élève à la somme de cinq mille livres et plus, et le témoin susdit ne voudrait pas faire une telle entreprise et payer les susdites charges pour la somme de cinq mille livres.
* Ainsi donc en 1514 Antoine Salvanh était depuis un an
maître et chef de l'œuvre , c'est-à-dire architecte de la cathédrale et du clocher de Rodez ; il était pour lors âgé de trente-cinq ans. 11 avait un traitement annuel de cent vingt livres tournois, outre sa dépense et celle de son cheval. Chaque jour, sous son commandement (1), de cent à cent vingt ouvriers en moyenne, sculpteurs, tailleurs de pierre, manœuvres, travaillaient au clocher. Ils recevaient un salaire fixe par mois ; Tévêque en outre les nourrissait et les logeait. La dépense totale ne s'élevait pas à moins de cinq mille livres tournois par an (2).
Le témoignage du trésorier est conforme à celui de Tarchitecte, il porte jusqu'à cent quarante le nombre des ouvriers, et il prétend qu'il fallait chaque année pour leur nourriture plus de cent pipes de vin, de cent charretées de seigle et de vingt charretées de froment.
(1) L'évêque faisait surveiller les ouvriers par un délégué. Le 3 mai 1520, François d'Estaing nomme Jean Campanhac^ prêtre, contrôleur contrarotulaiorem des maçons de la cathédrale pour pointer les absents, aux appointements annuels de 20 livres tournois. Jean Campanhac prête serment : il succédait à Barthélémy Alboy. Arch. de l'Aveyron, fonds de l'évêché de Rodez. — Registre de Ragot, notaire.
(2) François d'Estaing suivait la marche des travaux et rien d'important ne se faisait sans son approbation. En voici un exemple très-remarquable ; il ne s'agit que du changement d'une petite porte de service pour l'usage des maçons. « Anno Incarnationis Domini millesimo quingentesimo decimo quinto et die vicesimâ mensis februarii(20 février 1516 n. st.) Authonius Salvanh magisler operis seu fabrice ecclesie cathedralis Ruthenensis existens corara domino nostro Ruthenensi episcopo dixit esse valde necessarium mutare raagnam portam que est in tabricâ nova in medio ecclesie, extra villam, cum amplius per illam non possit fieri servitus ad faciendum edifficium et intendit eam mutare ad latus ipsius ecclesie quod respicit versus Fratres Minores etiam extra villam. Et tune ipse dominus, facta summa aprlsia (sic) quod ita expediebat, prestitit consensum, petens de dicto consensu instrumentura retineri. Actum Ruthene in caméra domiiii, presentibus domino Authonio Maliruffy cancellario, Johanne Lafossa barberio et Authonio Maurini clerico ejusdem domini servitoribus, testibus ad hoc vocatis. Pomarède, secret. » Archives de rAveyron , fonds de l'évêché de Rodez. — Registre de Pomarède notaire, 303. •