CHAPITRE XII
Les murs latéraux partent du jubé au nord et au sud, et s'en vont jusqu'au sanctuaire en louchant les piliers. Ils sont construits en grand appareil. La face intérieure est cachée par la boiserie des stalles. A l extérieur, il n'y a ni bas-relief ni ronde-bosse comme en voit encore dans les cathédrales de Chartres et de Paris. Les murs sont complètement lisses.
En suivant le périmètre du chœur, nous trouvons la grille de fer qui clôt le sanctuaire : grille massive, d'un style vulgaire, sans art et sans beauté. Ce genre de fermeture plaisait tant à l'architecte (M. Boissonnade) qu'il a reproduit le même modèle dans toutes les chapelles de la cathédrale (1). Jusqu'en 1825, à la place de la grille de fer, il y avait une belle claire-voie de pierre, construite par François d'Estaing. Deux travées seulement lurent terminées. Celle qui contenait la porte du chœur a été démolie sans trop de dommage et transportée à la chapelle de Saint-Raphaël, en face de la chapelle capitulaire. On peut la voir là. C'est un très-bon spécimen du style de la Renaissance, et probablement le meilleur qui soit en Rouergue. Sur le linteau de la porte, des deux
archidiacres, le curé et les vicaires de la paroisse. Alors le chapitre n'était pas comme aujourd'hui, pauvre, immobile et presque muet; il se mouvait et chantait beaucoup. Dans les titres anciens, nous trouvons mentionnées dix -huit fêtes canoniales, treize processions solennelles. Tous les jours, hiver et été, office de matines à cinq heures du matin, à huit heures et demie messe de l'oôzï, à neuf heures grand'messe, le soir, à jrois heures, vêpres et compiles. Un corps si respectable, si puissant et qui remplissait si bien toutes les conditions de la prière publique, méritait d'avoir dans la cathédrale une place large, commode, bien appropriée à sa destination. Le chœur appartenait aux chanoines; il avait été fait pour eux et par eux. 11 restait encore pour les fidèles et pour le service paroissial plus de la moitié de l'église.
(1) Nous connaissons, en francs et centimes, le prix de toutes ces laides grilles. Celle du chœur, en 1826, coûta F. 6,200. Les grilles des chapelles, 1826-1830, montèrent à la somme de F. 20,900. {Mémoires de la Société des lettres^ sciences et arts de l'Aveyron, ÎV, 464 )
côtés, se lit l'inscription suivante qui constate la tendre dévotion de François d'Estaing à la sainte Vierge et ses projets non réalisés pour l'embellissement du chœur.
On lit en dehors :
Franciscus claro Stannorum sanguine natus^ Egregium Christo hoc œdificavit opus.
Seriùs in cœlestia si Deus régna vocasset, Vidisses omni lilia terna choro ;
Sed tandem in Domino felici morte sopitus, Post fatum ista dédit pignora char a sui.
On lit en dedans :
Virginis immenso flagrans Franciscus amore^ Erexit priscorum hœc monumenta patrum :
Post mortem vivens operum splendore suorum, Vidistis cuncti, nemo negare potest,
Muneris accepti saltem si gratia restât, Ad tumulum veniens die requiescat ei,
La seconde partie de la claire-voie eut bientôt le même sort que la première. Ses débris gisent avec bien d'autres dans une des salles basses du palais épiscopal servant d'annexé au musée de Rodez (1).
Voilà pour la clôture. Il nous reste à parler de l'ameublement intérieur, et en premier lieu, des stalles qui sont le plus élégant et le plus magnifique des meubles. Elles donnent au chœur un air de grandeur et de distinction
(1) Les trois autres travées circulaires du chœur étaient garnies par (les boiseries peintes. Ces boiseries ne sont pas détruites. On les voyait jadis dans l'église d'0net4e -Château, près de Rodez. Y sont-elles encore?
Stalles de la Cathédrale dellodez. comme elles étaient en 1869
THAPITRE XII.
incomparables. Ce n'est pourtant, à bien regarder, qu'une œuvre de noenuiserie, œuvre très-remarquable, il est vrai, mais où la statuaire occupe une place fort minime. Aussi l'artiste de 1478, André Sulpice, ne se donne-t-il que le litre modeste de menuisier, tandis que, à la même époque, les sculpteurs du portail sud sont toujours appelés imagic'ys, statuaires. La qualification de l'ouvrier peut faire juger de la nature de l'ouvrage.
Les stalles garnissent trois côtés du chœur ; il y en a en tout 98 ; 36 pour les sièges bas et 62 pour les stalles hautes, non comprise la stalle de l'évêque au bout de la ligne de droite et hors rang. C'est là sans doute beaucoup plus qu'il n'en fallut jamais pour tout le clergé de la cathédrale.
Dans chaque stalle on distingue le siège, la miséricordcy les parcloses, les accoudoirs, les museaux et le dossier.
Le siège étant à charnière, se baisse et se relève à volonté. En se relevant, il laisse voir au-dessous un second petit siège, moins large que le premier, mais assez grand pour s'asseoir et assez haut pour se tenir presque debout. Ce second siège s'appelle patience ou miséricorde. Les miséricordes sont assez richement sculptées; c'est même le seul endroit où la sculpture d'ornement se montre avec quelque perfection. Le règne animal alterne toujours avec le règne végétal (1). Après le chou frisé et les autres feuillages , viennent les animaux tels que le cygne, le sanglier, le cheval, le lion, le chien, le
(1) Excepte pour un cas, sur les miséricordes des stalles hautes oii les feuillages se raonlrent deux fois à la suite l'un de l'autre. Les miséricordes des stalles basses sont moins bien sculptées que celles des sièges hauts. Ce sont presque toujours des tètes monstrueuses ou grimaçantes. On y voit quatre ou cinq fois l'emblème d'un cœur traversé d'une lance.
chat, le singe, le chameau, etc. L'homme paraît deux ou trois fois en des situations plus ou moins extraordinaires et qui font penser à ce que les archéologues nomment des obscena (1).
Le dossier des stalles hautes s'élève de plus de deux mètres au-dessus de l'accoudoir. Ici Ton aimerait trouver quelques bas-reliefs ou quelques statues. Il n'y en a point. La surface lisse des panneaux n'est rehaussée que par des décorations architecturales. Un dais continu, disposé en autant de petites voûtes gothiques qu'il y a de sièges et se reliant aux dossiers par des groupes de colonneltes prismatiques , couronne les stalles hautes comme d'un magnifique baldaquin (!2). Les voûtains sont enrichis d'arcs-doubleaux et de nervures sans armoiries et sans clef. Des arcatures suspendues ornées d'un réseau flamboyant se projettent au droit de la plus forte saillie des sièges.
Les panneaux de refend qui arrêtent la série des stalles sont décorés de statuettes. Celle du bout de la ligne sud représente un personnage mitré, noncrossé et vêtu d'une chape s'agrafant sur la poitrine. Le personnage , du côté opposé, a un capuchon rabattu sur les épaules et la tête
(1) M. Mérimée le dit formellement dans ses Notes d'un voyage en Auvergne. Pour expliquer la présence de ces prétendus obscena, il attribue les stalles de Rodez à des artistes flamands. Nous savons maintenant, de science certaine, que le sculpteur des stalles était un flamand de Marvejols, dans le Gevaudan.
(2) On a beaucoup critiqué la balustrade qui surmontait le dais continu, et on prétendait qu'elle avait dù être faite longtemps après les stalles. Erreur. La balustrade était prévue dans le bail à prix- fait des stalles. L'évêque et le chapitre veulent, par-dessus les sièges, desuper revestituram sedum^ un déambulatoire convenable, decens ambulatoHum , pour faire le tour du chœur. La date de la balustrade ne devait pas beaucoup différer de celle des stalles. Elle est maintenant supprimée.