CHAPITRE I
LES COMPAGNIES d'oRDONNANCE.
On sait comment, à la suite de la révolution féodale, les hommes pourvus d'un fief s'étaient emparés du métier des armes, comment ils étaient arrivés, par Tadoption de pesantes armures défensives, à ne plus marcher en guerre qu'à cheval, comment enfin cette organisation du service militaire, si différente du modèle laissé par la civilisation romaine, avait été consacrée par les ordonnances des rois, et notamment par Tédit de Charles le Chauve, promulgué en 864, qui, en fixant les contingents à fournir par les fiefs, ne faisait mention que d'hommes à cheval, cabailarii.
Vers 960, à Tépoque des sous-inféodations, tout homme libre, qui possède une masure au soleil, devient seigneur de sa masure et vassal d'un voisin plus puissant que lui. II se donne pour sa propre défense et pour le service de son suzerain, une lance ou une masse d'armes, une cotte de mailles et un cheval, et le voilà chevalier. Si la fortune Ta fait ass^z riche, assez influent pour avoir à sa dévotion quelques compagnons , milites minores, hommes d'armes, chevaliers comme lui, il est chevalier à pefinon. Si son autorité s'étend à la fois sur de simples chevaliers et sur des chevaliers à pennon , il est chevalier à bannière ou ban?teret, et il ne reconnaît plus au-dessus de lui que le roi ou les grands feudataires de la couronne.
C'est par le jeu de cette hiérarchie graduée et solidaire que la chevalerie finit par composer une association politique puissante, et par former dans l'État un corps redoutable pour la royauté ellemême, qui ne pouvait compter sur ses services qu'en raison de la bonne volonté des grands vassaux, et qui l'avait contre elle lorsque ces grands vassaux lui étaient hostiles, ce qui arrivait souvent.
Cette première chevalerie, que nous ne considérons ici que comme élément de la force militaire, en laissant de côté les traditions romanesques dont son souvenir est enveloppé, la chevalerie fieffée^ ainsi qu'on l'appelait, existant en vertu d'un droit héréditaire, était montée, équipée, armée à ses
Les Compagnies d'ordonnance.
frais, et faisait la guerre à ses dépens. C'était la compensation des privilèges exclusifs, excessifs, dont elle jouissait par droit de conquête ou qu'elle avait arrachés à la faiblesse des rois. La féodalité avait voulu que toute la force du pays fût dans ses mains ; elle devait faire les frais de cette force. Chaque membre, depuis l'âge de vingt et un ans, était tenu de posséder une cotte de mailles et devait monter à cheval à la première sommation du suzerain. L'entreprise terminée, chacun rentrait dans son manoir.
Les fiefs étaient taxés en raison de leur importance. La force des contingents appelés par le ban variait avec les besoins. Quand il s'agissait d'une guerre sérieuse, on appelait tout le monde sous les armes, on levait le ban et Varrière-ban. Le ban, ou appel, fut donc sous la féodalité pure, le service des iSefs dû personnellement par les propriétaires du sol. Il y eut par conséquent des fiefs à bannière, des fiefs àpennon, et des fiefs d'une lance, de deux, de trois lances...
Les vieux chevaliers, les infirmes, les mineurs, et aussi les fiefs féminins et ecclésiastiques, n'étaient point exemptés et se faisaient représenter, par des cavaliers avoués, portant haubert, c'est-à-dire nobles.
Ce rôle d*avoué était surtout celui des barons dont la terre, en vertu d'immunités d'origine diverse, était franche du service de guerre. Ils s'en-
lo Histoire de la Cavalerie.
relaient volontairement comme avoués d'aune dame, d'un abbé, ou sous toute autre bannière, moyennant une solde convenue. Ainsi, par actes des 8 août et 9 octobre i338, Guy de Surgères, seigneur de Bourgueraignes en Aunis, reconnah « avoir reçu de noble et puissant homme, monseigneur Savary de Vivonne, conseiller du Roy et capitaine souverain en Xaintonge et Poictou, la somme de 3o livres tournois, pour servir en sa compaignie avec un chevalier armé de toutes pièces et cinq écuyers » . Mais les terres de francalleu, si nombreuses aux premiers temps de la féodalité, devenaient chaque jour de plus en plus rares et cette faculté de vendre et d'acheter le service de guerre va conduire à un abus qui sera la première atteinte portée à la chevalerie par la chevalerie elle-même. Des gentilshommes ruinés, des vavasseurs sans sol ni maille, des cadets de famille, des bâtards, réduits à chercher fortune en courant les aventures, profiteront des exigences de Tétat de guerre pour s'introduire sous les titres de bas-chevaliers ou bacheliers, d* écuyers, de gens d'armes, dans les rangs des possesseurs de fiefs, pour se faire nourrir et même acheter par des personnages puissants qui se les attacheront par foi et hommage, et surtout par l'intérêt, et ils substitueront peu à peu à la chevalerie fieffée la chevalerie volontaire et enfin la chevalerie soldée. Les romans nous dépeignent les chevaliers
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errants^ types de la chevalerie volontaire, comme des demi-dieux affranchis des besoins prosaïques de rhumanitéet bien supérieurs aux héros d'Homère. En réalité, les chevaliers volontaires vécurent en parasites dans les cours des seigneurs qui se les attachaient, et leur vrai caractère est compris entre les vertus surhumaines de don Quichotte et les appétits terrestres de son écuyer Sancho. Le roman de Cervantes et le poëme de TArioste sont des œuvres sérieuses. Après les avoir lus une fois pour son amusement, il faut les relire une seconde fois pour son instruction et en sugcer la mouëlle. .
La solde était préférable pour les hommes de guerre à cet état de domesticité déguisée. Elle devait prévaloir.
Les croisades eurent une influence décisive sur cette transformation, et peut-être n'est-il pas trop hardi de croire qu'un peu de politique s'est mêlée à la pieuse pensée qui poussait nos rois dans ces lointaines et hasardeuses entreprises. Éloignés de hurs domaines et jetés en dehors des conditions habituelles de leur existence, les chevaliers commencèrent en Terre sainte à servir avec un caractère nouveau. Ces expéditions extraordinaires, qui m pouvaient plus s'accomplir en quelques jours ou quelques semaines, et qui exigeaient des dépenses hors de proportion avec la fortune de la plupart des hommes d'armes, donnèrent lieu à des contrats et. à. des compensations, c'est-à-dire à
rintroduction de l'engagement et de la solde.
Cette solde, pendant les croisades, a beaucoup varié. Sa fixation dépendait évidemment de plusieurs circonstances accessoires qu'il est difficile d'apprécier, comme la durée de l'engagement, la participation au butin, le taux des rançons des prisonniers, les promesses d'établissements fonciers en Orient. On peut l'évaluer en moyenne à lo sols tournois par jour pour un simple chevalier, à 20 sols pour un chevalier à pennon, et au double pour un banneret.
Le simple chevalier était accompagné de deux hommes d'armes au moins et d'un nombre illimité de serviteurs à cheval et à pied. La réunion du chevalier et de sa suite formait une lance fournie^ dont l'effectif a varié de 3 à 14 hommes à cheval. Le chevalier, monté sur un destrier bardé, armé lui-même de pied en cap, avec la lance et Tépée, souvent accompagnées de la masse ou de la hache d'armes suspendue à l'arçon de la selle, combattait en première ligne. Les hommes d'armes, pesam- •ment armés aussi, soutenaient leur chef sur les flancs. Les serviteurs à cheval, ou satellites, parmi lesquels les archers avaient un rang d'honneur, représentaient la cavalerie légère chargée d'engager et d'achever le combat. Les éciiyers, guisarmiers, coutilliers, et pages ou varlets, aspiraient à devenir archers, comme les archers à passer à la position d'hommes d'armes et de chevaliers.
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Les chevaliers à pennon, distingués par une pièce d'étoffe triangulaire, ou flamme, clouée sur la hampe de leurs lances, réunissaient autour d'eux plusieurs lances fournies et se ralliaient eux-mêmes à la bannière carrée d'un feudataire d'un ordre plus élevé. Le commandement d'un bannerct s'étendait ainsi sur un corps de 2 5 à 80 lances fournies, présentant un effectif de i5o à 6co hommes à cheval. Enfin toutes les bannières se groupaient et s'inclinaient autour de la bannière du chef suprême de l'armée, habituellement autour de la cornette blanche du connétable, autour de la bannière d'azur aux fleurs de lis d'or si le roi commandait en personne, autour de l'oriflamme de l'abbaye de Saint-Denis s'il s^agissait d'une guerre nationale.
Il n'y avait pas à proprement parler de grades militaires. La hiérarchie était uniquement basée sur la fortune personnelle et foncière. Un noble montait en grade ou descendait, non pas en raison de ses mérites et de ses services, mais suivant les acquêts et les pertes qui modifiaient sa situation de propriétaire. La forfaiture pouvait sans doute conduire à la dégradation, toujours suivie d'ailleurs de confiscation, mais, dans le cas le plus général, un noble cessait d'être banneret parce qu'il était ruiné et qu'il avait vendu ses biens. Nou> pensons que dans ce dernier cas il suffisait à un banneret de mettre au grenier sa bannière, mais I. 2
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pour devenir chevalier à bannière, il fallait passer par une formalité dont nous trouvons une naïve psinture dans Olivier de La Marche.
C'était en i45o, après un combat livré sous Ruppel monde.
« Là vei-je Messire Louis de La Viéville, Sei- <( gneur de Sains, relever bannière, et le présenta « le Roy d'armes de la Toison d'Or, et ledit Mes- « sire Louys tenoit en une lance le pennon de ses <( pleines armes, et dict ledict Toison : — Mon « très redouté et Souverain Seigneur, voicy votre « humble subject, Messire Louys de La Viéville, « issu d'ancienne bannière à vous subjette, et est « la Seigneurie de leur bannière entre les mains « de son aisné : et ne peut, ou doit, sans méprendre, (( porter bannière quant à la cause de La Viéville « dont il est issu : mais il a par partage la Sei- « gneurie de Sains, anciennement terre de ban- « nière. Parquoi il vous supplie (considérée la « noblesse de sa nativité et les services faits par ses « prédécesseurs) qu'il vous plaise de le faire ban- <( neret et le relever en bannière : et il vous présente « son pennon armoyé, suffisamment accompagné « de 25 hommes d'armes pour le moins, comme « est et doist être l'ancienne coutume. — Le duc « lui respondit que bien fust-il venu, et que voulon- « tiers le feroit. — Si bailla le Roy d'armes un « couteau au Duc et prist le pennon en ses mains : n et le bon Duc, sans oster le gantelet de la main
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« sénestre, fit un tour autour de sa main de la « queue du pennon, et demeura quarré, et la ban- « nière faicte, le Roy d'armes bailla la bannière « audit Messire Louys, et lui dia : — Noble che- « valier, recevez Thonneur que voUs faict aujour- « d'huy vostre Seigneur et Prince, et soyez aujour- « d'huy bon chevalier, et conduisez vostre bannière « à rhonneur de vostre lignage... »
Dans de semblables agrégations, pennon ou bannière, le'premier rang se composait des hommes d'armes. Derrière ce rang de lances, il y avait d'ordinaire un deuxième et un troisième rangs, Pun composé d'archers et l'autre de coutilliers, se tenant à des distances assez considérables l'un de l'autre. Cette formation, dite coup de lance, des chevaliers sur un seul rang était la seule usitée, la seule possible,car nul d'entre eux n'eût souffertd'êtremasqué, couvert par un autre chevalier. L'ordre en haie, conséquence de cet excessif amour-propre, laissait le FÔle important des réserves aux cavaliers de qualité inférieure. Ainsi la troupe la moins solide . était chargée du rôle décisif, tactique d'autant plus dangereuse que l'infanterie, qui eût pu servir , d'appui final, était souvent absente et dans tous les cas méprisée. Quand la haie des chevaliers faisait lances basses pour donner sur l'ennemi, les archers, après avoir escarmouche sur les ailes en lançant flèches et viretons, venaient se grouper en arrière. Les chevaliers renversés au choc étaient perdus
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s'îh n'étaient promptement secourus. Pendant que les hommes d'armes restés à cheval poussaient leur pointe, les coutillieis et les valets se précipitaient sur l'adversaire désarçonné ; ils se mettaient quatre contre un, brisaient son armure à coups de haches et de masses et regorgeaient, à moins que Tappât d'une rançon n'arrêtât leurs bras, ce qui, à vrai dire, arrivait le plus souvent.
Toute la tactique de la chevalerie se réduisait à ce qui vient d'être dit. A peine .pourrait-on citer quelques occasions où elle ait consenti à s'en départir et à manœuvrer, même en présence d'une infanterie solide. On la vit très-rarement se placer sur plusieurs haies disposées pour se soutenir mutuellement et fournir des charges successives. A Bouvines, les chevaliers fatigués de combattre vinrent reprendre haleine au milieu des rangs des communes et, reposés, recommencèrent leur Jeu.
Dans les sièges, les hommes d'armes mettaient pied à terre pour prendre part aux assauts, mais . sans vouloir se débarrasser d'un armement protecteur dont le poids paralysait leur bonne volonté et leurs efforts.
Il faut ajouter que la chevalerie dédaignait de se garder et qu'elle ne reconnaissait d'autres ordres que ceux qui lui étaient donnés directement par le connétable. On voit qu'elle portait dans son. sein tous les germes de la décadence. Sa ruine, comme ordre militaire, était inévitable.
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Au fond, ce n'' était pas la guerre qu'on faisait en ce temps-là. La guerre, cette science de toutes la plus complexe, n'est pas à la portée de tout le inonde. C'est à peine si, de siècle en siècle, il se rencontre un génie capable d'en, embrasser l'étendue, et :ce n'est -quiaux époques de grande civilisation que l'on rencontre des hommes suffisamment instruits pour avoir conscience de ses difficultés. Au moyen âge on ne se doutait pas plus qu'il y eût une science de ia guerre qu'on ne soHg^it à toute autre^cience. On se sentait brave, fort^' hardi -, on avait une exubérance d'activité qu'on ne parvenait pas à user dans la monotone vie du manoir ; on se battait pour se battre, pour accomplir des exploits et pour s'entretenir la' main. La noblesse, élevée dans le culte de la force physique, dressée dès l'enfance au msftliement du cheval, de l'épée et de la lance, enivrée pendant la jeunesse par les succès des passes d'armes et par les applaudissements des châtelaines, ne voyait rien au delà de l'art d'assommer un homme. Les tournois ne suffisaient pas à satisfaire cette passion exagérée de l'escrime et des prouesses ; les tournois, malgré quelques maladresses qui les ensanglantaient parfois,, n'étaient que l'image des combats ; il fallait la réalité, l'émotion, la saveur du péril ; il fallait se battre tout de bon. Or, les occasions de querelles ne manquaient pas.
Si Ton çxamine de près ce que Ton appelait des I. 2.
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batailles au moyen âge, et même au xvi® siècle, on reconnaît que, sauf en des circonstances assez rares qui ne se sont présentées que dans des guerres soutenues par de grandes passions politiques ou religieuses, comme les croisades et les guerres défensives contre l'Anglais, ou bien dans le cas de haines personnelles, les hommes d'armes évitaient de s'aborder, ou ne le faisaient que mollement, avec des précautions et des formalités tacitement imposées par les règles de la courtoisie. Sous leurs impénétrables armures, invulnérables comme Achille partout ailleurs qu'au talon, ils mettaient le suprême déshonneur à tourner le dos, même pour un instant, ou à attaquer l'ennemi par derrière- De chaque côté, on tombait de préférence et sans scrupule sur les hommes de pied, et on les massacrait jusqu'à celjue les bras fatigués ne pussent' plus soulever l'épée. A vrai dire, c'était pour la plèbe seulement que la guerre était meurtrière.
£ forse emulazion tra lor nascea Per quella gente misera, non buona, Nella oui carne, e sangue, e nervi ed o§sa Fan prova chi di lora abbia più possa...
E chi non ha destrier, quivi s'avvede Quanto il mestier deir arme è triste à piede...
Orlando furioso, cant, xxiii.
Les rares occasions où la chevalerie ait éprouvé
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de sérieux revers furent celles où, manquant de discernement, elle s'attaqua étourdiment aux fantassins des communes de Flandre, aux archers du Prince Noir, à certaines vieilles compagnies aguerries de la jacquerie, aux piquiers suisses et aux arquebusiers espagnols. Il ne faut pas oublier, si Ton veut avoir une idée juste des résultats ordinaires de la rencontre des hommes d'armes entré eux, l'aveu naïf arraché au maréchal de Tavannes par l'indignation que lui causait l'introduction des armes à feu.
« Les bardes d'acier, caparaçons flanquars de a beufle, de maille, servoient aux batailles an- « ciennes qui se desmêloient avec l'espée et la « lance ; le peu de périls rendoit les combats « longs... Tel a été fait en Italie, les hommes et « les chevaux si bien couverts que, de deux cents « meslez, ne s'en tuoit quatre en deux heures. « Les grands pistolets rendent ces bardes inutiles « et la meslée si périlleuse qu'ww chacun en veut « sortir. . . Si les armes offensives continuent d'aug- « menter ainsi qu'elles font, par les longs pistolets, « virolets, mousquets, pouldres et balles artifî- « cielles, il sera nécessaire d'inventer des dé- « fenses... Ceux qui ne veulent rien commettre « à fortune ont renforcé leurs cuirasses, fabriqué « des plastrons doublés de lames, leurs casques à « Tespreuve du mousquet-, se rendant incapables « de servir dans les combats ; estans enchainez et
« liez de la pesanteur de leurs armes, ils deviennent « enclumes immobiles, chargeant tellement les « chevaux qu'au moindre accident ils succombent « dessous : leurs courages, leurs entendements, tra- « vaillez, demi-vaincus, n'hazardent, n'agissent, « ni ne font rien qui vaille. Ceux qui s'arment sans « espreuves ne veulent venir aux mains, ou en « sortir bientôt. . . » •
Tavannes aurait pu dire plus brièvement: — Le temps des prouesses et du baume de Fier-à-bras est passé ; il n'y a plus de plaisir à guerroyer. — Ces réflexions d'un des plus rudes batailleurs du XVI® siècle méritent d'ailleurs d'être sérieusement méditées. Elles constatent pour l'époque où il a vécu l'existence de cette maladie périodique à laquelle les armées sont fatalement vouées toutes les fois qu'un grand progrès s'accomplit dans l'armement. Elle a eu beau s'indigner et contester, beau renforcer ses cuirasses jusqu'à ne plus pouvoir les porter, beau rappeler ses anciens servites et sa splendeur passée et essayer de jouer des rôles qui n'étaient pas les siens, la chevalerie est morte de l'invention des armes à feu ; elle a dû disparaître devant les pistolets et les mousquets, céder la première place à l'infanterie et se transformer en cavalerie légère qui, à partir de ce moment, n'a plus joué, sans vouloir en convenir cependant, d'autre rôle que celui d'auxiliaire de l'infanterie. Nous sommes aujourd'hui atteints du même mal.
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On cuirassera les remparts des places et les flancs de5 vaisseaux, mais le grand rôle des villes fortifiées et des flottes de bataille est terminé.
Nos aïeux ont laissé cent cinquante ans s'écouler avant d'apercevoir la réalité des choses et avant de se résigner à brûler ce qu'ils avaient adoré. Nous irons certainement plus vite qu'eux en besogne, mais ce ne sera pas sans peine.
Le roi Jean, pour qui le souvenir des désastres de Courtrai et de Crécy devait être vivant, pensa le premier à mettre de l'ordre parmi les hommes d'armes, ainsi que le montre son ordonnance du 3o avril i35i, qui tendait à régulariser la hiérarchie et à établir la formation par compagnies. Mais, dans ce temps-là, il était difficile à un roi de se faire obéir par la noblesse qui, lorsqu'elle avait répondu à l'appel du souverain et qu'elle s'était montrée brave, croyait avoir rempli son devoir et voulait demeurer indépendante sur tout le reste. L'institution du roi Jean ne semble pas s'être étendue au delà d'une ou de deux compagnies chargées de la garde personnelle du monarque.
Quoi qu'il en soit, le roi Jean et ses gentilshommes furent encore victimes de leurs préjugés et méthodes chevaleresques à Poitiers, le 19 septembre i356. Cette dure leçon ne suffit point — les désastres ne corrigent pas les Français dont la candide vanité se résigne difficilement à reconnaître les vraies causes de leurs défaites, — et le 2 avril i362, la
chevalerie fut encore mise dans la plus horrible déroute à la bataille de Brignais.
Charles V, en iSyS, fait une nouvelle tentative, inutile comme la première, pour introduite des réformes parmi les hommes d'armes. Son ordonnance, donnée au bois de Vincennes le i3 janvier 1 372 (vieux style), règle les revues des troupes, la composition des rowfe^ et com/^aigTiiV^, la nomination des capitaines, la responsabilité des officiers et la solde. Tout cela était bien en théorie, mais le roi n'avait ni argent pour payer, ni force pour se faire obéir, et, en pratique, cela n'aboutit qu'à augmenter la confusion par l'antagonisme de l'ancienne et de la nouvelle institution, par la rivalité des bannerets et des capitaines.
Ce ne fut que soixante-six ans plus tard, lorsque Charles VII fut redevenu maître de son royaume, que l'idée fut reprise, et cette fois elle aboutit à un résultat.
Ainsi qu'on l'a vu plus haut, la constitution de la chevalerie des fiefs s'était profondément altérée sous l'influence des abus du droit de représentation et sous celle des croisades et des guerres intestines. Elle avait admis dans ses rangs une multitude d'affiliés, gentilshommes sans domaines, aventuriers de race noble, gens d'armes de profession, et rien de plus. Cette fraction nombreuse de la che- Valérie était prête à se mettre dans la main du roi^ si celui-ci la payait et assurait son état.
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Il y avait là de bons et de mauvais éléments; il s'agissait de les séparer et de maintenir cette séparation.
Voici, d'après Olivier de La Marche, quelle était la physionomie de la France militaire en 1438, après la paix d'Arias :
« Tout le toumoyement du royaume de France « estoit plein de places et de forteresses, dont les « gardes vivaient de rapine et de proye ; et par le « milieu du Royaume et des pays voisins s'assem- <( blèrent toutes manières de gens de compaignies « (que Ton nommoit Escorcheurs), et chevau- <( choient et alloient de pays en pays, et de marche « en marche, quérans victuailles et aventures pour « vivre et pour gaigner, sans regarder, ni espar- « gner les pays du Roy de France, du Duc de « Bourgogne, ne d'autres Princes du Royaume; (« mais leur estoit la prise et le butin tout un... « et furent les capitaines principaux le bastard de <t Bourbon, . Brussac, Geoffroy de Saint-Belin, « Lestrac, le bastard d'Armagnac, Rodrigue de « Villandras, Antoine de Ghabannes, comte de « Dammartin... »
Il était urgent de prendre un parti, sauf à aviser ensuite aux moyens de faire exécuter les volontés
du roi.
Les états du royaume furent réunis pour cet objet à Orléans en 1439, et la création des compagnies de cavalerie, dites Compagnies des Or-
donnances du Roy, c^est-à-dire le passage du service féodal et conditionnel au service soldé et régulier, point de départ d^un nouveau système de levée et de la permanence de l'armée, y fut décidée et réglée par édit ou pragmatique-sanction du 2 octobre sûr Vestablissement d'une force militaire permanente à cheval et la répression des vexations des gens de guerre.
Voici les dispositions essentielles de cet édit :
« Désormais, les capitaines des gens d'armes « et de traict seront esleus par le Roy, et à chacun « capitaine seront baillez certain nombre de gens « qui par luy seront esleus de faict et d'office... »»
« Défense à tout aultre de lever, conduire « mener compaignie de gens d'armes ou de traict, (( sinon que ce soit du congé et licence du Roy. »
« Défense à tout capitaine de recevoir aucun (( homme d'armes ou de traict en outre le nombre u qui leur sera ordonné... »
Un impôt spécial, dit Ordinaire des guerres^ fut accordé par les États réunis à Orléans pour l'entretien des futures compagnies.
Ainsi une assemblée de mandataires de la France venait en 1439 de découvrir pour la première fois , et ce ne sera pas la dernière , qu'il n'est rien de plus coûteux que de n'avoir pas d'armée régulière, de n'avoir pas une armée proportionnée aux dangers du dedans et du dehors. L'armée permanante a été créée par Charles VII
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et les Etats d'Orléans surtout pour sauver le pays d'une ruine complète à laquelle travaillaient avec ardeur et ensemble les soldats volontaires. Dans ce temps Ton usait peu de Peuphémisme et Ton nommait ces volontaires écorcheurs.
Cette institution , qui préoccupa beaucoup les esprits en France et dans le duché de Bourgogne, fût peut-être restée longtemps lettre morte sans , rénergie du connétable de Richemont qui , dans cette occasion comme en bien d'autres, agit en roi au lieu et place de l'insouciant Charles VIL
Tout ce qui est propre à fixer les idées sur les origines de l'armée nous paraît d'un si grand intérêt, que nous croyons devoir mettre sous les yeux du lecteur quelques passages des chroniques contemporaines qui se rapportent à notre sujet, et dont la réunion éclaire en plein la question.
Voici ce qu'on lit dans l'histoire de Charles VII de Mathieu de Coucy :
« Le Koy de France... fit plusieurs fois assem- M bler les gens de son Conseil... pour avoir advis « et délibération spécialement touchant le faict de « la guerre et de ses gens d'armes. Il désiroit de « tout son cœur qu'une bonne manière fut trou- « vée, par laquelle les gens de guerre qui estoient « à luy fussent payez et souldoyez, et mis es for- M teresses de son Royaume ; que tous les pillards « et coureurs fussent chaesez ou se remissent à « labourer et faire un mestier... Si se trouvoient
« fort souvent avec le Roy auxdits Conseils son <t fils le Dauphin , le Roy de Sicile, le duc de Ca- <( labre son fils, Messire Charles d'Anjou, le comte « de Richemont, connestable de France, les comtes <( de Clermont, de Foix, de Saint-Paul , de Tan- <( carville, de Danois, et avec eux grand nombre « de Conseillers , tant ecclésiastiques que sécu- « liers... Alors il fut ordonné, tant par le Roy <( comme par les dessus-dits du Conseil , quMl y « auroit quinze capitaines, lesquels auroient chas- <( cun sous eux cent lances, et que chascune lance <^ seroit comptée à gages pour six personnes, dont <( les trois seroient archers, le quatrième coustillier, « avec l'homme d'armes et son page...; qu'ils se- « roient mis et distribués par les bonnes villes;... <( Si sauroit chascun des capitaines son lieu et sa <( retraite... Il fut ordonné qu'ils seroient payez « de leurs gages tant sur les bonnes villes comme « sur le plat pays,... et furent establis des Com- « missaires des guerres. »
« Quand les capitaines se furent fournis de ce « qu'il leur falloit de gens, il fut ordonné que les « autres se retirassent sans piller le peuple, sinon « on y pourvoiroit par justice... alors commen- « cèrent les marchands de divers lieux à faire <( leur négoce, les laboureurs à labourer... Bien « des villes et des pays, qui longtemps aupa- « ravant avoient été comme non habitez, furent « remis sus et repeuplez assez abondamment; et
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« nonobstant qu'iceux eussent grande peine et « endurassent beaucoup de travail en ce faisant^ « si se tenoient-ils pour bien heureux quand Dieu « leur faisoit cette grâce qu'ils demeuroient pai- « sibles en leurs lieux, ce que faire n'avoient pu la w plus grande partie de leur vie... »
Olivier de La Marche nous dit sous la date
de 1444:
« Fût en ce temps que les chevaux de parage « se vendirent si cher en France, et ne parloit- « on de vendre un cheval de nom que de cinq « cents, de mille, ou douze cents Réaux, et la « cause de cette cherté fut que Ton parloit de « faire ordonnance sur les Gens d'armes de France tt et de les départir sous chefs, et par compaignies, « et de les choisir et eslire par nom et surnom, tt et sembloit bien à chascun Gentil- homme que « s'il se monstroit sur un bon cheval, il en seroit « mieux cognu, quéru et recueilly... et cuidoit « chascun bonne aventure.... »
« En ce temps, le Roy Charles assembla sorj K Conseil, pour regarder, et avoir avys sur les « Gens d'armes qui destruysoient son Royaume « de toutes parts, et pour mettre lesdits Gens « d'armes en reigle et en ordre, et les entretenir « sans les perdre et esloigner de luy, et fut advisé « qu'il mettroit sus quinze cents lances, choisis et « esleus, et les diviseroit à certains capitaines, « pour les conduire et gouverner, et que chascune
lance auroit deux archers et un coustillier armé, et qu'une taillé se leveroit au Royaume de France, par quoy cette compaignie seroit payée, et seroit vray-semblable que le peuple aimeroit mieux payer icelle taille par an (qui toutefois estoit grande et de pesant faix et charge) que ce qu'ils fussent journellement mangez et pillez comme ils estoient : et eust été celle ordonnance mise sus à cette fois (1444), si n'eust été le Dauphin, fils du Roy, qui esleva une grosse compaignie de plus gens de bien, et des meilleurs Gens d'armes, et les mena contre Basle et es Allemaignes, et passèrent partie de Bourgongne, faisant moult de maux... Si peuton légèrement croire que les François firent moult de maux par les Allemaignes, et finalement se mirent toutes les Communes sus... et lesdicts Alemans portèrent et firent tant de maux et de dommaige aux gens du Dauphin par surprise et par compaignies que force leur fust de revenir, et s'en revint ledict Dauphin assez confusément de son emprise, et, luy revenu, l'Ordonnance, commencée par le Roy Charles son père, fut mise sus et moult bien ordonnée, et disoit-on que messire Jehan de Brezé, seigneur de La Varenne, avoit esté cause de ladicte Ordonnance, qui fust moult belle et profitable chose pour le Royaume : et par ce moyen cessèrent les Escorcheurs et les gens
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« de Gompaîgnies, leurs courses et leurs pillerics, « et faisoit-on de grandes chères et festes de « toutes parts... »
Après ce récit du chroniqueur bourguignon, introduisons la version de Guillaume Gruel, Fauteur des Mémoires du connétable de Richemont. Elle serre le sujet de.plus près encore.
« En ce temps (Juillet 1445), le Connestable « fit passer les Gens d'armes par la Bourgongne, « malgré que le mareschal de Bourgongne en « eust ; c'étoit pour aller requérir les Gens du « Roy qui estoient à Mont-Béliard ; quant ils « furent venus, mondit Seigneur fit les monstres, « et cassa ceux qui estoient à casser et mist les « gens de bien en Ordonnance, et les meschans, « et tout le bagage, furent renvoyez, et eurent « lettres de passage de mondit Seigneur: et fut « ainsi trouvée à cette heure TOrdonnance de « vivre aui Gens d'armes de France. Ce qui fust, u me semble, grande grâce de Dieu, car oncques « homme de ceux qui furent cassez ne lui dist « que ce fut mal fait. Et furent ordonnez les capi- « taines : ce qui toujours a duré depuis : et ainsi a fut ostée la pillerie de dessus le peuple, laquelle « longtemps avoit duré, dont mondit Seigneur fust « bien joyeux; car c'étoit Tune des choses que a plus il désiroit, et que toujours il avoit tasché de « faire ; mais le Roy n'y avoit voulu entendre « jusques à cette heure. »
3o Histoire de la Cavalerie.
De ces trois récits contemporains on doit conclure que la pragmatique sanction de 1439 était restée sans exécution. On avait cherché pendant plusieurs années, au milieu des embarras d'argent et des désordres des gens de guerre, une solution pratique de l'institution édictée à Orléans. Un projet présenté en 1444 par Jean de Brezé fut adopté au conseil, et paraît avoir excité le zèle et Tambition en France et en Bourgogne, puisque le prix des chevaux de guerre y subit une hausse marquée. La réalisation immédiate de ce projet fot empêchée par Texpédition du Dauphin contre le canton de Baie. Peut-être cette aventure ne filtre qu'un prétexte inventé pour se débarrasser d'un seul coup du Dauphin et dés gens de guerre^ pour les conduire au loin et loin du roi qui se fut laissé aller à écouter les doléances et réclamations des chefs de routiers, qui étaient, comme on Ta vu, des personnages d'importance. Peut-être at-on cherché une occasion de faire exterminer le plus grand nombre possible des terribles compagnons qui infestaient la France pour venir ensuite plus facilement à bout du reste. C'est le rude connétable breton qui se charge de la besogne. Accompagné de soldats dévoués à sa personne, il traverse d'autorité les États du duc de Bourgogne, arrive à Montbéliard où s'étaient groupés les débris de l'armée du Dauphin échappés aux coups des Suisses et aux vengeances des paysans francs-
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comtois, et opère sans* lésistancé le triage, dont parle son secrétaire Guillaume Gruel, pour composer les quinze compagnies des .ordonnances dont la formation avait été décidée en conseil du roi.
Tels furent les raisons, les incidents et la forme du premier essai d'organisation régulière et permanente de la cavalerie et de Parmée. La création des francs-archers, point de départ de l'infanterie, n'eut lieu que trois a«s plus tard, en 1448, et cette création, qui ne comportait pas encore la permanence des corps de troupes à pied, ne peut être comparée avec exactitude qu'à l'institution des gardes mobiles de nos jours.
Chacune des nouvelles compagnies des ordonnances était commandée en chef par un capitaine remplissant le rôle de l'ancien chevalier banneret, ayant sous lui un lieutenant, un enseigne, un guidon et un maréchal des logis, officiers auxiliaires dont les titres avaient tous alors leur véritable signification, et qui se trouvaient substitués aux anciens chevaliers à pepnon. La compagnie comprenait 100 lances, c'est-à-dire 100 hommes d'armes ou maîtres, armés de pied en cap. Chaque lance était accompagnée de 3 archers, i coutillier et I page, armés et montés à la légère. Une compagnie de 1 00 lances présentait donc un effectif de 600 hommes à cheval, l'équivalent d'un régiment de cavalerie moderne marchant avec 4 esca-
drons de guerre. La présence dans la compagnie de 2 officiers porte-étendards, renseigne et le guidon, montre que Ton ne confondait pas les hommes d'armes et leurs auxiliaires, et que chacun de ces deux groupes pouvait combattre à part. Il est probable que dans ce cas le capitaine et l'enseigne restaient avec les hommes d'armes, pendant que le lieutenant et le guidon dirigeaient les archers et coutilliers. Cependant cela ne devait arriver que dans l'occasion d'une séparation complète des hommes d'armes et des suivants. Quand ce n'était qu'un détachement partiel et momentané d'archers ou de coutilliers, ce détachement était commandé par un homme d'armes. Il ne faut pas oublier que l'homme d'armes était un maître, et que chacun d'eux avait rang et qualité pour jouer dans la compagnie le rôle de nos sous-officiers et même celui des officiers de peloton.
Les officiers se distinguaient par le port de l'écharpe personnelle. Dans chaque compagnie les hommes étaient pourvus d'une robe de gala, appelée depuis hoqueton et casaque, aux couleurs de la livrée du capitaine. C'est là le premier indice de l'introduction du costume uniforme, et il est hors de doute que cette uniformité fut établie, après les déplorables désordres que l'institution avait surtout pour objet de supprimer, en vue de rendre tous les hommes solidaires et responsables de l'honneur du corps.
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Au moyen de cette force de 9,000 cavaliers complètement à sa dévotion, le roi comptait pouvoir se passer habituellement des services de la chevalerie féodale. Les choses cependant ne marchèrent pas. aussi bien et aussi vite que Pavaient espéré les fondateurs des compagnies d'ordonnance. Les institutions ne valent que par les mœurs, et lorsque elles ont contre elles, non-seulement les mœurs, les préjugés et les intérêts d'une classe, mais encore TinsujEsance des ressources pour les faire vivre, elles sont contestées et languissent longtemps.
Sans insister sur les causes trop faciles à saisir^ qui entravèrent pendant deux siècles les progrès de la cavalerie royale, nous constaterons le grand pas qui venait d'être fait.
Aux bandes de vassaux, très-inégales d'effectif, d'armement et d'aptitude, entraînées à la suite de leurs seigneurs, et soumises à toutes les inspirations comme à tous les caprices de ceux-ci, plus ou moins satisfaites d'abandonner leurs foyers et leurs affaires pour aller en guerre, succédaient des corps uniformément composés et armés et ne renfermant que des soldats de profession, résignés à l'obéissance, rompus aux exercices, n'ayant d'autres intérêts que ceux du service.
Le roi, au moment de s'engager dans une guerre, n'était pas obligé d'attendre que les contingents des fiefs, éparpillés sur tous les points de la
France, fussent en état de se mettre en selle, de rallier la bannière et d'arriver à rassemblée de Tarauée. Les compagnies d'ordonnances étaient toujours prêtes : elles ne connaissaient point de conditions ; elles ne demandaient point de congé au bout de six semaines ou de trois mois pour aller récolter le blé ou ensemencer les champs; elles étaient au commandement du roi pendant toute Tannée, l'hiver comme l'été ; elles exécutaient tous les ordres qui leur étaient donnés, et ne pillaient que lorsqu'elles n'étaient pas payées. C'était quelque chose.
Les premières compagnies des ordonnances, données aux plus signalés des hommes de guerre de l'époque, s'étaient aisément formées avec les hommes d'armes de la milice féodale déjà admis aux gages de la couronne, et que la paix laissait sans ressources. Dans la suite, les compagnies se recrutèrent par enrôlements volontaires. Les grades cessèrent d'y être un droit attaché à la haute naissance et à la position politique. Toutefois les capitaines titulaires furent presque toujours de grands seigneurs, des prmces même, et jusqu'au règne de François P% qui vit les gentilshommes se jeter dans la cavalerie légère et dans les bandes d'infanterie, les simples gens d'armes devaient faire preuve de noblesse.
Pour subvenir aux dépenses des compagnies d'ordonnance, Charles VII, ainsi qu'on Ta vu.
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créa, en même temps qu'elles, une taille spéciale^ dite ordinaire des guerres, dont le produit était partagé chaque année dans quatre montres ou revues générales d^effeaif. Dans deux de ces montres, auxquelles assistait un maréchal de France, les hommes d'armes devaient paraître à cheval et armés de pied en cap. Dans les deux autres, dites montres en robes, ils étaient en casaques de livrée et sans armes, et n'avaient affaire qu'aux fonctionnaires du Trésor appelés commissaires des guerres. Les capitaines recevaient dans chacune des quatres montres, environ 3,000 francs de notre monnaie; l'homme d'armes touchait 5oo francs, les archers et coutilliers en proportion.
Quant à la tactique, il ne fut rien innové. On continua de se former et de se battre à la chevalière, avec plus d'ordre et de solidarité.
Le nombre des compagnies d'ordonnance, fixé à i5 au moment de la création en 1445, s'éleva rapidement. Quatre ans plus tard, en 1449, quand Charles VII entreprit la soumission de la Normandie, il y en avait déjà 17. Louis XI, à son avènement à la couronne en 1461, cassa des compagnies appartenant à des amis trop zélés de son père et en créa d'autres pour ses partisans. Il avait 2,200 lances françaises à son service pendant la guerre dite du Bien public. La réunion à la France d'une partie des États de
Charles le Téméraire amena certainement, en 1477, une nouvelle augmentation du chiffre des compagnies. Lorsque le roi se décida en 1479 ^ créer une infanterie permanente, il cassa i o compagnies d'ordonnance pour appliquer les finances de leurs gages à Fentretien des nouvelles bandes françaises. Après cette réduction il y avait encore Tannée suivante i,5oo lances au camp du Pontde-P Arche, et toutes les compagnies d'ordonnance ne se trouvaient pas sans doute à ce camp, car Louis XI vivait mal avec ses voisins et il avait dû laisser des garnisons dans les nombreuses places de ses frontières récemment élargies.
Ce roi, du reste, s'appliqua à perfectionner l'organisation des compagnies et promulgua de nombreux édits pour cet objet, notamment celui donné à Montils-lès-Tours en avril 1467, qui réglemente minutieusement toutes les parties de leur service.
Il serait inutile de. rechercher toutes les compagnies qui ont pu- être mises sur pied à cette époque de notre histoire et même plus tard.
L'existence de la plupart a été éphémère. Il suffira, pour, fixer les idées, de constater de loin en loin, et jusqu'à la formation des régiments, la situation de la cavalerie.
Voici la liste des 1 5 premières compagnies des ordonnances créées en 1445, Cette liste présente un intérêt particulier comme point de départ de Tarmée française, par l'éclat des noms des capi-
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taines, les plus illustres parmi les compagnons de Charles VII et de Jeanne Darc, et par la vigueur que ces compagnies ont mise à achever l'expulsion des Anglais.
Deux de ces compagnies, entièrement composées d'Écossais, étaient déjà sur pied depuis quelques années et faisaient probablement partie de Tescorte fidèle qui accompagna le connétable de Richemont à Montbéliard, et qui Tappuya dans Texécution qu'il fit des débris des bandes de l'armée du Dauphin.
C'était d'abord la compagnie de Jean Stuart, seigneur d'Aubigny, compagnie connue plus tard et jusqu'en 1788 sous le titre de Gendarmes écossais, et qui paraît avoir été amenée en Frstnce en 1422.
La seconde avait été formée en 1440 par le dédoublement de la précédente et sous le commandement de Robert Patilloch. Elle est devenue la première compagnie des gardes du corps, dite compagnie écossaise.
Ces 2 compagnies, contemporaines de l'institution, sont les seules qui aient survécu aux guerres civiles du xvi® siècle.
Les 1 3 autres compagnies eurent pour chefs :
Charles d'Anjou , comte de Mortain , grand sénéchal de
France ; Jean, bâtard d'Orléans, comte de Dunois ;
Artus de Bretagne, comte de Richemont, connétable de
France; Philippe de Culant , maréchal de Jaloignes ; Jean Poton , maréchal de Xaintrailles ; Joachim Rouhault, maréchal de Gamaches; André de Laval , maréchal de Lohéac ; Jean de Brosses, maréchal de Boussac ; Prégent de Coëtivy, amiral du Ponent ; Pierre de Brezé, sénéchal de Poitou ; Jean de Bueil , comte de Sancerre ; Antoine de Chabannes, comte de Dammartin ; Florent d'IUiers.
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