‹ Histoire de la céramique; étude déscriptive et raisonnée des poteries de tous les temps et tous les peoplesChapitre 12 sur 145 · J 5. — PORCELAINE. — DÉCOR BLEU · texte numérisé non relu

J 5. — PORCELAINE. — DÉCOR BLEU

Nous venons de passer en revue les produits ambigus qui ne répondent qu'imparfaitement au signalement de la vraie porcelaine ; abordons celle-ci, c'est-à-dire la poterie blanche et Iranslucidey dont les plus anciens spécimens ont été décorés en bleu, puis en couleurs polychromes.

On a dit qu'au Céleste-Empire la porcelaine avait été élevée, dès les plus hautes époques, au rang des monuments publics, et l'on a cité pour preuve la tour de Nankin, qui a été détruite lors delà formidable insurrection des Taï-pings. Rétablissons la vérité à cet égard : cette tour est comparativement une œuvre peu ancienne ; elle fut construite sous l'empereur Young-lo (1403-1424), en remplacement d'une ancienne tour, que rien ne dit avoir été décorée avec les mêmes matériaux.

Voici la description que nous a donnée le P. Lecomte : « Tour de porcelaine près de Nan-king. Il y a hors de la ville, et non pas au dedans, comme quelques-uns l'ont écrit, un temple que lés Chinois nomment le Temple de la Reconnaissance .. . La salle ne prend jour que par ses portes ; il y en a trois à l'orient, extrêmement grandes, par lesquelles on entre dans la fameuse tour dont je veux parler, et qui fait partie de ce temple. Cette tour est de figure octogone, large d'environ 40 pieds, de sorte que chaque face en a 15. Elle est entourée par dehors d'un mur de même figure, éloigné de 15 pieds, et portant, à une médiocre hauteur, un toit de tuiles vernissées qui paraît naître du corps de la tour, et qui forme au-dessous une galerie assez propre. La tour a neuf étages, dont chacun est orné d'une corniche de 3 pieds, h la naissance des fenêtres, et distingué par des toils semblables à celui de la galerie, à cela près qu'ils ont beaucoup moins de saillie, parce qu'ils ne sont pas soutenus d'un second mur ; ils deviennent même beaucoup plus petits, à mesure que la tour s'élève et se rétrécit.

« liC mur a au moins sur le rez-de-chaussée 12 pieds d'épaisseur, et plus de 8 et demi par le haut. 11 est incrusté de porcelaine posée de champ ; la pluie et la poussière en ont diminué la beauté ; cependant il en reste encore assez pour faire juger que c'est en effet de la porcelaine, quoique grossière, car il y a apparence que la brique, depuis

et parait de marbre ou de pierre ciselée. Mais je crois que ce n'est en effet qu'une brique moulée et posée de champ, car les Chinois ont une adresse merveilleuse pour imprimer toutes sortes d'ornements dans leurs briques, dont la terre, extrêmement fine et bien passée, est plus propre que la nôtre à prendre les figures du moule.

« Le premier étage est le plus élevé, mais les autres ont la même hauteur entre eux; j'y ai compté 158 marches, presque toutes de 10 bons pouces, que je mesurai exactement ; ce qui fait 1 58 pieds. Si on y joint la hauteur du massif, celle du neuvième étage, qui n'a point de degrés, et le couronnement, on trouvera que la tour est élevée sur le rez-de-chaussée de plus de 200 pieds.

« Le comble n'est pas une des moindres beautés de cette tour; c'est un gros mât qui prend au plancher du huitième étage et qui s'élève plus de 30 pieds en dehors. Il paraît engagé dans une large bande de fer de la même hauteur, tournée en volute et éloignée de plusieun? pieds de l'arbre, de sorte qu'elle forme en l'air une espèce de cône vide et percé à jour, sur la pointe duquel on a posé un globe doré d'une grosseur extraordinaire. Voilà ce que les Chinois appellent la « Tour de porcelaine. » Quoi qu'il en soit, c'est assurément l'ouvrage le mieux entendu, le plus solide et le plus magnifique qui soit dans l'Orient. Du haut de la tour, on découvre presque toute la ville, et surtout la grande colline de l'observatoire, qui est à une bonne lieue delà. »

Nous donnons la gravure du monument d'après la figure chinoise que les bouddhistes, desservants du temple de la Gratitude et de la Reœnnaissance extrêmes^ distribuaient aux visiteurs, en échange de leurs aumônes. Le revêtement de la tour, entièrement blanc, se composait de briques de porcelaines émaîllées à la face extérieure. Les entourages des ouvertures étaient seuls en porcelaine vernissée de jaune ou de vert et ornée, en relief, de figures de dragons.

Comme les autres monuments du même genre, construits en Chine depuis le commencement de notre ère, c'est-à-dire à l'époque de l'introduction du bouddhisme, la tour de Nankin symbolise les sphères superposées des cieux ; il n'est donc pas étonnant que les divinités se trou-

vent reléguées au plus haut étage. Dans l'origine, huit chaînes de fer, partant du faîte de la tour, descendaient sur les huit angles en saillie, et supportaient soixante-douze clochettes d'airain ; quatre-vingts autres

^ J. ocîhettes ornaient les angles des toits de chaque étage et, en dehors

ces neuf étages, pendaient cent vingt-huit lampes ; douze autres

pes de porcelaine décoraient le centre du pavillon octogone du rez-

haussée.

Mesurée exaclement, la tour fut reconnue avoir 29"\259 à la base

'TO^^SSO de hauteur. L'empereur Khang-hy la visita et la fit réparer

Dans un pays où les constructions solides sont rares, où le marbre la pierre apparaissent comme une exception, il n'est pas étonnant voir la poterie enrichir de son éclat les tours, les portiques et ces ^^^^illons fantasques qui ressemblent plus à des décorations théâtrales cj^mjE^à des monuments officiels élevés en l'honneur de la puissance terï-c^^tre ou divine.

Xe plus souvent cependant, les grès et la porcelaine s'unissent à l'arol:i îleclure sous forme de tuiles à émail vivement coloré, de briques oM^«2uses à formes géométriques, qui permettent de les ajuster en pilas- 1I-C5S, en balustrades ou en galeries, de plaques peintes, susceptibles de s'*€3ncadrer dans les murailles intérieures.

Itfais le véritable rôle de la porcelaine est de fournir les principaux ïïmeubles de l'intérieur et surtout le service de table, très-compliqué ciaxs un pays où l'hospitalité s'exerce avec un véritable luxe et où chaque visiteur est en même temps un convive.

Rarement en Chine , la porcelaine, malgré sa blancheur et la beauté J^ sa couverte, est laissée nue et sans décor ; lorsqu'une surface étendue reste incolore, c'est qu'elle est gaufrée de dessins en relief sous ^'Ouverte, qui suffissent à l'enrichir.

Une seule espèce demeure en dehors de cette règle : c'est le blanc ^^ Chine^ poterie toute particulière, dont la nature n'a pas encore été ^^tà définie, et qui par sa grande translucidité, la faculté qu'elle pos-

de s'unir aux couleurs de demi-grand feu, telles que le bleu tur- ^^^oîse, semble se rapprocher de certaines porcelaines tendres. Géné- '^ment les pièces en blanc de Chine sont de petite dimension; elles ^ formulent en coupes ornées de reliefs, en figurines, animaux sacrés, ^^aux, et semblent réservées pour le culte ou les intérieurs riches. Il faudrait donc se garder de confondre le blanc de Chine avec la ■^cuilaine non encore décorée.

e décor le plus ancien et le plus estimé au Céleste-Empire est celui

62 illSTOIUli: DE LA CÉRAMIQUE.

en camaïeu bleu. Il s'exécute sur la pâte simplement sëchée après le travail du tournage, et crue; on pose la couverte ensuite, on cuit, et dès lors la peinture devient inattaquable. Dans les temps les plus anciens, le cobalt n'était pas d'une pureté irréprochable ; son plus ou moins grand éclat peut donc aider à Gxer des dates approximatives lorsque des nienrhao ou noms d'années ne permettent pas de déterminer l'époque exacte de la fabrication . .

Pour prouver j usqu'à quel point les porcelaines bleues étaient estimées, il sufHt de rappeler qu'on les appelait kouan-ki, vasesdes magistrats. On les fabriquait particulièrement à King-te-tchin^ dans le district de Feouliang, dépendant du déparlement de Jao-tcheou. Cette fabrique, fondée sous les Song entre 1004 et 1007, a toujours eu le privilège de fournir les sei*vices destinés à l'empereur. Voici dans quels termes le P. d'Entrecolles en parlait en 1717 : « 11 ne manque à King-tc-tchin qu'une enceinte de murailles pour mériter le nom de ville et pouvoir être comparé aux villes mêmes les plus vastes et les plus peuplées de la Chine. Ces endroits, nommés tchin^ qui sont en petit nombre, mais qui sont d'un grand abord et d'un grand commerce, n'ont point coutume d'avoir d'enceinte, peut-être afin qu'on puisse les étendre et agrandir autant qu'on veut, peut-être afin qu'on ait plus de facilité pour embarquer et débarquer les marchandises.

« On compte à King-te-tchin dix-huit mille familles. 11 y a de gros marchands dont l'habitation occupe un vaste espace et contient une multitude prodigieuse d'ouvriers; aussi l'on dit communément qu'il y a plus d'un million d'âmes. Au reste, King-te-tchin a une grande lieue de longueur sur le bord d'une belle riviùre. Ce n'est point un amas de maisons comme on pourrait se l'imaginer ; les rues sont tirées au cordeau ; elles se coupent et se croisent à certaines distances; tout le terrain y est occupé et les maisons n'y sont même que trop serrées et les rues trop étroites. En les traversant, on croit être au milieu d'une foire; on entend de tous côtés les cris des portefaix qui se font faire passage.

« La dépense est bien plus considérable à Kingte-tchin qu'à Jaotcheou^ parce qu'il faut faire venir d'ailleurs tout ce qui s*y consomme et même le bois pour entretenir le feu des fourneaux. Cependant, malgré la cherté des vivres, King-te-tchin est l'asile d'une multitude de pauvres familles qui n'ont pas de quoi subsister dans les villes des en-

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virons. On trouve à y employer les jeunes gens et les personnes les

moins robustes. Il n'y a pas même jusqu'aux aveugles et aux estropiés

qui n'y gagnent leur vie à broyer les couleurs. Anciennement, dit

I *fiîsloire de Feou-liang^ on ne comptait à King-te4chin que trois cents f V>i:ii*neaux à porcelaine : mais présentement il y en a bien trois mille. 11 n'est pas surprenant qu'on y voie souvent des incendies ; c'est pour cr^lsi que le génie du feu y a plusieurs temples. Le culteet les honneurs cjii'on rend à ce génie ne diminuent pas le nombre des embrasements.

II y a peu de temps qu'il y eut huit cents maisons de brûlées. Elles ont

dLû être bientôt rétablies, à en juger par la multitude des charpentiers

et des maçons qui travaillent dans ce quartier. Le profit qu'on tire du

louage des boutiques rend le peuple chinois très-actif à réparer ces

sortes de pertes.

« King-te-tchin est placé dans une vaste plaine environnée de hautes montagnes. Celle qui est à l'orient, et contre laquelle il est adossé, forme en dehors une espèce de demi-cercle; les montagnes qui sont à côte donnent issue à deux rivières qui se réunissent ; l'une est assez petite, mais l'autre est fort grande et forme un beau port de près d'une lieue, dans un vaste bassin, où elle perd beaucoup de sa rapidité. On voit quelquefois, dans ce vaste espace, jusqu'à deux ou trois rangs de barques à la queue les unes des autres. Tel est le spectacle qui se présentée la vue lorsqu'on entre par une des gorges dans le port. Des ^urbillons de flamme et de fumée, qui s'élèvent en différents endroits, font d'abord remarquer l'étendue, la profondeur et les contours de '^^'ig-te-tchi». A l'enlrée de la nuit, on croit voir une vaste ville toute ^^ feu ou bien une immense fournaise qui a plusieurs soupiraux. Peut- ^tre que cette enceinte de montagnes forme une situation propre aux ouvrages de porcelaine.

^< On sera étonné qu'un lieu si peuplé, où il y a tant de richesses, où

**^e infinité de barques abondent tous les jours et qui n'est point fermé

^ ïtiurailles, soit cependant gouverné par un seul mandarin, sans

*1^ il y arrive le moindre désordre. A la vérité, King-te-tchin n'est qu^\

^^ lieue de Feou-liang, et à dix-huit lieues de Jao-tcheou, mais il faut

' ^Uer que la police y est admirable. Chaque rue a un chef établi par

^ïiandarin, et si elle est un peu longue, elle en a plusieurs. Chaque

^^r a dix subalternes qui répondent chacun de dix maisons. Ils doivent

^^^llcr au bon ordre, accourir au premier tumulte, l'apaiser et en

donner avis au mandarin, sous peine de la bastonnade, qui se donne ici fort libéralement. Souvent même le chef du quartier a beau avertir du trouble qui vient d'arriver et assurer qu'il a mis tout en œuvre pour le calmer, on est toujours disposé à juger qu'il y a eu de sa faute, et il est difficile qu'il échappe au châtiment. Chaque rue a ses barricades qui se ferment pendant la nuit. Les grandes rues en ont plusieurs. Un homme du quartier veille à chaque barricade, et il n'oserait ouvrir qu'à certains signaux la porte de sa barrière. Outre cela, la ronde se fait souvent par le mandarin du lieu, et, de temps en temps, par des mandarins de Feou-liang. De plus, il n'est guère permis aux étrangers de coucher à King-le-tchin. Il faul, ou qu'ils passent la nuit dans leurs barques ou qu'ils logent chez des gens de leur connaissance, qui répondent de leur conduite. Cette police maintient tout dans l'ordre et établit une sûreté entière dans un lieu dont les richesses réveilleraient la cupidité d'une infinité de voleurs. »

11 était d'autant plus curieux de rappeler ce tableau du grand centre de la fabrication céramique, que King-te-tchin n'est plus qu'un monceau de ruines; les Taï-pings ont saccagé le bourg, détruit les usines, et anéanti, autant qu'il dépendait d'eux, l'industrie de la porcelaine.

King-te-tchin, il est vrai, n'est pas le seul lieu d'où soient sorties les poteries translucides chinoises; sans parler des fabriques anciennes dont les produits n'ont pu arriver jusqu'à nous, il est des fabriques qui ont continué leurs travaux dans les temps modernes; citons dans le Chantong : Tseou'hien et l-hien^ fondées sous les Ming; dans le Ilo-nan, Yu'tcheoUy datant des Song et qui faisait encore, sous-les Ming, des porcelaines blanches ou ornées de fleurs; Hoai-king-fou^ Chen-tcheou^ l-yang et Teng-fong^ créations des Ming; dans le Chen-si, et du même temps, Ping-tiang-fou; dans le Tche-Kiang, Tchmi-lcheou-fou, où les Ming transférèrent d'abord la fabrication des vases de Long-thsiouen pour la ramener ensuite à King-te-tchin; dans le Kiang-si, Thai-p^ing^ fabrique fondée du temps des Ming par Kin-tchi-Kao; enfin, dans le Fo-Kien, Te-hoa^ datant aussi des Ming, c'est-à-dire de l'époque où la vraie porcelaine parvint à son plus haut point de perfection. En effet, malgré les indications des ouvrages spéciaux, on ne connaît aucune porcelaine kouan-ki pouvant remonter au delà de 1568; les vases de Hong-wou (1368 à 1398), ceux de Yong-lo (1403 à 1424) sont généralement grossiers de dessin et d'une confection très-imparfaite. Sous

le règne de Siouen-te (1426 à 1435), la pâte et le décor deviennent remarquables, et, chose singulière, beaucoup de pièces empruntent les formes et le style de la poterie persane. En 1465, l'art chinois est à son apogée; la période Tching-hoa, qui s'étend jusqu'en 1487, nous offrira les formes les plus pures et les plus gracieux sujets.

Seulement, et c'est ici que la sagacité du véritable amateur doit s'exercer, la date inscrite sous le pied d'une pièce doit être sérieusement discutée : d'abord le choix de la matière, l'excellence relative du dcïssin, la science des inscriptions, comme disent les livres chinois, doivent faire reconnaître toute pièce sortie de l'usine impériale. On comprend que les autres établissements n'ont un personnel ni assez nombreux, ni assez choisi pour assurer à leurs œuvres une telle perfection. D'un autre côté, les Chinois sont les plus adroits faussaires, et, s*ils cherchent à spéculer sur le goût de leurs concitoyens pour les ouvrages anciens, à bien plus forte raison ne se priveront-ils pas de vendre aux étrangers les plus odieuses contrefaçons. Il y faut regarder de près, et se former l'œil à reconnaître les caractères indéfinissables 'ï^^îs réels de l'espèce de patine que le temps donne aussi bien à la P^*"celaine qu'aux médailles et autres objets de collections.

Certains imitateurs ont été de véritables artistes; tel un certain ^^heoU'tanrUiomn^ qui excellait dans la reproduction des vases antiivâos; voici une anecdote rapportée sur lui dans le King-te-tchin t'ao- *^u, et traduite par M. Stanislas Julien :

<:< Un jour, il monta sur un bateau marchand de Kin-lchong et se ^'^ndit sur la rive droite du fleuve Kiang. Comme il passait à Pi-ling, *' ailla rendre visite à Thang^ qui avait la charge de Thaï-tchang (pré- ^*^ent des sacrifices), et lui demanda la permission d'examiner à loisir ^tt ancien trépied en porcelaine de Ting^ qui était l'un des ornements ^^ son cabinet. Avec la main, il en obtint la mesure exacte; puis il P^*i l l'empreinte des veines du trépied à l'aide d'un papier qu'il serra ^^ris sa manche, et se rendit sur-le-champ à King-te-tchin. Six mois ^Mi:*ès, il revint et fit une seconde visite au seigneur Thang. Il tira alors ^^ sa poche un trépied et lui dit : a Votre Excellence possède un trépied Cassolette en porcelaine blanche de King; en voici un semblable que ic possède aussi.» Thang fut rempli d'étonncment. Il le compara ^îc le trépied ancien, qu'il conservait précieusement, et n'y trouva 55 un cheveu de différence. 11 y appliqua le pied et le couvercle du

66 HISTOIRE DE LA CÉHAMIUlîE.

sien, et reconnut qu'ils s'y adaptaient avec une admirable précision. Thang lui demanda alors d'où venait cette pièce remarquable. « An- « ciennement, lui dit Tcheou^ vous ayant demandé la permission d'exa- « miner votre trépied à loisir, j'en ai pris avec la main toutes les di- « mensions. Je vous proteste que c'est une imitation du vôtre; je ne c( voudrais pas vous en imposer. »

Le faux trépied fut acheté un haut prix, et les amateurs des seizième et dix-septième siècles (Tcheou vivait de 1567 à 1619 environ) ne regardaient pas à mille onces d'argent (7,500 francs) pour se procurer des ouvrages du fameux potier.

Ces prix nous mettent à l'abri de l'importation des fausses porcelaines de Tcheou; celles que le commerce livre en grand nombre sont assez faciles à reconnaître; elles sont moins sonores que les anciennes;, l'émail est plus vitreux, le décor moins net, et, nous le répétons, les inscriptions incorrectes et parfois même illisibles.

Mais laissons ces notions générales et parlons plus particulièrement des décors de la porcelaine bleue. Ceux à sujets et personnages sont toujours traités avec soin et par des mains habiles; la famille verte seule peut, sous ce rapport, lutter avec les kouan-ki. Nous ne décrirons pas les scènes fréquentes empruntées à l'histoire ou au San-koue-tchy, nous nous bornerons à citer un bol de notre collection dont la donnée naïve rappelle certaines de nos œuvres du moyen âge : c'est une coupe des grands lettrés; au fond, on voit l'auteur assis sous un pin et dans la méditation; son ssé placé près de lui va lui permettre de moduler les chants qu'il aura composés. A l'extérieur on aperçoit, par une fenêtre ouverte, le lettré accoudé sur sa table et entouré des trésors de l'écriture. Il réfléchit, et, de son front penché sur sa main, part un trait qui se déroule en un vaste phylactère où le peintre a trace les scènes diverses du drame qu'enfante son génie.

Sous le rapport de la richesse d'ornementation, les bleus peuvent rivaliser avec toutes les peintures polychromes, on pourrait même dire que toutes les familles sont représentées dans les décors au cobalt. Rien n'est beau comme les lancelles élégantes couvertes de riches lambrequins, et dont les parties nues sont occupées par la représentation des vases à parfums, des pierres honorifiques, et des objets symboliques dont la possession est réservée aux grands dignitaires ; c'est là ce. que le commerce désignait autrefois sous le nom de décor à modèles.

lliSTOIUË DE LA CÉHAMIQUE.

suite l'apparence d'un céladon décoré bleu sur bleu, aussi avons-nous appelé ce fond céladonoïde.

Le nom de Kouan-ki^ vases des magistrats, appliqué aux porcelaines bleues, ne se justifie pas seulement par Télégance exquise de la plupart d'entre eux, ils portent encore des signes qui spécialisent l'emploi de la presque totalité des pièces, et qui ne permettraient pas au premier venu d'en faire usage. Ces signes, souvent mêlés à la décoration générale, plus fréquemment encore tracés sous le pied des vases à titre de marque^ sont les suivants : le Kouei^ c'est une pierre dont la forme a changé depuis les temps antiques, et que le souverain donne aux fonctionnaires comme signe de leur dignité; elle doit être tenue à l'audience de façon à témoigner le respect du magistrat

pour l'autorité suprême. Les nobles seuls ont droit à ce signe. La pierre sonore^ elle est suspendue à la porte de tous les magistrats appelés à rendre la justice ; il suffît de frapper sur cette pierre pour se faire ouvrir le prétoire; un juge seul peut marquer ainsi les vases à son

usage. La perle emblème du talent figurera sur les porcelaines destinées au poète ou au lettré illustré par les concours. Les choses préciemes ou les trésors de l'écriture, c'est-à-dire le papier, le pinceau,

■ — I l'encre et la pierre à broyer, sont encore hrri les insignes du lettré. Quant à la ha<:he

PC

sacrée figurée dans le Chouking, elle désignera les guerriers.

Quelques autres marques, assez fréquentes pourtant, ne nous paraissent pas encore expliquées; telle une feuille entourée de lemnis-

ques comme les autres signes sacrés. Est-ce la feuille du Ou-tong célébré par les poètes? On voit cette même r" ' ^ feuille sous les pieds de certaines divinités ou servant de support au Ki-lin. Tel encore le ling-tchy, emblème d'immortalité, très-fréquent sous les vases et qu'on ne pourrait expliquer que comme un vœu de longévité indéfinie.

Les bleus demandent à être étudiés avec soin ; outre l'importance qu'il peut y avoir à distinguer ceux sortis de King-te-tchin des imitations provinciales, il faut encore reconnaître les bleus de l'Inde, de la

Perse ou de certaines contrées oricnlales dont les poteries translucides se rappmcheni plus ou moins complètement du type chinois. Parmi celles-ci^ il est une espèce nombreuse, intéressante et bien déterminée, i]iii, parvenue l'une des premièi"es en Europe, a ser\i de modèle à nos A/mceries et surtout à Nevers. Les plus fréquents spécimens de celle

l*rce) gj^p jjQpj jpj. houieilles dans le genre persan, à ouverture annu-

'^ couronnnnt un nœud spliéroïdal ; l'i'mail un peu bleuâtre est

~1ni cl bien posé sur une pâte généralement fine. Les pièces à figures

, '^ni toujours des sujets chinois, mais à personnages d'un type par-

'*er qui rappelle la race tartare; quant aux ornemcnLs, ils sont

^<^léristiques : ce sont des groupes de feuilles symétriques formant

une palmette, et des fleurs rosacées couronnées de points; les bordures à faux godrons inclinés et à dents de loup sont répétées à profusion; elles alternent avec des rinceaux d'un genre hybride sino-persan.

Parfaitement reconnaissables à première vue, ces porcelaines, plus lînes que celles de la Perse, sont rarement marquées en dessous; lorsque nous y avons rencontré des signes, ils formaient une sorte d'inscription rappelant le nien-liao chinois, ou mieux encore les légendes des petites fioles prétendues antiques.

Soumises aux orientalistes, ces inscriptions ont été déclarées illisibles. Qu'on y doive voir une simple contrefaçon de la forme fantaisiste du T'sao-chou, ces marques indiqueraient toujours un centre étranger au. Céleste-Empire, mais soumis à l'influence de son art.

g 0. — PORCELAINES POLYCHROMES.

Avant de décrire les divers systèmes de décoration polychrome en Chine, il est indispensable de dire un mot de la manière dont se fait la peinture des vases : dans une fabrique, dit le P. d'Entrecolles, « l'un a soin uniquement de former le premier cercle coloré qu'on voit près des bords de la porcelaine, l'autre trace des fleurs que peint un troisième; celui-ci est pour les eaux et les montagnes ; celui-là pour les oiseaux et les autres animaux. » On ne devait pas s'attendre à trouver en pratique, dans un pays si éloigné de nos mœurs, le système de la division du travail. Mais, là comme ici, avec de telles méthodes, tout individualisme disparait, il n'y a plus de peintres, pas même d'école ; c'est une suite de générations travaillant sur un patron séculaire immobilisé; c'est l'atelier dans sa forme la plus matérielle, et l'ouvrage n'est plus qu'un poncif plus ou moins défiguré, selon qu'il est tombé dans des mains plus ou moins habiles.

d'autres fois ce sont des paysages avec fabriques, lacs, montagnes cl rochers surmontés de grands arbres.

Parmi ces diverses peintures ou dans des cartouches secondaires ronds, ovales, polygonaux ou affectant la silhouette d'un fruit ou d'une feuille, on rencontre le dragon, le fong-hoang, deski-lin, des chevaux, des grues, des cailles ou les animaux du cycle. Les monstres sacrés indiquent alors que le vase devait orner un temple; les signes du zodiaque spécialisent la cérémonie mensuelle dans laquelle il avait à figurer.

Toutes les figures naturelles sont d'ailleurs tracées sans prétention imitative ; les fleurs, les êtres animés se reconnaissent; mais il est évident que l'artiste a cherché les masses, les grands effets, en négligeant à dessein la perfection graphique, inutile dans des objets destinés h êlre vus à distance.

Les porcelaines chrysanthémo-pœoniennes sont en effet la poterie usuelle, le mobilier commun de la Chine; autour de rbabitation,dan< les jardins, on les voit servant à contenir les fleurs coupées, ou, remplies de terre comme nos caisses en bois, porter des pins ou des bambous de quelques décimètres de hauteur, ou les plantes rares recherchées par les curieux ; à l'intérieur, c'est la même chose ; les cornets, ce* vases sveltes et élégants, se couronnent d'une gerbe de nélumbos ou d( pivoines Mou4an; les potiches ventrues, aux couvercles rappelant h toit des temples, renferment la récolte du thé, base de la boisson usuelh de toutes les classes de la société ; des plats posés sur des étagères reçoivent les fruits odorants destinés à parfumer les appartements, notam ment le cédrat main de Fo, dont le sommet se divise et se contourm comme des doigts crispés.

C'est encore cette famille qui fournit en grande partie le service d( table, service qui n'a rien de commun avec le nôtre : ainsi les met: sont placés sur des plats (que nous qualifierions d'assiettes) ou dans de bols, et chaque convive reçoit les modestes paris qui lui sont dévolue: dans des soucoupes jouant le rôle d'assiettes et dans de petits bols hé misphériques. Cette exiguïté des parts est compensée par la multiplicité des mets. Le thé bouillant et le sam-chou, sorte d'eau-de-vie de graii également chaude, se boivent dans des petites tasses avec ou sans anse cl quelquefois couvertes de la pièce qu'on nomme présentoir.

Nous ne prétendons pas que la table soit exclusivement couverte d

'celaines paeoniennes ; il est même des circonstances où elle doit en ter d'autres ; mais c'est bien là l'espèce usuelle, et si on la voit offrir cii<3S insignes nobiliaires ou des emblèmes de dignités, c'est pour ir à l'usage, qui veut que tout objet manifeste le rang de celui auiiel il appartient.

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