TASSE EN FOKME DE FLEIR DE THÉ
rOLLECTIOX A. JACQLEMAQT
devait traiter la pièce, et quelles précautions il fallait prendre pour préparer la boisson qu'elle devait contenir.
Une autre terre, presque jaune, piquetée de points rouges, sert particulièrement à modeler des groupes décoratifs formés de fruits, et notamment de pêches de longévité.
Quant aux boccaros rouges et bruns, on en fait des services à reliefs
d'une excessive finesse, ou même des pièces d'assez grande dimension,
telles que des pi-tong en forme de troncs d'arbre, des bœufs, emblèmes
de l'agriculture, des oiseaux ou animaux sacrés, accolés d'un petit tube
dans lequel se fiche le siang , bâton odorant destiné n parfumer les
intérieurs ou la salle des ancêtres. Des tasses sont souvent gravées de
légendes faisant allusion au plaisir de l'ivresse ; celle-ci : « Que les
derniers replis de ton cœur soient satisfaits comme devant un parterre
de fleurs! » annonce assez la satisfaction béate d'une demi-ébriété ;
cette autre : « En dehors de ceci, quoi chercher encore? » exprime
mieux peut-être la passion suprême d'un épicurien.
Essentiellement apte à prendre les formes compliquées et les empreintes délicates , ce genre de grès peut s'offrir sous des aspects imprévus; on rencontre des théières imitant un char à deux roues ou bien un moulin dont la roue à aubes tourne par la seule force de la vapeur ^u thé bouillant; des vases à surprise inondent celui qui en ignore le ^^^r^t; les uns s'emplissent par le dessous, les autres par l'anse; il ^mble enfin que les artistes aient cherché à compenser par les détails ^■^ri^ux ce que peut avoir de monotone une terre assez sombre de ^ul^ur.
^«is que disons-nous? les Chinois sont- ils jamais embarrassés pour ^^tàïier de l'éclat aux matières qui en manquent? Le boccaro est '^■^tc : on le relève des plus brillants émaux ; sur l'espèce brune nous ^^^nsvu courir de vives bordures arabesques, se tordre des dragons ^'^^ Plants; l'aspect de ce décor en demi-relief rappelle la sévérité des ^^^vix bronzes enrichis d'émail cloisonné. L'effet est plus riant lorsque ^ grès est recouvert entièrement de couleurs vitrifiées. Ce genre, imité ^^ l'émail peint , est moins ancien que le premier.
i^ar une invention diabolique , les Orientaux ont imaginé de cher-
^Vier dans l'ivresse extatique de la vapeur d'opium une compensation
'^ux misères et aux ennuis de la vie de chaque jour; cette pratique les
ubrulit et les livre sans forces à leurs ennemis de tous genres ; elle
décime les populations, mais elle satisfait la passion, et, en dépit de 1 raison , le mal grandit chaque jour.
Or, pour pratiquer leur empoisonnement, les Chinois ont trou^ deux moyens : ou ils aspirent directement la fumée de la résine naro tique : c'est l'intoxication individuelle, égoïste; ou ils la soufflent da: l'atmosphère d'une salle spéciale : c'est l'empoisonnement coUecti L'instrument est une petite pièce céramique charmante et digne d'i meilleur usage ; sa pâte, excessivement fine, blanche, friable, resseï blant à notre terre de pipe , est recouverte d'émaux vifs formant i fond sur lequel se détachent des fleurs ou des arabesques; tout cela « parfaitement glacé, pur de ton et exécuté avec ce soin minutieux plein de goût qui caractérise l'art du pays. La forme du récipic concourt à cette élégance; c'est un sphéroïde turbiné dont le somme percé d'un trou , reçoit le grain d'opium; la base, prolongée pari court cylindre non émaillé, s'insère dans l'ouverture du tube d'aspii tion, qui est en bambou, en ivoire ou même en jade.
La richesse extrême du Céleste-Empire en matières céramiques p€ seule faire comprendre comment cette terre et ses charmants éma restent condamnés à un emploi aussi borné que celui des pipeî opium . Dans les mains de nos artistes , les mêmes éléments s'app qiieraientà des œuvres de luxe.
On a pensé longtemps que les Chinois , fiers de leur porcelain avaient méprisé les poteries communes vernissées ou émaillées : il n' est rien ; leur langue a même le mot Tou-ki pour exprimer les ust siles de terre. Seulement, ils semblent avoir pratiqué à l'inverse nous; leurs pots à conserves, les récipients dans lesquels voyagent condiments et les échantillons de denrées sont en porcelaine et en gr La terre fragile semble réservée à des vases de luxe. C'est ainsi < nous avons vu des potiches et des bouteilles du plus beau vert orn de dragons et de fong-hoang; une belle bouteille du musée de Litno est du même vert avec quelques macules jaunes, et son décor eu re se complète par des médaillons en pastillage, sigillés de figures dragons contournés.
Notre aperçu touchant les poteries chinoises demeurerait inconi[ si nous ne signalions les singularités et les fables auxquelles la poi laine a donné naissance lors de son apparition en Europe.
Voici ce qu'écrivait en latin G. Pancirol, et ce que traduisait ^
1617, Pierre de la Noue : « Les siècles passés n'ont point veu de porce- Jancs qui ne sont qu'une certaine masse composée de piastre, d'œufs, d'escailles de locustes marines, et autres semblables espèces, laquelle estant bien unie et liée ensemble est cachée sous terre secrètement par le père de famille qui l'enseigne seulement à ses enfants, et y demeure octante ans sans voir le iour, après lescjuels ses héritiers l'en tirant et la trouuant proprement disposée à quelque ouurage , ils en font ces précieux vases transparents et si beaux à la uue en forme et en couleur que les architectes n'y trouuent que redire, la uertu desquels est admirable d'autant que si on y met du uenin dedans ils se rompent tout aussitost.
ce Celuy qui une fois enterre cette matière ne la relève iamais, ains la laisse à ses enfants , nepueux ou héritiers, comme un riche thrésor pour le profit qu'ils en tirent , et c'est bien du plus haut prix que l'or, combien que rarement il s'en trouue de uraye, et qu'il s'en uend assez do fausse. »
Ces croyances ridicules étonnent delà part d'hommes aussi instruits quo Pancirol ; mais ce qui prouve combien est durable et facile à s'ortïaciner dans les masses l'émotion produite par une matière inconnue importée de loin, c'est qu'en 1716, c'est-à-dire un siècle après la publication de Pierre de la Noue , ces vers burlesques, emprontés à C Embarras de la foire de Beaucaire^ exprimaient les mêmes idées :
Allons à cette porcelaine,
Sa beauté nrimite et m'entraîne;
Elle vient du monde nouveau,
L'on ne peut rien voir de plus beau.
Qu'elle a d'attrait et qu'elle est fine !
Elle est native de la Chine.
La terre avait au moins cent ans;,
Qui fil des vases si galants.
Pourquoi faut-il qu'ils soient fragiles
Comme la vertu dans les villes?
De tels bijoux, en vérité,
S'ils avaient la solidité
De l'or, de l'argent et du cuivre,
•lusques chez eux se feraient suivre ;
Car, outre leur attrait divin.
Us ne souffrent pint le venin <
Us font connoilrc le mystère Des bouillons de la Brinvillièrc, Et semblent s'ouvrir de douleur Du crime de l'empoisonneur.
Nous n'avons pas besoin d'ajouter que la porcelaine est, au contraire, à raison de son imperméabilité, la matière que l'on emploie spécialement, dans les laboratoires de chimie, pour contenir et chaufier les acides concentrés.
' Furetière, au mot Pourcelaine de son Glossaire, répète cette autre singularité : a François Gauche, en son Voyage de Madagascar, fait mention d'un service de pourcelaine et d'un bocal de terre qui avaient été pris proche le tombeau de Mahomet, qui »cette propriété que lorsqu'on jette de l'eau dedans ou qu'on l'expose au soleil, elle la rafraîchit au lieu de l'eschauffer. » 11 y a ici une erreur de nom ; la prétendue porcelaine est la terre perméable et réfrigérante dont on fait les alcarazas.
Terminons par un extrait des lettres du P. d'EntrecoUes. On y verra combien les voyageurs doivent se méfier des renseignement pris à la légère ; voici ce passage :
« Ghaque profession, en Ghine, a son idole particulière; il n'est donc pas étonnant qu'il y ait un dieu de la porcelaine. On dit qu'autrefois un empereur voulut absolument qu'on lui fît des porcelaines sur un modèle qu'il donna. On lui représenta que la chose était impossible ; mais toutes ces remontrances ne servirent qu'à exciter de plus en plus son envie. Les empereurs de Ghine sont, pendant leur vie, les divinités les plus redoutées de la Chine, et ils croient que rien ne doit s'opposer à leurs désirs. Les officiers chargés par le demi-dieu de surveiller et d'activer les travaux usèrent de rigueur à l'égard des ouvriers. Ges malheureux dépensaient leur argent, se donnaient bien de la peine, et ne recevaient que des coups. L'un d'eux, dans un mouvement de désespoir, se lança dans la fournaise allumée et y fut consumé à l'instant. La porcelaine qui s'y cuisait en sortit, dit-on, parfaitement belle et au gré de l'empereur, lequel n'en demanda pas davantage. Depuis ce temps-là, cet infortuné passa pour un héros et devint dans la suite l'idole qui préside aux travaux de la porcelaine. »
Grâce aux progrès de la sinologie, nous pouvons démontrer aujourd'hui l'erreur du trop crédule missionnaire; celui qu'il a pris pour le
d\eu de la porcelaine n'est point une victime immolée au caprice d'un prince désœuvré ; c'est tout simplement ce Pou-taï, dieu du consentement, dont nous avons parlé page 29. Pourquoi son image eslelle fréquente au milieu des ateliers de King-te-tchin, fourmilière hu- ^àine agitée par un travail incessant? C'est que nous sommes ainsi ^'b; des vœux ardents nous poussent vers ce que nous ne pouvons ^^^kdre. Que ferait Pou-taï chez les riches Chinois? Ils n'ont plus rien ^ ^^/ demander.