CHAPITRE II
§ r - MŒURS. — GOUVERNEMENT.
Avouons-le, au point de vue des arts, le Japon n'existe plus. G pays mystérieux dont Marco Polo avait révélé l'existence, à la recherch duquel se livraient si ardemment les navigateurs du seizième siècle^. cette terre du soleil levant plus brillante qu'un songe des Mille et un^ nuits^ qu'est-ce aujourd'hui? L'une des stations sans nombre du com-^ merce maritime, une contrefaçon de nos contrées occidentales. Se^^ ports, obscurcis par la fumée des bateaux à vapeur, n'ouvriront plu^ leurs retraites tranquilles aux jonques chargées de voiles de bambou p: leurs forts, hérissés de canons rayés, blindés, cuirassés et menaçants n'offriront plus la gracieuse parure des jours de fête et ces tentures pittoresques, relevées par les armoiries du prince commandant, qui, dans les grandes occasions, masquaient l'appareil militaire.
Les rues des villes ouvertes, et elles le seront toutes, fourmilleront d'uniformes européens ; on verra sur les places les instructeurs français commander la manœuvre aux recruas armées de chassepots que viendront examiner curieusement les Japonais en paletot étriqué, en pantalon droit et incommode, donnant le bras à leurs femmes vêtues des modes das magasins du Louvre. Plus de parasols en papier verni, plus de sandales, plus de ces abris de laque ou de bambou tressé qui garantissaient si bien le crâne rasé des atteintes d'un soleil brûlant. Et tout cela sous prétexte de progrès !
Répétons-le donc, non sans amertume, le Japon n'existe plus; il
modifie son goût pour le conformer au nôtre; il nous envoie déjà, à la place des œuvres charmantes et précieuses où se peignait son génie propre, d'odieuses imitations de nos fabrications décolorées. C'est là le résultat fatal et inévitable de notre contact avec les nations orientales. Les moins intelligentes se défendent contre l'ascendant que nous donnent sur elles l'organisation de la force et l'avancement de nos sciences : elles luttent et sont vaincues. Les autres admirent nos lois, notre constitution sociale, elles étudient volontiers nos livres ; mais dans leur enthousiame elles vont trop loin et s'abandonnent sans savoir conserver ce qu'il y avait en elles de sève originale et de goût mei'veilleux.
Recueillons donc à la hâte quelques notions sur le Japon ; c'est de riiistoire, car l'organisation qui a maintenu si longtemps ce pays si brave, indépendant des autres peuples, a déjà disparu en partie.
Le gouvernement japonais n'avait d'analogue nulle part ; on ne saurait le qualifier de despotique, puisque le souverain lui-môme, courbé sous le joug de la loi, ast le premier esclave de l'empire. Quant à la liberté, elle n'existe à Nippon sous aucune de ses formes, pas même dans les relations privées et individuelles; un espionnage continuel, ttne méfiance réciproque, tiennent les fonctionnaires de tout ordre dans^ la stricte observation du devoir; la loi, ou plutôt la tradition invariable, pèse sur tous les rangs de la société : en un mot le despotisnne existe au Japon sans despote.
L«^ Mikado^ empereur ecclésiastique, successeur et représentant des dicdx, est le propriétaire et le souverain de l'empire ; en lui se confondent le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel ; écrasé sous le poids ie sa haute dignité et du respect qu'il se doit à lui-même, il est en quelque sorte condamné à une existence automatique réglée par un cérémonial fastidieux ; son palais est une prison dorée dont le luxe ne saurait bannir l'ennui.
Le Siogoun.Koubo ou Taïœun^ était le lieutenant du Mikado, ou proprement le général en chef; mais il avait su se rendre relativement indépendant et devenir empereur civil ou exécutif. Soumis aux rigueurs d'une étiquette pointilleuse, il était réduit à l'impuissance par le conseil d'État, véritable force gouvernementale. Le Siogoun résidait à Yeddo, mais il devait chaque année se rendre à Miyako pour y rendre hommage au souverain suprême et lui exposer sa conduite. Aujourd'hui, par une révolution de cour, cette seconde puissance est
détruite, et Dieu sait si le Japon s'arrêtera dans la voie des réformes grâce à l'ingérence européenne.
Au-dessous de ces autorités de premier ordre viennent les prince vassaux de l'empire ; souverains absolus et héréditaires de leurs fiel respectifs, ils sembleraient devoir jouir d'une indépendance complète cependant deux secrétaires du conseil résidant, l'un dans la princî pauté môme, l'autre à Yeddo, administrent en leur nom, les observen afin de leur interdire toute entreprise contre le pouvoir central el d'empêcher leur influence personnelle de prendre trop d'accroissement. Cette gêne perpétuelle, les sacrifices énormes qu'entraîne poui chaque prince l'obligation d'entretenir son armée, de résider six moij dans la capitale et d'y mener un train officiel, tout cela dégoûte vite lef hommes raisonnables d'un fantôme de pouvoir; aussi l'abdication estelle un moyen fréquent employé par les grands pour échapper à la ruine et rentrer dans le calme de la vie privée.
Malgré tout, éclairés et intelligents, les grands ont généralement un goût déterminé pour les arts, et ils encouragent la production des œuvres remarquables en entretenant à leurs frais des ateliers considérables où se fabriquent les soies aux merveilleux dessins, les vases de prix et ces précieux laques, objets d'une admiration méritée de la part des connaisseurs européens.
Ce fait ne surprendra pas si l'on considère les analogies existant entre l'organisation féodale du Japon et celle de la plupart des sociétés européennes au moyen âge ; ces analogies sont si frappantes que certains voyageurs ont cherché à rendre jmr les titres de princes, ducs, marquis, comtes et chevaliers, les divers degrés de la hiérarchie nobiliaire, et ont assimilé à nos armoiries les figures qui, sous le nom de Mon, constellent les objets à l'usage des membres des grandes familles du pays.
]je Mikado a deux armoiries; la première le Kin-mon^ dont le nom signiûe lesarmoiries en feuilles et fleursdekiri(Paw//ou?matwipcrta/M),
est plus particulièrement l'insigne officiel , la marque du pouvoir; on en poinçonne les monnaies, toutes les choses d'usage impérial, et on l'imprime jusque sur les pains ou gâteaux qui se servent dans les repas d'étiquette offerts aux ambassadeurs hollandais. La seconde, le Gnik-mon,
six^tTËT^ome en fleur de chrysanthème, est celle de la famille qui, depuis l'^s^wrm. 667 avant Jésus-Christ occupe le trône du Japon et descend, dit-on, j^ Ten-sio-daï-sin, le dieu Soleil.
Siogoun récemment renversé appartenait à la maison de Mina- €u), dont les armoiries se composent de trois feuilles de re et s'appellent aum-no-gomon.
ous ne pouvons décrire les insignes des autres grandes illes japonaises ; la tâche serait trop longue et sans ée immédiate, car, parmi les porcelaines parvenues en Europe, peu sont armoriées ; il n'en est pas de même des laques et des xes objets qui se portent ostensiblement dans les voyages.
ar une conséquence naturelle de l'organisation dont nous venons
yarler, la société est divisée en huit classer, qu'il n'est pas sans in-
*ât de reconnaître à certains détails du costume ; en effet, il est des
x^ties du vêtement qui sont formellement interdites aux classes infé-
5^ares, et ce sont précisément celles que nous considérerions comme
iï^dispensables pour tout le monde.
Cédons la parole à Kœmpfer et laissons-le décrire la toilette des
mbres de la cour ou daîri : a Ils portent des culottes larges et Ion-
, et par-dessus est une longue robe d'une largeur extrême et d'une
figxire particulière, principalement vers les épaules, avec une queue
traînante qui s'étend bien loin derrière eux. Ils se couvrent la tête
d'un bonnet ou chapeau noir sans apprêt, dont la figure est une des
ïnarques d'honneur auxquelles on peut distinguer de quel rang est un
seigneur, ou quel poste il occupe à la cour. » Titsing ajoutq : « Le
Aaïri (l'empereur ou mikado) change tous les jours de vêtements, pour
\esquels on se sert d'étofles très-fortes et précieuses. Deux de ces étoffes
sont de couleur pourpre avec des fleurs blanches; la troisième, toute
blanche, est tissueen fleurs; les étoffes à raies droites sont nommées
fate-fima^ et celles tissues à sarments avec des fleurs ont le nom de
fote-tmkou. »
Le costume des classes moyennes et inférieures se compose d'un ceri^m nombre de robes longues et larges portées l'une sur l'autre, et ne «inere de celui des classes supérieures que par la qualité et la couleur «es éloffes; les robes sont retenues autour de la taille par une ceinture. Les THanchesont d'énormes dimensions; la partie pendant au-dessous du ura^ ç^i fermée inférieu rement pour former une poche supplémcn-
90 HISTOIHE DE LA CÉnAMIQUE.
taire, la ceinture servant d'abord à renfermer les objets de quelque^ valeur. Des couleurs plus vives ou des bordures d'or ou des broderies distinguent seulement les vêtements des femmes de ceux des hommes; la ceinture est très-large, fait deux fois le tour du corps, et se noue en rosette avec deux bouts flottants; les jeunes filles ont ce nœud derrière le dos; les femmes mariées le portent devant.
Les hommes se rasent le front et tout le crâne, à l'exception d'une demi-couronne allant d'une tempe à l'autre par le derrière de la tête, et dont les cheveux relevés et pommadés avec soin forment une toufle au sommet de l'occiput. En général, les femmes roulent leur chevelure en turban ; les jeunes filles et les servantes la disposent sur les deux côtés de la tête comme des ailes ou la nouent avec un goût particulier. Les plus élégantes relèvent cette coiffure d'un peigne et de longues épingles d'écaillé, d'or ou d'argent.
Les princes, les nobles, les prêtres et les militaires sont les seules classes qui jouissent du privilège de s'armer de deux sabres et de porter le hakama^ ou pantalon large et plissé.
La cinquième classe, qui comprend les employés subalternes et les médecins, a droit de porter le pantalon et un sabre.
A partir de la sixième classe, composée des négociants et marchands en gros, les lois somptuaires interdisent le pantalon, et ce n'est qu'à force de démarches humiliantes que des négociants peuvent parfois obtenir de porter le sabre.
Chose singulière, c'est dans les dernières classes qu'il faut aller chercher les artistes, employés pourtant et fort estimés par les grands. Quant aux tanneurs et autres gens appelés à travailler les peaux, ils étaient méprisés et traités en parias. Mais voici que l'obligation de chausser les nouvelles troupes avec des bottes, de leur serrer la taille avec des buffleteries, a fait revenir les masses sur les anciens préjugés. Qui peut prévoir jusqu'où la nécessité pourra bientôt élever les cordonniers?
Par une ascension rapide remontons des derniers artisans aux dieux. Comme la Chine, le Japon a une religion nationale assez obscure, c'est le simyou; nous la connaissons peu, cela se comprend, puisque la loi défend, sous les peines les plus sévères, de livrer aux étrangers et de laisser tomber dans le commerce les livres ou les images pouvant révéler le secret des mœurs du pays. D'après la cosmogonie du sinsyou,
un dieu suprême, créé par sa propre volonté, sortit du chaos primitif pour établir son trône au plus haut des cieux; trop grand pour se livrer à des soins capables de troubler sa tranquillité immuable, il laissa des dieux créateurs ébaucher l'organisation de l'univers. Sept dieux célestes vinrent ensuite, et le dernier, Iza-norgimo-mikoto, trouvant un moment de loisir, créa la terre, les dix mille choses, et en confia le gouvernement entier à son enfant favori, le aieu ou la déesse Saleil, Terirsio-dm-sin .
Cette doctrine du sinsyou, mêlée à une foule de pratiques introduites au Japon par les bouddhistes, donne un panthéon compliqué dont nous ne pouvons avoir l'explication exacte à défaut des livres qui y ont trait; à peine si quelques figures, parvenues en Europe presque par hasard et subrepticement, peuvent faire comprendre combien il serait curieux d'obtenir les moyens de compléter nos renseignements 5 cet égard.
Au point de vue des porcelaines, cette lacune n'est qu'à demi regrettable, car les sujets qui les décorent ont bien rarement un caractère religieux ou historique; presque toujours ils représentent des scènes empruntées à la vie intime de la haute société chinoise. Nous expliquerons bientôt d'où vient cette habitude.
Le Japon parait, à peu d'exceptions près, avoir adopté les mêmes ^^^iixiaux symboliques que la Chine. Ainsi, le Dragon, attribut spécial "^ l'empereur, est non moins tourmenté, non moins effroyable que ^^^x décrits page 30, mais ici il a trois griffes seulement, et souvent ***" P^^^ droite antérieure il enserre une perle.
IreKi-lin et le chien de Fo n'ont aucun caractère particulier; le der-
"^^ï*, très-fréquent, surmonte presque tous les grands vases. Quant au
^^g-hoang, appelé Foo^ il se distingue par la perfection du dessin et
élégance suprême du plumage, orné des teintes les plus riches et les
Pltis harmonieuses.
Un oiseau figuré souvent seul, parfois avec sa compagne, et désigné
^^Us le nom d'oiseau impérial, est remarquable par son allure noble
^^ son regard fier; de la famille des accipitres, il semblerait se rap-
P^ooîher plutôt des faucons que des aigles : dans les porcelaines comme
dans les laques, on le trouve presque toujours accompagné d'em-
Wfemes nobiliaires. Enfin, il est une tortue sacrée, facilement recon-
naissable au long appendice flexueux qui entoure son extrémité infé-
rieure. Kœmpfer qualifie cet appendice de queue, mais en étudiant les plus fins spécimens de laque ou de porcelaine, on reconnaît bientôt que c'est une espèce d'auréole ignée indépendante de la carapace, et analogue aux flammes entourant la tête et les membres du dragon et du ki-lin , flammes que le même auteur appelait cornes molles.