CHAPITRE H
g I. — HISTOIRE. - MŒURS.
L'histoire céramique de la Perse est l'une des plus diflîciles à élu cider; d'une part, la variété des traditions remontant, à l'antiquité et ai moyen âge, provenant de l'extrême Orient, de la Grèce, de l'Asie Mineui et de l'Arabie; de l'autre, l'absence de documents écrits forcent la critique à une étude minutieuse, pleine de scrupules et d'hésitations. Il faut bien le dire, le peu qu'ont recueilli certains voyageurs sur les fabri- ^ cations de l'Iran est un tissu d'erreurs et de propositions contradictoires^ le défaut de connaissances spéciales pousse les anciens dans une phra — séologie inextricable d'où il est extrêmement difficile de faire surgir la vérité. Quant aux modernes, légers souvent, intéressés parfois, ils on( eux-mêmes frappé d'inanité des récits où le lecteur cherche en vain cette forme séduisante par sa naïveté qui peut ne pas satisfaire complètement la curiosité, mais qui donne au moins la confiance.
On ne s'étonnera donc pas si, très-sobre de citations, dont il faudrait longuement discuter la valeur et le sens vrai, nous nous appuyons ici presque uniquement sur les œuvres elles-mêmes pour en faire l'histoire.
Avant tout, il est nécessaire de jeter un coup d'oeil sur l'antique civilisation persane et de voir par quelles transformations les mœurs ont passé pour devenir ce qu'elles sont aujourd'hui. Les Grecs font commencer les annales d'Iran à Gyrus, mais les Arabes les font remonter à Caïoumors, le roi de l'univers, pour arriver au légendaire Roustam le héros de tant de récils poétiques et de fables singulières. Passons
ces époques pleines de ténèbres pour arriver au règne de Gou- ^lâf^asp et aux événements qui en firent le point de départ de la civilisai, tion persane. Une véritable anarchie morale existait alors dans l'Iran; le peuple était livré à Tidolâtrie et à la magie. Zoroastre parut, lout à coup et régla la religion et les mœurs. Nous ne parlerons des phénomènes qui, selon la tradition, se produisirent à la naisdu philosophe ; nous ne dirons rien non plus de sa première apparition au milieu du Conseil du souverain, lorsque le plancher de lo. salle s'entr'ouvrit pour lui livrer passage; nous constaterons seuleirjnent qu'il apportait un livre, VAvesta écrit en langue zend, dans uel se trouvaient réunis les préceptes de la loi religieuse et civile, dogmes principaux professés par Zoroastre sont l'existence du tps sans bornes, premier principe de tout, subsistant par lui-même réateur de deux principes secondaires, Ormouzd et Ahrimane^ le mier auteur de tout bien, le second source de tout mal. Chacun de ces deux principes a un pouvoir de création qu'il exerce naturellexnent dans des desseins opposés. Les bons génies, l'homme et les animaux utiles, sont des créatures d'Ormouzd; les mauvais génies, Aes animaux nuisibles ou venimeux sont créés parÀhrimane. Le monde ^t peuplé de génies et d'intelligences sans cesse occupés à préparer la victoire du principe auquel ils appartiennent; les agents d'Ormouzd cherclient à conserver le monde et l'espèce humaine que l'armée flA/n-imane s'efibrce sans cesse de détruire ; inutile d'ajouter que la 'w^îère est l'emblème d'Ormouzd et les ténèbres le symbole d'Ahri-
f'^^ êtres raisonnables produits par le bon principe, hommes ou ^^'ïA^^^, sont intimement unis à une substance spirituelle désignée sous 'eno:^^ àeFérouher. Les animaux n'ont ni âme, ni férouher. Celui-ci ^^^ ^ islingué de l'intelligence et des autres facultés de l'âme : il est le prin. ^r^ipe des sensations. Ces substances spirituelles existaient longtemps avarx % la création de l'homme, elles s'unissent à lui au moment de la ï^^^^-^ance et le quittent à la mort. Elles combattent les mauvais génies uits par Ahrimane et sont la cause de la conservation des êtres, ïs la mort, le férouher demeure uni à l'âme et à l'intelligence et r^viV^îl. un jugement qui décide de son sort; la bonne conduite de V V^^mme assure donc seule son bonheur dans l'autre vie.
A la fin pourtant, tous les êtres de la création, hommes et génies.
iU HISTOIRE DE LA CÉRAMIQUE.
sans en excepter Ahrimane lui-même, se convertiront à la loi d'Ormo^ et les méchants, purifiés par le feu de Fenfer, partageront avec justes un bonheur éternel qui sera précédé de la résurrection corps.
Cette religion étant basée sur Tantagonisme des deux principes bien et du mal, on ne s'étonnera pas de rencontrer sur la plupart c monuments qu'elle a inspirés cet antagonisme exprimé par la lutte < lion contre le taureau. En réalité elle n'est point iconoclastique et figuration de l'homme et des animaux n'a rien qui lui soit contrair* c'est la superstition des sectes vouées à la magie qui a Tait croire = danger de la représentation humaine, parce que l'image d'un être p^ être soumise à des enchantements et à des supplices qui agissent Ê rectement sur lui. Une figuration fréquente est celle du cyprès; po* Zoroastre et ses sectateurs, cet arbre symbolisait l'àme aspirant au ci^ et il était l'emblème de la religion ; en effet, outre les temples du fa qu'il fit ériger de toutes parts, le philosophe législateur planta à BalU un cjprès apporté, disait-il, du paradis et sur lequel il grava ces p" rôles : « Gouschtasp a embrassé la véritable religion ! » Le roi éle= autour de l'arbre un pavillon de marbre couvert d'un dôme et lez rayonnant de pierreries et de métaux précieux. Ce pavillon app« Minou^ c'est-à-dire céleste, reçut un exemplaire du Zend-Avesta et ■ vint un but de pèlerinage pour les Iraniens convertis au nouveau cvlâ
Le spiritualisme de la religion de Zoroastre s'adaptait merveille sèment à la nature d'esprit des Iraniens ; aussi cette religion s'enrac^ profondément dans les masses et ne put être extirpée que par violence.
Lorsque vers l'an 650 de notre ère, les musulmans devinre maîtres de la Perse, avec ce fanatisme inexorable qui fait la prii cipale force de l'islamisme, ils voulurent imposer leur foi aux vain eus et poursuivirent de persécutions incessantes les hommes q\ osaient leur résister. Quelques sectateurs de Zoroastre aimèrent miei renoncer à leur patrie qu'à la religion de leurs pères ; ils descendirei d'abord les côtes du golfe persique et finirent par se retirer dans l'Inc où ils forment encore un centre particulier d'adorateurs du feu so le nom de Parsis ou Parses. Cette émigration est l'un des faits 1 plus curieux de l'histoire de la Perse.
En acceptant l'islamisme, les Persans se rangèrent dans la secte d
schiit<^; ce qui distingue ceux-ci des sunnites^ c'est une pensée bien plus politique que religieuse : les derniers reconnaissent pour légilimes successeurs de Mahomet les trois premiers califes Aboubèkre, Omar et Osman; les autres regardent ces califes comme des usurpateurs, et soutiennent qu'Ali, gendre de Mahomet, devait hériter de la puissance temporelle et spirituelle de son beau-père. L'admiration des schiites pour Ali va jusqu'à lui attribuer un caractère de sainteté égal ou supérieur à celui que Dieu avait accordé à Mahomet; cette opinion fut le prétexte de guerres sanglantes entre les Persans et les Turcs,
Du reste, comme tous les musulmans, les Iraniens admettent six articles de foi, savoir : l*' la croyance à un Dieu seul et unique; 2* aux ang<^ et aux archanges ; 3** à tous les livres révélés, dont les principaux sont le Pentateuque, le Psautier, l'Évangile et le Coran ; 4** aux Prophètes; 5* à la résurrection des corps et au jugement ; ô*" à la prédestination.
La conversion à l'islamisme a-t-elle été bien sincère dans tous les rangs de la société persane? Le doute est permis et il peut s'appuyer sur la conservation de certaines fêtes nationales qui ont résisté à Tinlolérance musulmane : tel le Nourouz, fête de l'équinoxe du printemps. Le roi et le peuple ont mieux aimé encourir le reproche d'impiété que d'abolir une des plus anciennes institutions du pays ; le prétexte sous lequel on a maintenu cette solennité est l'anniversaire de ''élévation d'Ali au califat. Le jour du Nourouz, chacun met ses plus "^aux habits ; on se visite, on s'embrasse en échangeant des cordeaux ; '^ roi sort processionnellement et passe en revue ses troupes : tout enfin ^st. dans le mouvement et la joie. On ne peut mieux comparer cette fète qu'à celle du premier jour de l'an chez les peuples occidentaux. Une réjouissance tout intime est celle qui a lieu au moment de la Ûoraison des tulipes. Les Persans ont une passion extrême pour les ^eurs ; les poètes ne se contentent pas de chanter leur beauté, ils leur Valent un langage qui est devenu vulgaire : on peut dire que les plantes sont, dans l'Iran, le livre ouvert aux illettrés ; ceux qui ne peuvent manier le calam ou roseau à écrire correspondent au moyen de bouquets expressifs appelés selams. Dans cette langue particulière la tulipe exprime l'amour, et Chardin rapporte avoir vu, dans les palais des rois à Ispahan, un vase garni de cette fleur et portant l'in- 5cnption suivante :
« J'ai pris la tulipe pour emblème ; comme elle, j'ai le yisage en {&m et le cœur en charbon. »
A la fête des tulipes, les plus curieuses variétés sont exposées dan^ l'intérieur du harem; les femmes se parent, les lumières brillent, las musique mêle ses accents au concert des voix humaines et rompt ainsî^ ^ la monotonie d'une vie claustrale et inoccupée.
Si la rose n'a pas sa fête spéciale, les poètes lui réservent dans leur—: chants la place d'honneur; Sadi lui a consacré cette pièce charmante
(c Je vis un jour quelques roses placées avec de l'herbe fraîche ;
« Et je dis : Comment la vile herbe Ort-elle osé s'asseoir à côté de I "^ rose odorante ?
« Elle me répondit : Tais4oi ; l'être généreux n'oublie pas ses a cie7is amis.
« Quoique je n'égale pas le parfum ni l'éclat de la rose^ nous n' sommes pas moins nées sur le même sol. »
Puisque nous avons fait un premier pas dans le domaine de la 1 térature persane, continuons afin de rappeler tout ce qui peut exp quer ou donner de l'intérêt aux vases.
La Perse est particulièrement propre à la culture de la vigne; ciel brûlant dote le raisin du suc généreux qui excite et qui enivre. DaE= tous les temps les vins de cette contrée, et surtout ceux de Schiraz, o joui d'une réputation justement méritée. Aux yeux des sages, cet— qualité même est un défaut, et les Arabes ont qualifié le vin par u^ mot qui signifie troubler l'esprit. Mahomet en avait d'abord permt ^ l'usage, disant qu'il était sujet à des avantages et à des inconvénients ; mais ensuite, efTrayé des désordres auxquels il donnait lieu, il le condamna absolument : 0 vous qui croyez^ dit le Coran, sa^Aez que le vin est une impure invention de Satan ; éloignez-vous-en si vous voulez être sauvés.
Malgré cette défense, les Persans, soit en secret, soit publiquement, font usage de la liqueur enivrante ; nous disons qu'ils en font usage tandis que c'est abus qu'il faudrait écrire. En effet, ce n'est pas par raison de santé que les musulmans transgressent la loi religieuse, c'est pour se procurer les violentes sensations que l'ivresse occasionne ; ceux mêmes qui n'osent boire du vin, croient qu'il fera les délices des élus dans le paradis, el cet espoir seul les maintient dans les bornes prèscrites.
Sien n*est donc plus fréquent que les pièces de vers consacrées à ntcr le vin et Tivresse, et les passages les plus expressifs en sont vent reproduits sur les coupes et les bouteilles en métal, en verre en matières céramiques.
^ la vérité, beaucoup de musulmans prétendent que ces poésies t allégoriques ; quand Seny écrit : « L'échanson avec sa coupe m'a doublement rendu fou : on dirait que cette beauté au parfum de rose t entendue avec la liqueur qu'elle me sert ; » ils assurent que le vin rimage de l'amour de Dieu, qui, porté à un certain degré, s'em-' pare de la raison des mortels, les jette dans une sorte d'extase et les transporte dans un autre monde. L'échanson est l'emblème des prédicateurs et des écrivains moralistes dont le devoir est de mettre en usage tous les moyens de persuasion pour ramener le pécheur dans la véritable voie. L'échanson ou plutôt la beauté dont il est l'emblème, est encore l'image de la divinité, qui se montre quelquefois sans voile aux êtres qu'elle veut favoriser.
Quelques passages des auteurs mystiques orientaux doivent certainement s'interpréter ainsi ; le sens de ce fragment d'Hafiz n'est nullement douteux :
« Lorsque tu te seras versé une coupe du vin de l'extase, tu seras 'ïïoîns porté à t' abandonner à un vain égoïsme.
« Attache ton cœur à la liqueur enivrante ; elle te donnera le cou- '^ge de dompter l'hypocrisie et une dévotion affectée. »
Mais lorsqu'on se rappelle qu'il n'y a pas de partie de plaisir, en l^^rse, où le vin ne joue son rôle, que ces orgies sont accompagnées ^^ ohants et de danses, et que cet Hafiz, la langue myslique^ l'inter- ?^èic de$ myttèreî les plus cachés^ a écrit ceci ;
« Approche, ô prédicateur, et viens boire avec nous, à la taverne, « »t^ vin dont tu ne boiras j'amais au paradis.
^ He nous demande ni vertu, ni pénitence, ni piété; on n'a jamais obt^:^u rien de bon d'un libertin à qui l'amour a ôté la raison. »
H faut reconnaître qu'une large part doit être faite au sens vrai, ^ * ^Implication sensuelle, dans ces passages douteux que les dévots veui^^^ appliquer à leurs théories.
-^u surplus, malgré les défenses du Coran, quelques souverains de
\a Verse ont, momentanément au moins, autorisé l'usage du vin,
^^ins dangereux sous tous les rapports que celui de la décoction
de pavot appelée coquenar, des infusions de chanvre et des pilule d^opium. HafiZ) faisant allusion à une permission de ce genre, s'écrie :
(( Dans ce siècle où noire bon prince pardonne aux faiblesse de ses sujets, HaGz s'abandonne publiquement à la coupe ; le muili boit ouvertement du vin. »
Chardin décrivant le palais des rois à Ispahan, parle en ces termes de la Maison du vin : « C'est une manière de salon, haut de 6 à 7 toises, élevé de 2 pieds sur le rez-de-chaussée, construit au milieu d'un jardin, dont l'entrée est étroite et cachée par un petit mur bâti au-devant, à deux pas de distance, afin qu'on ne puisse pas voir ce qui se fait au dedans. Quand on y est entré, oïl trouve à la gauche du salon des offices ou magasins, et à droite une grande salle. Le salon, qifi est couvert en voûte, a la forme d'un carré long ou d'une croix grw- que, au moyen de deux portiques ou arcades, profondes de 16 pieds, ^ qui sont aux côtés. Le milieu de la salle est orné d'un grand bassiir:] d'eau, à bords de porphyre. Les murailles sont revêtues de tables de jasp^ toutà l'entour, à 8 pieds de hauteur; et au-dessus, jusqu'au centre d» i la voûte, on ne voit de toutes parts que niches de mille sortes de figu^ac res, qui sont remplies de vases, de coupes, de bouteilles de toutes sor-Ti tes de formes, de façons et de matières, commode cristal, de cornalines d'agate, d'onyx, de jaspe, d'ambre, de corail, de porcelaine, de pierres fines, d'or, d'argent, d'émail, etc., mêlés l'un parmi l'autre, qui senrra blent incrustés le long des murs, et qui tiennent si peu qu'on dinLr qu'ils vont tomber de la voûte. Les offices ou magasins qu'il y a *fi côté de cette magnifique salle, sont remplis de caisses de vin, hautes de 4 pieds et larges de 2. Le vin y est la plupart, ou en gros flacons de 15 ou 16 pintes, ou en bouteilles de 2 à 5 pintes, à long cou. Ces bouteilles sont de cristal de Venise, de diverses façons, à pointes de diamant, à godrons, à réseau. Comme les bons vins de l'Asie sont de la plus vive couleur, on. aime à les voir dans la bouteille. Ces vins sont, les uns de Géorgie^ les autres de Carmanie^ et les autres de Schiraz. Les bouteilles sont bouchées de cire, avec un taffetas rouge par-dessus, cachetées sur un cordon de soie du cachet du gouverneur du lieu, en sorte qu'on ne les présente jamais que cachetées. Entre les sentences appliquées çà et là sur les diverses faces du salon, je remarquai celle-ci :
« La vie est une ivresse successive : le plaisir passe, le mal de tête ^l^meure. »
^'ous voilà bien loin du Coran et de ses prescriptions de sobriété ! M^aîs aussi pourquoi la Providence a-t-elle mis à la portée d'un peuple ai:issi passionné que les Persans une liqueur délicieuse et plus capable qu'aucune autre de troubler la raison?