CHAPITRE PREMIER
Il n'esl permis de loucher à aucune branche des connaissances humaines sans tourner d'abord ses regards vers TÉgypte. Berceau de toutes les civilisations, cette contrée singulière a le privilège de dominer les âges, comme ses monuments dominent les architectures connues par la puissance de leur masse imposante.
Les nations dont les annales remontent le plus haut ont-elles rien à opposer aux dates surprenantes inscrites dans la chronologie des rois raemphites? Lorsqu'on voit apparaître les héros fabuleux, législateurs primitifs des antiques sociétés de l'extrême Orient, déjà l'Egypte, solidement assise sur les bases de son immuable civilisation, compte plusieurs dynasties, et montre, dans les arts, d'incontestables chefsd'œuvre. Il nous sufQra de rappeler la statue exposée au champ de Mars, représentant le roi Schafra, et datant de 4,000 ans avant notre ère, et cet autre portrait taillé dans le bois, en 3,850, d'après Ra-em-ke, honnête fonctionnaire public à l'aspect débonnaire. Ceci pourtant, c'est l'œuvre du premier empire ; c'est la manifestation d'un art recherchant avant tout l'exacte imitation de la nature, et se préoccupant bien
plus de la forme que de la pensée. Cette école sensualiste persistera jusqu'à la sixième dynastie ; puis, après une éclipse dont les causes demeurent inconnues, la onzième dynastie inaugurera un art nouveau dont les développements sont facilement saisissables, et que domine, cette fois, la pensée religieuse. Malheureusement, cette pensée, d'abord bienfaisante, et qui imprimera aux ouvrages qu'elle inspire ce caractère grandiose et idéal auquel ne saurait atteindre l'école sensualiste, finira par immobiliser le génie, en le soumettant au canon religieux, et arrêtera dès lors la marche du progrès.
Il semblerait que le point de vue spécial imposé à ce livre n'a rien de commun avec ces hautes spéculations philosophiques. Il faut, au contraire, se bien pénétrer des vérités acquises à la science par les lumineuses recherches de nos égyptologues, pour comprendre le singulier spectacle que nous offrent les trésors accumulés dans les galeries situées au premier étage du Louvre. Contrairement à la règle habituelle des choses, ce n'est pas parmi les poteries communes en terre grossière à peine ornée de lignes et de quadrilles en tons bruns, qu'il faut chercher les débuts de la céramique égyptienne ; c'est, au contraire, parmi les délicieuses pièces teintées de bleu turquoise ou do vert tendre, modelées avec le soin d'un bijou, et rehaussées parfois d'un fin travail émaillé; les objets trouvés dans le tombeau de la reine Âah-Hotep, mère d'Àmosis et contemporaine de la puissance de Joseph en Egypte, en ont fourni la preuve.
En redescendant de cette époque reculée juscju'au nouvel empire, on remarque constamment, dans cette fine poterie qualifiée de porcelaine d'Egypte^ l'expression du sentiment religieux et la représentation des symboles les plus vénérés : ce sont des divinités de toutes formes variant de la taille du bijou à celle de la figurine moyenne; c'est Pacht, la déesse solaire avec une tète de lionne; Ra, le dieu soleil à tête d'épervier, c'est-à-dire les créateurs de la race jaune asiatique et de la race égyptienne; c'est Hathor, la Vénus pharaonique, coiffée de cornes de vache ou portant les oreilles de cet animal; Anubis, à la tête de chacal et mille autres, empruntant au singe, au bélier, à l'hippopotame, au vautour ou à l'ibis, leur tête coiffée du pschent ou surmontée du disque solaire.
Les objets ciselés avec le plus de soin et pour lesquels l'artiste semble réserver toute sa verve et sa liberté individuelle paraissent
être certains emblèmes sacrés, dissimulés sous une forme réelle; tels sont le vautour , symbole de la maternité divine , l'épervicr rojal, des fruits, desûeurs, lenilomètre, l'œil d'Horus , etc. Rien, en elTet, n'est indifférent dans cette contrée où la pensée philosophique et morale cherche à s'imposer sous toutes les formes, à pénétrer dans toutes les classes; quand le céramiste crée le vase le plus simple, il en prend le modèle sur la fleur sacrée du Nil, le lotus, qui sert à symboliser la déesse du Nord, comme la plante du papyrus exprime la déesse du Midi ; bursairc, hum isphériquc ou campanule, ce vase imite plus ou moins complètement le galbe gracieux de la fleurdiviDe;soussa base arrondie (caria plupart Jes vases égyptiens sont sans pied), on retrouve ^„„i,ii
'mitées en relief ou en gravures, les divisions du *^lîce avec leurs pilosités éparses, et plus haut, les pétales charnus pourvus de leurs nervures longitudinales; si la surface est trop déve- '**Ppée pour se prêter à cette copie exacte et minutieuse, deux zones ®Uf»«rposées offriront la figuration réduite de fleurs symétriquement «Iternées, les unes épanouies, les ^^tres en bouton.
i\ est facile de montrer le rdic '*** jïorlant que joue ici une plante * '-•-^«n retrouve dans toutes les théogonies orientales. Les religions pri- **il,ives, si épurées qu'elles soient '^^ïas leur esprit, ne peuvent man- 1*-».<;r d'affecter une sorte de pan- *-^*éisme; destinées à parler à des •*>osses encore peu cultivées, elles
'***iyeDt tout symboliser afin de faire - — ^ "
'"^monter la pensée de la manifesta- ,-^ ^^^ ^ ,^„,
Uckn du phénomène naturel à la
'^«ase productrice; le fait doit révéler l'acteur inconnu; la matière s «î«lairer par l'esprit.
là est l'Egypte tout entière : au sommet de son panthéon plane un
dieu unique, immortel, ineréé, invisible et caché dans les profondeurs inaccessibles de son essence; il est le créateur du ciel et de la terre; il a fait tout ce qui existe et rien n'a été fait sans lui. Pourtant, il a des agents qui sont ses pro[)res attributs personnifiés et qui deviennent autant de dieux sous des formes visibles, dieux inférieurs, limités dans leur rôle, quoique participant à toutes ses propriétés caractéristiques ; ainsi, dit Jamblique, « le Dieu égyptien, quand il est considéré comme cette force cachée qui amène les choses à la lumière, s'appelle^iminon; quand il est Tesprit intelligent qui résume toutes les intelligences , il est Etneth; quand il est celui qui accomplit toutes choses avec art et vérité , il s'appelle Phtah , et enfin quand il est le dieu bon et bienfaisant, on le nomme Osiris. » Le lotus placé dans la main des dieux , sur leur coiffure ou sur leur siège , c'est l'hommage rendu à l'action bienfaisante des eaux et du soleil sur la terre endormie ; c'est la symbolisation de l'évolution annuelle des saisons faisant succéder les générations aux générations et ramenant la vie là où semblait être l'immobilité de la mort.
Une représentation non moins fréquente que celle du lotus est le scarabée ou ateuchus sacré, attribut de Phtah et symbole de création. On se demandera sans doute comment un insecte que chacun regarde avec dégoût et dont le nom vulgaire n'est pas même possible à rapporter, tant il exprime la fréquentation de milieux immondes, a pu devenir un objet de culte pour les prêtres de Memphis. C'est qu'ils ont découvert dans les mœurs du Scarabée un merveilleux détail ; sur les côtes sablonneuses , on le voit pénétrer dans les déjections animales, y choisir une masse convenable qu'il pétrit en boule après y avoir déposé son œuf, et qu'il traîne ensuite entre ses pattes postérieures jusqu'à ce que la chaleur en ait durci la surface; alors il cache cette boule sous le sable , l'abandonnant à l'incubation du soleil ; dans son sein vont s'effectuer la naissance et la transformation de la larve qui, plus tard, insecte parfait, sortira pour accomplir à son tour les actes divers delà génération. Le scarabée a donc paru imiter en petit l'œuvre du créateur; la boule stercora le contenant l'œuf, c'est la terre animée du germe vital et subissant , sous l'influence de la chaleur solaire , son évolution naturelle. Ici il y a rapprochement entre le créateur et l'œuvre produite, et ce rapprochement a suffi pour élever uti modeste insecte au rang des plus éloquents symboles; il représente Phtah lui^
mènie le créateur des aslrcs , celui qui a développé la pensée féconde du dieu suprême. C'est à titre de cbeperer, créateur, qu'il était donné lui soldats en échange de leur serment de fidélité, et qu'il devait rester
altaclic en bague à leur doigt.
Lorsqu'on le trouve avec des ailes étendues, c'est comme ornement
funéraire; il devient le symbole de rélemelle renaissance du soleil qui,
•^'lacjue matin, vainqueur des ténèbres et du mal, apparaît toujours ^''*eui à l'horizon oriental ; ainsi l'âme, épurée par les épreuves de * iTiort, renaîtra brillante pour la vie éternelle.
Au reste, on a pu croire que le soleil même était l'objet d'une adoration directe, en voyant le disque ailé sous lequel se dressent les ^f X serpents urœus, symboles royaux de la haute et de la basse Egypte; '"ais si cet emblème figure au seuil des temples, sur les monuments *'ï*«raires et votifs et jusque sur les vêlements des prêtres et des rois, *^ *isi qu'il est Tatlribut de celui auquel s'adressaient des prières ar- *'*^nics et poétiques comme celle-ci : « Gloire à toi, lia, dans ton rayon- '^^dticnt matinal, Tmou, dans ton coucher ! J'adore ta divinité à chaque ^'^ison datt$ tous ses nomi diveri... Le père des humains qui illumine '•^ monde par son amour; qu'il m'accorde d'être éclatant dans le ciel, Jouissant dans le monde, et de contempler chaque jour la face du ^'^leil... Tu illumines, tu rayonnes apparaissant en souverain des 'lieux. »
Ëtudiées de ce point de vue élevé, toutes les représentations en terre
^'1 iceuse deviennent intéressantes. Si Thot, le révélateur des sciences,
'ï raison divine qui coordonne, nous apparaît avec une tête d'Ibis,
"îen qu'il ait pour symbole le cynocéphale, l'Ibis lui-même, destruc-
teurde reptiles nuisibles , ne pouvait rest«r indifTérenl aux habitants d'une contrée oii les serpents venimeux pullulent sans relâche. Le chacal , le vautour , ces agents de la police égyptienne qui , en faisant disparaître les animaux morts, empêchent les miasmes pestilentiels de vicier l'air, devaient-ils passer inaperçus parmi ceux qu'ils ont la mission providentielle de proléger? Certes, l'habitude d'honorer les êtres utiles et de les diviniser annonce renfauce de l'esprit; cependant il y a déjà quelque chose de touchant dans cet hommage indirect rendu à la prévoyance de l'auteur de toutes choses. N'oublions pas, d'ailleurs, qu'aux yeux de la religion, le chacal était l'emblème d'Anuhis , gardien des tombeaux ; que le vautour passait , chez les anciens , pour être femelle et produire spontanément, ce qui en faisait un symbole de maternité; aussi représentaient-ils Souvan, la mère par excellence , par une femme à tète de vautour.
Les terres cuites épyptiennes proviennent toutes des fouilles opérées dans les nécropoles, et on les trouve constamment avec les plus pi-écieux travaux de verrerie, d'émail et de bijouterie ; il faut, dès lors, reconnaître qu'elles occupaient un rang important dans l'estime des hautes classes de la société. La poteiie fine, dont nous parlons plus particulièrement, est composée de 92 pour 100 de silice ; sa pâte est pure, serrée, dense et apte à conserver les plus fins reliefs, les empreintes les plus délicates. Elle est le plus souvent recouverte d'une glaçure mince, colorée par des oxydes de cuivre bleu céleste ou vert tendre ; quelquefois la pâte est teinte elle-même, mais le plus souvent elle est blanche. Quelle est la nature de cette poterie? Ce n'est point une porcelaine, puisqu'il lui manque la translucidité; est-ce une faïence? Pas davantage : clic lient le milieu entre la porcelaine et les grès cérames, et résiste, sans se fondre, à la température du four à porcelaine dure, la plus élevée de toutes. Si leur coloration générale paraît d'abord uniforme on doit l'attribuer à certaines règles symboliques, bien plutôt qu'à l'impuissance des artistes antiques, dont Brongniart accusait l'inexpérience.
On Irouvi!, an clïet, dans la riclic suite du Louvre, des pièces à glaijui'e blanche, reliaussées de dessins iiicruslés ou peints en noir, bleu, violet foncé, vert et même rouge ; le vert et le bleu de cuivre s'associent au bleu de cobalt, au noir, au brun, au violet de manganèse, au blanc cl au jaune. Ce qui prouve d'ailleui"s avec quelle certitude les potiers oijcraient ces combinaisons, c'est qu'on rencontre des porcelaines d'Egypte oiî les tons divers occupent des espaces très-reslreinls et Iraucbent vivement l'un sur l'autre ; une figurine bleue a le visage coloré en jaune doré ; des bracelets bleu fonce portent sur leur surface des hiéroglyphes réservés en bleu céleste, ou réciproquement; (|uelquefois l'objet à décorer a été gravé, puis un email vif a rempli les cavités pour venir araser ta surface ou la dépasser légèrement ; il y a donc science complète, expérience consommée, sûreté d'exécution.
Quant aux formes des vases proprement dits, elles sont essentiellement rcclicrchées ; ce sont de gracieuses ampoules, des lioles leuticu-
l;iii"es II cartouches royaux, des boites cruciformes ornées de lotus, des lampes, des coupes, des bouteilles ovii'ormes à long col; si nous devions en croire les peintures des Iiypogées, bien d'autres formes, aussi compliquées qu'élégantes, se sernieni montivcs à certaines épo-
ques el remploi des vases aurait clé aussi niiiltiplié dans lu viu civile
que dans la vie religieuse.
Aujourd'hui il esl possible de distinguer trois Ages dans les objets en terre silieeuï^e : la haute antiquité fournit en général les produits ù peine lustrés, ressemblant à un biscuit de porcelaine, et ceux couverts d'uu enduit excessivement mince ; Vaniitiuité moyenne se manifeste par des objets moins purs de travail et couverts d'une glaçure épaisse qu'on pourrait prendre pour un émail ; l'ère des PloUmées se reconnaît à une influence grecque très-marquée; la poterie siliceuse fait
LamiNj CD (erre émaiUéc de bleu.
place à une terre à pHte grossière et tendre, tantôt peinte sur la surface ime, tantôt couverte d'une irtut^ure. Cette fabrication s'est continuée dans les deuxième et troisième siècles après Jésus Christ, sous la domination romaine.
Ainsi se forment les deux branches mères de la poterie européenne : la terre siliceuse qui, d'aliord répandue dons les contrées asiatiques, devait être ramenée par tes Persans et les Arabes comme source de nos
faiences ûmailléiis et de nos porcelaines tendres ; la terre cuile vernissée, bientôt perreclioniiée par les Grecs et les Komaiiis, portée par leur commeixe dans toutes les contrées civilisées cl qui devait s'intro-
niser chez nous [wndant dus siècles, et survivre même à la découveric et à la renaissance des poteries à pâte dure, plus lielles et d'un meilleur usage.