CHAPITRE VIII
LES VASES A FIGURES NOIRES
ERS la fin du sixième siècle, il se produisit un changement complet dans les rapports du monde hellénique avec le monde oriental. La prise de Sardes .par Cyrus en 646, la soumission de tout le littoral de l’Asie Mineure par les satrapes Mazacès et Harpagos, puis, quelques années plus tard, la conquête par Cambyse de la Phénicie et de l’Egypte, amenèrent aux portes de la Grèce de nouveaux voisins, les Perses. A des États affaiblis par leur morcellement, endormis dans le repos, et avec lesquels étaient nouées depuis longtemps des relations faciles et même cordiales , se substituait un empire militaire dont la puissance et les allures conquérantes soulevaient les défiances, excitaient la haine de l’ensemble des Hellènes. A partir
de ce moment, un état d’hostilité sourde paralysa le commerce
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sur la mer Égée, et la Grèce dut prendre l’habitude de se suffire plus complètement à elle-même.
Cette rupture vint à point pour l’industrie grecque. Elle était maintenant assez instruite pour n’avoir plus aucun besoin des leçons de l’étranger. Elle avait commencé depuis longtemps à couper les liens qui la rattachaient à l’industrie orientale; en la forçant à achever brusquement la séparation, à apprendre à ne plus chercher ses inspirations qu’en elle-même, la fortune la servit merveilleusement.
C’était l’époque où se produisait dans l’esprit et les mœurs des Grecs un changement des plus remarquables. Le système philosophique de Pythagore s’était propagé de Crotone, où il régnait en maître, sur toute l’étendue de la grande Grèce; la révolution de 609, qui dispersa Pinstitut pythagoricien, n’eut d’autre effet que de répandre dans tout le monde grec des prédicateurs rendus pjus enthousiastes par les souffrances endurées, et d’entourer la doctrine elle -même du prestige que vaut à toute croyance une persécution. En même temps, les idées orphiques, apportées du nord de la Grèce et bien transformées sur la route, pénétraient peu à peu la religion d’Éleusis et ajoutaient à l’attrait dramatique des mystères des deux déesses la séduction des espérances mystiques. L’initiation était de plus en plus ambitionnée et tout le peuple athénien suivait la torche du Dadouque lorsqu’il cherchait Coré à travers la plaine rharienne.
Or, si éloigné que fût le point de départ de ces deux doctrines, quelques différences qu’elles présentassent dans le détail, elles avaient un trait commun : leur tendance ascétique. L’une et l’autre exigeaient impérieusement de leurs sectateurs la pureté morale et la pureté physique; l’une et l’autre condamnaient tout manque de mesure, toute superfluité, tout tapage. Elles imposaient le calme dans la pensée, la réserve dans le langage, la dignité dans la conduite; et, comme signe de soumission à cette discipline, comme symbole de l’absence de toute tache sur l’âme comme sur
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le corps , elles prescrivaient à leurs adeptes le port de vêtements blancs.
Il ne semble pas qu’il y ait eu dans les mystères éleusiniens ce que l’on appelle proprement un enseignement moral; mais ils n’en ont pas moins exercé, à partir des dernières années du sixième siècle, une influence morale immense, et c’est assurément bien plus à leur action qu’à celle de l’établissement en 6io d’institutions démocratiques que doit être attribué le goût de simplicité, d’austérité même, qui succéda dans Athènes au luxe et à la mollesse des mœurs de l’àge précédent. Les hommes cessent de tresser artistement leurs cheveux et de les rattacher sur le sommet de la tête au moyen de cigales d’or; ils quittent pour la tunique blanche et l’himation uni les riches costumes brodés par l’éclat desquels ils rivalisaient avec les femmes, et Gallias le Lakkoploutos ne se distingue plus de son voisin pauvre que par la finesse de la laine dont il s’habille, par la correction avec laquelle il se drape, par la tranquille dignité qu’il garde dans son attitude et dans son geste.
Cette épuration des mœurs , cette transformation dans la manière de se vêtir, ne pouvaient rester choses indifférentes aux décorateurs de vases, dont les ouvrages étaient si intimement associés à la vie journalière. Dès la fin du sixième siècle, ils furent entraînés par le mouvement général. Eux aussi proscrivirent dans leurs peintures l’excès du luxe; ils recherchèrent dans le décor la simplicité, de même que les gens qu’ils coudoyaient dans la rue en faisaient la règle de leur manière d’être; ils firent un usage de plus en plus sobre des engobes, gaies d’aspect, il est vrai, mais peu solides, de même qu’autour d’eux les hommes renonçaient aux chamarrures de leurs manteaux; et, au lieu de continuer à étendre ces engobes sur de larges surfaces, ils les réduisirent à souligner certains détails; ils s’efforcèrent enfin de donner à leurs personnages cette dignité d’attitude que l’on s’habituait à regarder comme le signe d’une bonne éducation et d’un esprit
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bien équilibré. Les gestes devinrent plus sobres , les lignes plus faciles à suivre pour le regard et plus harmonieuses; les sujets se resserrèrent, se concentrèrent en des groupes moins nombreux et mieux massés; les ornements accessoires diminuèrent d’importance et furent réduits à quelques motifs courants qui suffisaient à garnir les places vides sans trop attirer l’attention : méandres, feuilles de lierre, palmettes, fleurs d’eau. Enfin, le travail de perfectionnement des formes fut poursuivi avec persévérance, et les vases devinrent plus légers d’aspect, tout en gagnant encore en fermeté architecturale
L’hydrie du British Muséum, à laquelle est emprunté l’en-tête de ce chapitre, indique un grand pas fait dans cette voie'. La peinture y forme un tableau réservé sur la face antérieure du vase, à l’opposite de l’anse, et encadré entre des guirlandes de lierre et une rangée de palmettes alternées avec des fleurs d’eau. Le sujet représenté nous transporte sur l’agora même d’Athènes et indique clairement où le vase a été fait. A gauche est une fontaine, la fameuse fontaine Callirhoé, hAUlPE KPENE, voisine de l’Éleusinion, et dont l’eau était la seule qu’il fût permis d’employer dans les cérémonies religieuses. La fontaine est un petit édifice : sur le mur du fond, vraisemblablement formé par le téménos même de l’Éleusinion, sont les mufles de lion d’où l’eau s’écoule; en avant est un portique dorique. Les historiens athéniens attribuent aux Pisistratides cet embellissement de la fontaine, à laquelle on prit peu à peu l’habitude de donner, à cause des neuf bouches dont elle fut désormais munie, le nom d’Ennéacrounos. Six femmes viennent chercher de l’eau : la première , Simylis, regarde son hydrie se remplir; une de ses compagnes, le vase plein déjà posé sur la tête, l’attend pour faire route avec elle; Événé, qui arrive, s’arrête pour causer un instant avec Cyané et Choroniké, qui se mettent déjà en marche vers le logis. Epératé, prête à partir elle aussi, s’attarde pour les écouter (fig. 64). Les
I, Gerhard, Atiscrlcsow griechischc Vascnbildcr, t. IV, pl. 307.
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noms sont écrits en lettres attiques. Tout en haut du champ est l’inscription : HIPOKPATE^ KAU05. « Hippocrate est beau ». On rencontre sans cesse sur les vases, depuis le sixième siècle jusqu’à la fin de la fabrication, des formules de ce genre. En les traçant dans le champ de la composition, le peintre de vases ne songeait
Fig. 55. — Combat d’Héraklès contre Géryon. Peinture d’une amphore d’EKékias. (Musée du Louvre.
sans doute qu’à imiter les inscriptions que l’on charbonnait sur les murs dans tous les endroits fréquentés des villes antiques. C’était l’habitude des amants de faire ainsi connaître au public l’objet de leur affection, et les noms des plus beaux éphèbes de l’Académie ou du Lycée devaient être répétés cent fois le long des rues qui conduisaient à ces gymnases. Les désoeuvrés écrivaient de même les noms de ceux qui, à quelque titre que ce fût, par l’élégance de leurs formes, leur faste, l’illustration de leur naissance, par quelque victoire dans les concours sacrés ou bien par
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l’importance de leur rôle dans les assemblées, fixaient l’attention publique, et lorsque, sur nombre de vases du cinquième siècle, nous trouvons, par exemple, les noms d’Alcibiade et d’Andocide suivis de l’épithète obligée, il n’est peut-être pas aussi téméraire qu’il semble de penser qu’il s’agit des deux hommes d’État qui ont porté ces mêmes noms. Le beau Léagros, dont la mention revient sans cesse sur les coupes d’Euphronios, n’est peut-être pas un autre que le stratège qui commandait en Thrace en 465. L’hydrie du British Muséum est à peu près datée par le fait qu’elle représente la fontaine avec les embellissements qu’elle reçut des Pisistratides, et que, cependant, elle lui conserve son ancien nom : ce nom n’avait donc pas eu le temps de tomber en oubli. Cette coïncidence nous conduit à la regarder comme fabriquée entre 620 et 5oo, et c’est aussi la date qu’engage à lui assigner la comparaison du type très allongé et très élégant des figures avec les œuvres de la sculpture attique des dernières années du sixième siècle. Or à cette époque il y avait à Athènes un homme politique fort en vue, qui portait le nom d’Hippocratès. Il était de l’illustre famille des Alcmæonides, frère du fameux Clisthènes, et fut un de ceux qui travaillèrent avec le plus d’énergie à l’expulsion d’Hippias et au rétablissement des institutions démocratiques.
Que l’on admette ou que l’on rejette l’indication chronologique tirée de ces considérations un peu hypothétiques, je l’avoue, nous n’en saisissons pas moins, dans l’hydrie du British Muséum, la transition du style riche du sixième siècle au style sévère, et même un peu triste, mais d’une saisissante grandeur, auquel on peut donner le nom de style à figures noires. Ce style s’imposa à tous les ateliers pendant le premier tiers du cinquième siècle. Les rouges d’engobes y sont déjà distribués d’une main discrète, les attitudes des personnages sont graves, et leurs gestes contenus dans les limites tracées par un décorum rigoureux.
Nous pouvons suivre cette transformation de style jusqu’au
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moment où elle est complète, en passant en revue les produits de l’atelier d’Exékias 1, ’E^'/i/aaç). C’était un atelier célèbre, car des neuf vases qui, à notre connaissance, en sont sortis, l’un a été trouvé à Athènes; les huit autres viennent de Vulci et de Cervetri, et parmi ces derniers l’un, dont le col seul subsiste, porte, à la suite de la signature de l’artiste, écrite en lettres attiques, une inscription en alphabet si'cyonien
XPAlhlETOMrXAObXH+APOnoi
« Épainetos m'a donné à Charopos. »
Le premier des vases d’Exékias, une amphore trouvée à Vulci et acquise par le musée de Berlin, appartient à la même étape de l’art que l’hydrie de la fontaine Gallirhoé. D'un côté l’artiste a peint Héraclès étouffant le lion de Némée, en présence de sa protectrice Athénaïa et de son compagnon lolaos; de l’autre sont deux héros athéniens, Démophon et Acamas, le casque en tête, le bouclier sur le dos et les deux javelots sur l’épaule, marchant à côté de leurs chevaux Phalios et Calliphora^. La crinière du lion, la barbe et les boutons des seins d’Héraclès et d’Iolaos, le cimier et les cnémides d’ Acamas et de Démophon, la queue du cheval Phalios, sont peints en rouge, ainsi que le diploïdion d’Athéna, son cimier et son bouclier. La figure et le bras droit de la déesse sont blancs, de même que les boucliers de Démophon et d’Acamas ; les engobes jouent donc encore ici un rôle assez important. L’effet est néanmoins fort simple, et les tons noirs dominent de beaucoup. Les proportions des personnages, des hommes du moins, sont bonnes, leurs mouvements déjà aisés, leur musculature correctement indiquée, avec la même exagération que dans les statues en marbre des années voisines de l’an 5oo. Seule, Athéna est encore dessinée avec toute la gaucherie de