I. EUPHRONIOS
E désir de suivre jusqu’à son dernier terme l’histoire de la fabrication des vases à figures noires nous a contraints à dépasser de beaucoup les limites chronologiques auxquelles nous nous étions arrêtés dans les chapitres précédents. Il nous faut maintenant revenir sur nos pas, reprendre nos quartiers au point où nous en étions restés dans notre chapitre viii, et repartir de là, c’est-à-dire des environs de 470, pour recommencer notre marche en avant. La période de quinze ou vingt années, dont cette date de 470 marque le milieu, est en effet pour la Grèce l’aurore de son plus beau jour. A ce moment commence le plein développement de toutes les forces vitales des Hellènes, l’épanouissement de tout cet ensemble de qualités si fines et si nobles qui appartenaient en propre à cette race merveilleusement douée. La durée de cette période de brillante
floraison fut bien courte, hélas! quarante à cinquante ans à peine,
Les vases à figures rouges. Euphronios.
mais l’éclat de cet été de moins d’un demi-siècle fut incomparable. Pendant ces jours bienheureux, la Grèce ne se sentit menacée d’aucun danger : les armées du roi de Perse étaient bien loin, et rien ne permettait de croire que leur retour fût jamais possible; les derniers vaisseaux phéniciens n’osaient plus s’aventurer hors du voisinage de leurs ports. Les flottes athéniennes, aidées par l’assistance d’alliés auxquels la république imposait durement l’obéissance, maintenaient avec rigueur la paix sur toute la surface de la mer Égée et sur la côte de l’Asie Mineure. De temps en temps, la Béotie et la Phocide voyaient bien passer quelques bataillons de lourds hoplites de Lacédémone, ou quelque petite armée, agile et allègre, descendre des montagnes derrière lesquelles était Athènes. Quelques centaines de cadavres restaient dans les vignes de Tanagra ou dans les champs de blé de la plaine de Coronée; mais on était si accoutumé à ces querelles de ville à ville que ces passes d’armes, où aucun des deux États, rivaux depuis hier à peine, n’engageait encore toutes ses forces, ne suffisaient pas à inquiéter sérieusement les esprits. Aussi, grâce à la sécurité du présent, aux promesses que semblait faire l’avenir, l’activité industrielle et commerciale s’accroît-elle alors rapidement dans toutes les villes de la Grèce, et naturellement surtout à Athènes, dont les ateliers voyaient, à chaque victoire de l’armée ou de la flotte, s’ouvrir un débouché nouveau. L’extrême rapidité avec laquelle la ville fut reconstruite après la bataille de Platées; l’importance que prit en quelques années le nouveau port du Pirée; l'extension promptement acquise par l’exploitation des mines du Laurion, sont les principales manifestations de ce prodigieux développement de l’activité travailleuse et de l’accroissement de richesse qui en tut la conséquence.
Mais ce ne sont pas seulement l’industrie et le commerce qui tirèrent avantage de la victoire de l’hellénisme. Les arts lui durent cette sérénité des esprits, ce progrès du luxe et du goût, sans lesquels l’activité des artistes n’eût pu trouver ni stimulant, ni
Les vases à figures rouges. Euphronios.
emploi. Rien, si ce n’est le rêve enchanteur que fit l’Italie entre 1470 et 1620, ne peut donner une idée de l’éblouissement que dut éprouver en Grèce, de 470 à 43o, tout homme ayant une âme capable de s’émouvoir à la vue du beau. C’est le moment où de toutes parts s’élevèrent de nouveaux temples, autrement grands que les anciens, construits avec les splendides marbres blancs de l’Attique et des îles, et offrant dans l’ensemble de leurs lignes cette tranquille majesté, cette harmonie, cette perfection, dont ils sont restés les modèles éternellement admirables. Autour des places publiques des villes, pour lesquelles un plan nouveau, le plan rectangulaire des Ioniens, est presque partout adopté, se développent de vastes portiques où prennent place les tribunaux et tous les services publics. L’œuvre de l’architecte appelait celle du sculpteur et du peintre; il fallait peupler ces monuments de statues , décorer de figures en marbre les frontons de ces temples et leurs frises de reliefs, égayer par des peintures les murs nus de leurs vastes salles. C’est ainsi qu’à Athènes, par exemple, les deux grands peintres Polygnote de Thasos et Micon couvrent de compositions à innombrables personnages les murs des édifices construits sous l’influence de Cimon et de Périclès, le temple de Thésée, celui des Anakes et le portique construit sur l’Agora par Peisianax, et désigné depuis dans l’usage courant sous le nom de Pœcile. De Micon, on admirait au Pœcile le combat des Athéniens et des Amazones, à l’Anakeion le retour des Argonautes, au Théséion une autre bataille contre les Amazones, un combat des Centaures et des Lapithes et la reconnaissance de Thésée par Poséidon et Amphitrite. De la main de Polygnote, Athènes possédait des œuvres nombreuses : au Pœcile, un jugement d’Ajax, à l’Anakéion l’enlèvement des Leucippides , à la Pinacothèque de l’Acropole le sacrifice de Polyxène. Mais ce n’était pas seulement à Athènes que la peinture était en grande faveur : le chef-d’œuvre de Polygnote était l’ensemble des deux grandes compositions peintes par lui dans la lesché des Cnidiens à Delphes :
Les vases à Jîgnves rouges. Euphronios.
la prise d’Ilion et Ulysse aux enfers. Le temple élevé par les Platéens à Athéna Areia, en action de grâces pour la victoire remportée près de leur ville par les Grecs, était aussi décoré de peintures, parmi lesquelles se trouvait encore une œuvre considérable du maître thasien , un massacre des prétendants par Ulysse.
Vouloir reconstituer par l’imagination quelqu’une de ces grandes peintures murales serait une ambition tout à fait chimérique. Tout ce que les témoignages, souvent fort brefs, des auteurs nous permettent d’en dire, c’est que, dans ces chefsd’œuvre, ce que l’on admirait le plus c’étaient la sévérité de l’ordonnance, la simplicité des lignes, la justesse du dessin. Les scènes s’y étendaient en longueur^ les personnages étaient disposés sur un très petit nombre de plans et présentés le plus souvent de profil; quelquefois, fort rarement, ils se faisaient voir tout à fait de face, presque jamais dans des positions obliques. Les visages étaient dessinés d’après des traditions docilement suivies, et sans aucune recherche de l’individualité; ils rentraient dans un petit nombre de types, comme les masques dont on se servait au théâtre. L’artiste se préoccupait déjà de faire exprimer à ses personnages quelques-unes des passions les plus simples, comme la colère, la douleur ou la joie, mais il y parvenait en variant l’attitude générale, le vêtement, le port des cheveux, en inclinant ou en redressant la tête, plutôt qu’en modifiant les traits euxmêmes; l’infinie mobilité du visage troublait encore sa timidité. Enfin, les couleurs primordiales employées se réduisaient à quatre. Avec ces quatre couleurs et les teintes intermédiaires qu’on pouvait obtenir en les mélangeant, le peintre disposait d’une gamme de tons tout juste suffisante, et dont le peu d’étendue donnait à l’œuvre une sévère tenue, une grande unité d’aspect.
Les écrivains de toute l’antiquité, romains aussi bien que grecs, nous disent l’émotion profonde que causaient l’austère gravité des peintures de Micon, le faire déjà plus libre, le coloris plus éclatant de celles de Polygnote. Comment les peintres de vases
Les vases à figures rouges. Euphrotiios.
eussent-ils fermé les yeux à ce qu’avaient d’imposant ces vastes compositions ? Il est d’usage de regarder ces céramistes comme de simples ouvriers, strictement enfermés dans la pratique de leur métier. Nous nous imaginons les voir, avec leur humble costume de travail, souillés de terre, assis sur leur petit escabeau, devant leur tournette, ou tenant sur leurs genoux le vase qu’ils achèvent de décorer. Sans doute, c’est bien ainsi qu’étaient les manœuvres qui faisaient dans chaque atelier la besogne courante. Mais ceux qui signaient de leur nom les beaux vases du cinquième et du quatrième siècle, beaucoup même de ceux qui, plus modestes, omettaient d’inscrire le leur, ceux-là étaient d’une autre condition sociale et avaient une autre instruction. Les maîtres mêmes des grandes fabriques, quoique occupés plutôt des opérations techniques du tournage et de la cuisson des vases, étaient le plus souvent bien informés de l’art de les décorer et capables de les peindre eux- mêmes. Les uns comme les autres avaient assurément fait de sérieuses études; ils avaient reçu des leçons, soit des anciens de la fabrique, soit de véritables artistes, et ils étaient au courant de ce qu’accomplissaient la peinture et la sculpture dans les temples ou sur les places publiques d’Athènes, de Corinthe, d’Argos, de Thèbes, de Delphes et de Platées. Gomment ces maîtres d’une industrie artistique entre toutes n’eussent-ils pas conçu l’ambition de transporter sur les produits de leur atelier le plus qu’ils pourraient prendre de la composition si savamment combinée , de la magistrale beauté , du tranquille et majestueux aspect de tapisserie de ces décorations murales qui se multipliaient de tous côtés? Ils n’eussent point eu l’instinct indispensable au décorateur s’ils n’avaient point senti la nécessité de s’inspirer de ces grandes frises si sobrement peintes, où le brun brique des ocres, associé au bleu caressant du silicate de cuivre et au rouge gai du minium, détachaient si nettement en vigueur les personnages sur les teintes grisâtres de fonds systématiquement laissés nus.
Les vases à figures rouges. Euphronios.
Mais la peinture à figures noires, la seule en usage jusque vers 470, ne se prêtait à aucun progrès de ce genre. Elle rappelait les applications ou les incrustations d’ornements et de figures en bronze sur les vieux coffres de bois conservés dans les temples; elle ne donnait que des silhouettes plates, nettement détachées du fond, mais d’un aspect monotone et dur; sur ces surfaces au ton lugubre, on ne parvenait d’ailleurs que d’une manière très imparfaite à indiquer la musculature des nus et les • ifétails. du costume. Évidemment il n’y avait pas à hésiter : la route suivie jusque-là ne menait pas au but; il fallait chercher dans une autre direction , renoncer à cette méthode ingrate que l’esprit des artistes s’épuisait en vain à perfectionner, renverser le système traditionnel et lui substituer quelque chose d’entièrement nouveau. Comment? D’une manière bien simple : au lieu de parsemer de figures noires un fond roux, il fallait jeter, au contraire, sur un fond noir des personnages qui conserveraient le ton clair de la terre cuite; ils attireraient ainsi tout d’abord le regard et le retiendraient par leur beau ton si chaud et si doux. Sur les figures restées claires, rien de plus simple que d’indiquer, soit par un coup de pinceau discret, soit par une légère engobe rouge ou par un trait d’encre noire finement tracé à la plume, les contours des paquets de muscles, la forme des menus détails anatomiques, la disposition et jusqu’aux plus petits plis du costume. Grâce à cela, les scènes peintes sur les vases acquerraient un charme tout nouveau pour la masse et un intérêt bien plus grand pour ceux qui réfléchissent et qui apprécient.
Telle est, simple dans la conception, d’une complication extrême dans la pratique, la révolution qui eut lieu dans les ateliers des céramistes vers 470 ou 460. L. Ross a cru pouvoir déterminer d’une manière plus précise la date de l’adoption du procédé nouveau '. Dans la partie orientale de l’Acropole, à l’est
I. I,. Ross, Archcclogische Aufsæt\e, I, p. i38 à 142, et pl. IX et X. — Klein, Euphronios, p. 3cj.
Les vases à figures rouges. Euphronios.
et un peu au sud-est de la façade principale du Parthénon, le rocher se dérobait par une pente brusque. En cet endroit, sur un espace assez étendu , le sol est formé d’un remblai de cendres et de petits morceaux de braise; ce remblai forme une terrasse destinée à agrandir de ce côté la surface plane disponible et supportée par un mur de soutènement : dans cette masse épaisse de terre rapportée, on trouve un grand nombre de menus morceaux de bronze, restes de vases et d’objets consacrés, ainsi que de nombreux tessons de poteries. Parmi ces tessons, quelques-uns sont décorés de peintures rouges sur fond noir. Ross a publié notamment un petit scyphos avec la représentation d’une chouette, un débris de pinax à l’intérieur duquel était une scène d’orgie le morceau conservé nous montre un homme ivre qui, chancelant sur ses jambes, s’appuie sur son bâton, et, la tête renversée en arrière, chante quelque chanson bachique. Le dessin de ce morceau est d’un beau style, non sans souplesse, quoique plus sévère que le sujet.
Il était bien séduisant de chercher dans ces trouvailles une indication chronologique. On adopta d’enthousiasme celle qui flattait le plus la curiosité : cette terre, où les charbons sont mêlés aux débris de bronze, fut regardée comme provenant du nettoyage de l’Acropole après la rentrée des Athéniens en 479. C’était donner aux vases signalés par Ross une noblesse bien ancienne; mais, en réalité, cette hypothèse ne soutient pas l’examen : la construction du mur méridional de l’Acropole et le remblaiement des parties nouvelles que cette construction enfermait dans l’enceinte sacrée sont deux travaux connexes qui se rattachent à un plan d’agrandissement destiné à préparer l’édification du Parthénon. L’œuvre a été commencée sous Cimon ; Périclès en a trouvé faite la partie préparatoire, la partie ingrate. Ramassés aux alentours, menus débris de vases de métal, tessons brisés, ont été pendant des années jetés dans la gênante dépression qui se creusait à l’est du terrain réservé pour le futur temple, jusqu’à ce qu’elle ait été remplie. Peut-être même le remblai n’était-il pas fini en 446, lorsque
Les vases à Jîgures rouges. Euphronios.
commencèrent les travaux de construction du nouveau monument consacré par la piété d’Athènes. La date la plus récente possible du pinax et du scyphos de Ross se trouve donc abaissée d’une trentaine d’années; mais cette trouvaille n’en pose pas moins un jalon sur cette route que nous suivons péniblement, et où les moindres points de repère sont utiles. Il y a des vases à figures rouges sensiblement plus archaïques que ceux-là, et si nous mettons entre les uns et les autres une vingtaine d’années de différence, nous retrouvons pour les plus anciens à peu près la date à laquelle nous nous étions provisoirement arrêtés.
Si radicale que fut cette révolution artistique, elle s’est d’ailleurs faite très vite. Les vases qui marquent la transition entre les
deux styles sont fort peu nombreux, et on peut les diviser en deux classes. Là première ne compte jusqu’à présent qu’un nombre infime de vases, sur lesquels les figures, encore noires, sont simplement gravées sur un fond également noir; des engobes blanches distinguent les chairs des femmes. Le seul intéressant de ces vases est une hydrie de la collection de la princesse Dzialynska’; le vase est entièrement noir. D’un côté, sur le renflement de la panse, est Sappho («PSA'l'O), tenant une lyre. La figure est exactement du même ton que le fond; le contour du corps est gravé d’un trait résolument creusé, de même que les détails du costume. Le visage, les mains et les pieds sont peints en blanc; le dessin est d’un archaïsme de bon aloi, et indique une date très voisine de l’an 5oo. Peut-être cette hydrie est-elle le plus ancien témoignage de la préoccupation de faire du nouveau qui commençait à troubler les céramistes. • — Dans la seconde classe, au contraire, les peintures de l’intérieur et celles de l’extérieur sont des deux systèmes opposés, et le nouveau procédé est pratiqué avec autant de sûreté de main que l’ancien. Même des vases signés présentent cette décoration incohérente, entre autres trois coupes où le nom
1. De WiUc : Description des Collections d’antiquités conservées à Vliàtel Lambert. l’aris, iSSC), ji|, III.
Les vases à figures rouges. Euphronios.
d’Épictétos est associé à celui d’Hischylos, et une quatrième signée du même Épictétos et de Nicosthènes. Ces vases ne sont pas très anciens; ils sont déjà de la seconde moitié du cinquième siècle, et l’emploi partiel des figures noires n’y est que la survivance des habitudes antiques.
Aussitôt que les fabriques les plus intelligemment dirigées commencèrent à mettre en vente des vases à figures rouges, la vogue de ces produits nouveaux fut si grande que même les petits ateliers durent suivre l’exemple, et que l’industrie céramique travailla dans toute la Grèce avec une extrême activité. Ses efforts furent d’ailleurs stimulés par l’engouement nouveau des Grecs pour un jeu importé de Sicile et qui devint l’accompagnement obligé de tout festin , le jeu du Cottabos. Ce jeu se jouait dans l’espèce d’orgie (cu[7.Trocaov) qui suivait forcément le diner; il consistait à laisser dans la coupe, après chaque rasade bue, une petite quantité de vin, à prendre alors la coupe en passant un doigt dans l’une des anses, à lui imprimer ainsi une sorte de mouvement de fronde, et à lancer la gorgée de vin gardée au fond , soit vers la muraille opposée de la salle du banquet, soit vers un but déterminé. Pendant ce temps on pensait, voire même on prononçait à haute voix, le nom de la personne que l’on aimait, et suivant la précision avec laquelle le liquide, le >axa^, atteignait le but proposé, suivant le bruit plus ou moins plein qu’il faisait en retombant, le joueur croyait reconnaître si cette personne le payait de retour ou n’avait pour lui qu’indifférence. Sur cette donnée primitive , l’imagination des buveurs inventa cent combinaisons diverses. Le cottabe eut un ordonnateur, un rof, il devint une sorte de concours, eut ses vainqueurs et ses prix, même ses mises et ses amendes. Le latax fut lancé en mesure, aux sons de la flûte; le but devint une balance dont il s’agissait de faire basculer les plateaux, ou tout un échafaudage d’objets dont l’un, atteint par le latax, entraînait toute une cascade de chutes successives.
Le cottabe devint et resta pendant plus d’un siècle la fureur