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Les vases à figures rouges. Euphronios.

d’Athènes, de Corinthe, de Thèbes, de toutes les villes où l’on aimait le plaisir et où l’on se targuait d’élégance. Pas de festin bien ordonné qui ne fût égayé par ce jeu; on se piquait d’avoir pour cela les coupes les plus riches et les plus belles, et des coupes encore plus luxueüses pouvaient servir à former les prix. Aussi la production des grandes cylix superbement décorées futelle pour les fabriques la source de riches bénéfices , et pour l’habileté des meilleurs peintres céramistes l’emploi préféré. C’est en effet surtout sur des coupes que se lisent les noms des Euphronios, des Brygos, des Sosias, des Doris, des Chachrylion, des Panphaios, ainsi qu’un peu plus tard, celui de Hiéron.

De ces artistes, les premiers sont, à très peu de chose près, contemporains. Ils ont vécu côte à côte, et il n’est pas sans exemple qu’ils se soient associés. Travaillant à une époque où, dans toutes les branches de l’art, le style se modifiait avec une rapidité surprenante, ils ont eu chacun leur moment de rudesse archaïque, leur moment de grandeur simple et sévère, leur période de souplesse et d’élégance. Ces différences entre leurs œuvres successives rendent fort difficile de dater leur carrière; les écrivains anciens ne se sont jamais occupés d’eux, et l’on ne trouve dans aucun texte même le simple nom d’aucun de ceux que nous avons énumérés. Qu’est-ce d’ailleurs au juste que la période de production d’un artiste? Elle se prolonge longtemps pour certains, pour d’autres elle ne dure que quelques années; il faut donc renoncer à toute tentative de classement chronologique. Tout au plus peut-on essayer de distinguer, non pas même quelques écoles, mais quelques groupes dont les membres ont subi les mêmes influences artistiques et ont ainsi contracté une certaine ressemblance de physionomie.

Les vases à figures rouges. Euphronios.

Des artistes énumére's tout à l’heure, le premier qui ait le droit de nous occuper est Euphronios'. Huit coupes et deux vases portent son nom, et non seulement, sur ces dix pièces, quelques-unes comptent parmi les plus anciens exemples de la décoration à figures rouges, mais sur plusieurs d’entre elles la peinture atteint une grandeur et une beauté auxquelles ne parvient aucun autre monument de la céramique athénienne.

L’une des plus archaïques, parmi les œuvres d’Euphronios, est une admirable cylix trouvée à Cervetri et acquise en 1871 par le musée du Louvre^; elle est brisée en un grand nombre de morceaux, mais les surfaces sont bien conservées et les repeints sur les cassures ont été discrètement faits ; . le diamètre est de o'",4o, et l’intérieur et l’extérieur sont également décorés de peintures. La scène représentée à l’intérieur (fig. 69) est tirée d’une des vieilles légendes nationales d’Athènes, légende rapportée notamment par Hygin et Pausanias^.

Lorsque Thésée alla conduire en Crète les sept jeunes hommes et les sept jeunes filles qui devaient être livrés au Minotaure, Minos eut une querelle violente avec lui au sujet d’une des jeunes captives dont la beauté l’avait séduit; dans la dispute, le roi de Crète contesta au jeune Athénien qu’il fût le fils de Poséidon, et le défia de prouver la réalité de cette origine divine en rapportant du fond de la mer un cachet qu’il y jeta. Thésée plongea aussitôt, fut guidé par des dauphins auprès des divinités marines, et reparut bientôt, portant, en même temps que le cachet, une couronne d’or qu’il avait reçue d’Amphitrite. La réception de Thésée par Amphitrite avait été peinte par Micon, en 469, sur le mur du fond de la cella du temple de Thésée. Nul doute que ce ne soit le même sujet que nous retrouvons au centre de notre coupe;

1. W. Klein, Euphronios, eine Stitdie :^ur Geschichie der griechischen Malerei. In-8. Vienne, 1886.

2. De Witte, Monuments grecs publiés par l’Association pour l'encouragement des études grecques, 1872, pl. I.

?• Hygin, Poem. astron., Il, 5. — Pausanias, I, xvit, 3.

Les vases à figures rouges. Euphronios.

il semble même à M. de Witte fort probable qu’il faut voir dans l’œuvre du céramiste, non pas sans doute une copie fidèle, mais un souvenir de la partie centrale de la grande composition du peintre. A droite, Amphitrite, assise sur un siège carré sans dossier (^((ppoç), est tournée vers la gauche. Elle est vêtue de la tunique talaire et du diploïdion à petits plis, et a sur la tête et sur les épaules un voile qu’elle a entr’ouvert et rejeté en arrière pour découvrir son visage; ses cheveux, maintenus par une bandelette, sont divisés en petites boucles frisées. Elle étend en avant la main droite grande ouverte. Devant elle, le jeune Thésée se tient debout; un dieu marin. Triton, barbu, le corps terminé en queue de poisson, se glisse sous lui et lui soutient les pieds. Le jeune héros est vêtu seulement d’une fine tunique, ses jambes et ses bras sont nus, ses cheveux sont peignés et nattés avec un soin minutieux; il a au côté sa courte épée, et, étendant la main droite, s’apprête à recevoir à son doigt l’anneau que lui tend Amphitrite; de la main gauche il fait un geste d’admiration.

Entre Thésée et Amphitrite, au second plan, Athéna se tient debout; elle a o"’,28 de haut. Elle est casquée, vêtue de la longue tunique talaire en fine étoffe de lin, du diploïdion et de la chlamyde; sur sa poitrine et ses épaules s’étale l’égide à surface couverte d’écailles et à bordure formée de têtes de serpent; au milieu est le gorgonion à tête grimaçante. Dans sa main droite elle tient une chouette exactement semblable à celle des monnaies athéniennes, et elle appuie sa main gauche sur le haut de la hampe de sa longue lance; elle se tourne vers Amphitrite et, inclinant la tête, semble la remercier. Des dauphins semés dans le champ indiquent que la scène se passe au milieu des eaux.

Le dessous de la coupe,, porte des représentations qui n’ont pas un caractère moins attique que la grande composition de l’intérieur : ce sont encore des exploits de Thésée. De chaque coté, entre les anses, sont deux groupes : on voit ainsi, sur un des côtés, Thésée saisissant le brigand Skiron par les jambes, et le

Les vases à figures rouges. Euphronios.

jetant dans la mer du haut des fameuses roches sur l’escarpement desquelles était entaillé le sentier conduisant de Mégare à Corinthe; puis le héros athénien achevant un second brigand, Procroustès,

Fig. 69. — Thésée recevant d’Amphitrite l’anneau de Minos. Peinture d’une coupe d’Euphronios. (Musée du Louvre.)

déjà tombé sur ses genoux et faisant d’inutiles gestes de supplication. Sur l’autre moitié est d’abord la lutte de Thésée et de Cercyon; ils se sont pris à bras le corps, et Thésée qui a déjà forcé son adversaire à baisser la tête et à courber l’échine va

Les vases à figures rouges. Eiiphronios.

évidemment être vainqueur. Enfin vient la lutte moins périlleuse dans laquelle le fils d’Égée dompta le taureau de Marathon et lui lia les pattes pour le porter à l’Acropole et l’y sacrifier à Athéna.

Dans le champ de la composition intérieure, à gauche, derrière Thésée, est la signature :

EVCDRO [ vioç è] POIE^EA^

Les dimensions de cette peinture sont telles qu’elles permettent d’apprécier aisément les caractères distinctifs du talent d’Euphronios. De même que les légendes auxquelles il a emprunté ses sujets appartiennent à la religion athénienne, de même le style de son œuvre est exactement conforme à la tradition attique. Ce qui frappe tout d’abord dans ce style, c’est l’élégance simple et facile de la composition, le soin consciencieux appliqué aux moindres détails, l’exquise pureté des contours, l’étonnante finesse du trait. La figure et le corps presque nu de Thésée sont des modèles de grâce juvénile et de chasteté.

Une intelligence déjà très grande du mouvement de la vie, combinée avec un reste de la routine archaïque reconnaissable encore dans les petits plissements des tuniques, des chlamydes et des manteaux, ainsi que dans la position oblique des yeux, la saillie du nez et le demi-sourire des lèvres, tout ce mélange de gaucherie naïve et de sens inné du beau rappelle bien ce que les écrivains anciens nous disent du maître qui, jusqu’au milieu du cinquième siècle, maintenait, au moment même de la révolution suscitée par le puissant génie de Phidias, les vieux principes de l’école de sculpture attique. Ce qu’ils nous apprennent de la Sosandra de Calamis, de son sourire grave et discret, de la pudeur répandue sur ses traits, de l’élégance et de la décence avec lesquelles elle était vêtue, de l’harmonie, de la délicatesse et du charme de ses formes, ainsi que de la correction savante de tous ses mouvements, tous ces éloges peuvent également s’appliquer aux figures féminines de la coupe de Thésée auprès d' Amphitrite.

Les vases à figures rouges. Eiiphronios.

C’est également aux premières années de l’activité artistique d’Euphronios que remonte une sorte de psykter., ou, plus exactement, de chytropous qui a passé de la collection Campana au musée de l’Ermitage'. Des scènes héroïques, ce vase nous fait passer aux joyeusetés les plus franchement bachiques. Sur une bande circulaire qui occupe la plus grande partie du renflement de la panse, est représentée une réunion de courtisanes, à demi couchées sur ces petits lits (xAîvat) dont on se servait dans les festins, les épaules ou l’un des coudes appuyés sur des oreillers élégamment brodés. Toutes ces femmes sont absolument nues : VopisthosphendoJiè , sorte de foulard roulé un peu lâche, dont la partie large soutient par derrière les cheveux et dont les extrémités sont agrafées sur le sommet de la tête, est la seule pièce d’étoffe qui les touche, et l’artiste, dans son scrupule d’exactitude, n’a cru pouvoir rien cacher.

Ces femmes sont des buveuses : la couronne d’ache, qui passait pour rendre l’ivresse plus lente à venir et plus douce à supporter, est posée autour de leur tête. Elles égayent la fin de leur orgie en jouant ensemble le jeu à la mode. Une musicienne, Sekliné, (le nom est écrit de droite à gauche), leur donne la mesure avec la double flûte. Smikra (la petite), un skyphos dans la main gauche, s’appuie du coude gauche sur son oreiller et se tient à moitié dressée. Elle a l’index de la main droite passé dans l’anse d’un second skyphos, et, détournant les yeux, s’apprête à lancer le reste du contenu du vase. A côté de son bras droit sont écrits les mots qu’elle prononce

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