Arch. Zeitung, 1876, pl. XIV
4. Compte rendu de la commission de Saint-Pétersbourg, 1872, pl. V, lig. 5-6.
Les vases à figures rouges du quatrième siècle.
la grâce et de la finesse. Dans la technique du bas-relief, les sculpteurs s’écartent' déjà de la tradition de Phidias; ils espacent la composition, et répartissent les personnages sur un fond moins rempli; ils font flotter au vent les draperies et les refouillent curieusement ; enfin, ils introduisent dans les attitudes un mouvement et un élan qui font pressentir l’art passionné et sensuel de Praxitèle et de Scopas. Les peintres céramistes suivent la même voie, et quand la fabrication attique reprend son essor, dans le premier quart du quatrième siècle, ils s’y engagent résolument.
Un des caractères les plus saillants du nouveau style, c’est un effort marqué pour assouplir les procédés de composition encore un peu rigides des peintres de la période précédente. Nous ne pouvons pas mentionner d’exemple plus intéressant qu’un très beau cratère du Louvre, trouvé en 1880, à Orvieto, dans les fouilles de l’ingénieur Mancini, et qui est certainement de fabrique athénienne'. Bien que la composition ne se scinde pas en deux parties au point d’attache des anses, le sujet, comme l’a reconnu M. G. Robert, est emprunté à deux légendes différentes. D’un côté, des héros sont groupés sur le versant d’une montagne, autour d’Athéna et d’Héraclès, les uns debout, les autres assis ou à demi couchés ; suivant une interprétation vraisemblable, ce sont les Argonautes, réunis au moment du départ. Sur l’autre face, on voit une des plus anciennes représentations du meurtre des Niobides. Le lieu de la scène est le mont Sipyle, où la tradition attique, suivie par les logographes, avait localisé la légende. Sur la pente de la montagne, Apollon et Artémis accomplissent l’œuvre cruelle de la vengeance de Latone ; l’un décoche une flèche, tandis que l’autre tire un trait de son carquois. Autour des deux divinités, les fils et les filles de Niobé, blessés à mort ou déjà expirants, sont disséminés sur les flancs rocheux du Sipyle. Des lignes blanches dessinent les accidents du terrain, et l’artiste en a profité pour cacher
I. Momimenti iiiediti, t. XI, pl. 38-‘40. Cf. C. Robert, .4 n«a/i, 1882, p. 272.
Vases à dorures et à couleurs.
à demi, derrière une saillie du roc, le corps d’une des Niobides. Cette préoccupation d’introduire la perspective dans le groupement des figures, de les disposer sur plusieurs plans, en un mot, d’emprunter à la peinture des procédés de composition plus libres, est chose toute nouvelle ; c’est une rupture complète avec l’ancienne méthode. L’exemple fourni par le cratère du Louvre offre d’autant
Fig. 91. — Thésée combattant contre les Amazones. Aryballe trouvé à Cumes. (Musée de Naples.)
plus d’intérêt, que le caractère pictural de la composition s’y allie encore avec le style sévère de la grande époque. Le dessin énergique et accusé des figures, le type conventionnel des visages vus de face ou de trois quarts, font penser au style du cinquième siècle. Le cratère d’Orvieto est donc une œuvre de la période de transition, et il est possible de le dater, avec M. G. Robert, des premières années du quatrième siècle '.
I. M. Helbig {Bullettino, 1881, p. 276) a proposé de le placer vers le milieu du quatrième siècle, date qui paraît trop basse. D'autre part, on ne peut guère souscrire à l’opinion de M. Winter, qui le place beaucoup plus tôt, vers 480. {Jüngeren attischen Vasen, p. 44).
Les vases à ügiires ronges du quatrième siècle.
Une fois connu, ce procédé de composition devient d’un usage fréquent. Il est surtout appliqué dans les scènes où les personnages sont nombreux; les céramistes y trouvent cet avantage d’introduire plus de variété dans les lignes et dans les attitudes, et de disposer d’un champ plus étendu pour y répartir les figures. On s’en rendra facilement compte en comparant aux vases de la période précédente celui que reproduit notre figure 91. C’est un aryballe trouvé à Cumes, mais de pur style attique, et qui occupe une place d’honneur parmi les richesses céramiques réunies au musée de Naples'. Sur le pourtour de la panse se développe une scène très mouvementée, dont notre dessin ne donne qu’une partie. Thésée et ses compagnons sont aux prises avec les Amazones, et la lutte se poursuit sur un terrain accidenté. Le chef des Grecs, Thésée (OH$eY$) combat contre une Amazone dont le nom ne se déchiffre pas avec certitude, mais qui paraît être Antiané; celle-ci recule en se défendant contre le héros athénien qui l’assaille en se couvrant de son bouclier. A droite, une autre guerrière, Klyméné, fuit en descendant en toute hâte une pente rapide, et cherche à parer le coup de lance que lui porte le héros éponyme d’un des dèmes attiques, Phaléros. Le combat se continue au même niveau entre Monichos et Aristomaché. Au premier plan, Créusa (KPEO$A), armée à la grecque, est tombée dans sa fuite, et Phylakos va la frapper de sa courte épée, sans se soucier des traits que fait pleuvoir sur lui une des compagnes de Créusa, dont le nom a été emporté par une cassure du vase. Enfin, à droite, Astyochos, la lance en arrêt, s’avance contre Okyalé, qui se défend à coups de flèches, et derrière elle, Tithras, blessée, est assise auprès d’un bouquet de lauriers. Le même sujet, on le sait, avait été traité par Phidias, sur le bouclier de la Parthénos, et les copies conservées nous montrent que Phidias avait adopté le même parti pitto-
I. Fiorolli, Raccolta dei vasi rinvenuti a Cuma, pl. VIII; BuUettino archeologico napoletano, nouvelle série^ V, 8; Heydemann, Vasensammhingen des Miiseo Nationale :{u Neapel, Race. Cumana, n° 23g.
l^ases à dorures et à couleurs.
resque dans le groupement des figures. Est-ce à dire que l’auteur de l’aryballe de Cumes se soit inspiré de l’œuvre du maître athénien? Nullement. Ces attitudes violentes, ces oppositions dramatiques, ces proportions allongées qui donnent aux figures un aspect élancé, montrent assez qu’il est un adepte du style nouveau. Les Grecs et les Amazones du vase de Cumes font déjà pressentir ceux de la frise du mausolée d’Halicarnasse, et le sens du pathé-
tique qui éclate dans la composition nous avertit que nous avons déjà franchi les premières années du quatrième siècle.
Nous plaçons à une date un peu plus récente un vase qui, pour la finesse de l’exécution et l’élégance du style, trouve peu de rivaux. Les qualités charmantes qui distinguent, entre tous, les produits attiques de 38o à 35o apparaissent à un haut degré dans un aryballe trouvé en Attique, à Trachonès, en 1872; après avoir passé successivement dans les collections Sotiriadès et Sabouroff, ce vase appartient aujourd’hui au musée de Berlin '.
I . Il a été dessiné par M. Chaplain pour l’ouvrage de M. A. Dumont, Les Céramiques
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Comme dans l’aryballe de Cumes, dont le vase de Trachonès se rapproche beaucoup pour le style, les figures sont disposées sur plusieurs plans; mais ici c’est une scène riante que le peintre a représentée. Assis sur un tertre fleuri, Dionysos assiste aux danses des nymphes qui forment son cortège habituel. L’attention du dieu et de ses compagnons se concentre sur une figure qui occupe le milieu de la composition. Phanopé, l’une des nymphes, danse au son du t}^mpanon dont joue une de ses compagnes, Périklyméné. Debout sur la pointe des pieds, les bras étendus, le buste cambré, Phanopé se livre à une de ces danses dont la tradition n’est pas encore perdue en Orient, et qui consiste en mouvements vifs et rapides, exécutés presque sans changer de place. Si peu violente qu’elle paraisse, cette danse n’en provoque pas moins une certaine ivresse : témoin cette autre nymphe, Naïa, qui, tout étourdie et défaillante, a laissé échapper son thyrse et tomberait privée de sentiment si Nymphé ne la retenait dans ses bras. A droite et à gauche sont répartis, dans des attitudes pleines d’une grâce nonchalante, les spectateurs de la scène. Derrière Dionysos c’est Komos, un Silène au nez camard ; puis Choro, une nymphe, étendue au milieu des fleurs, les bras repliés sous sa tête; enfin Kalé, accoudée sur un rocher et regardant la danseuse avec une attention naïve. De l’autre côté, Makaria, Anthé et Silène sont groupés avec un art infini, et, un peu à l’écart, Khrysis, tenant à la main une double flûte, converse gravement avec Kisso, qui l’écoute dans une attitude pensive. Toute la scène est conçue avec un goût parfait, et l’esprit, la verve aisée et gracieuse dont le céramiste a fait preuve, n’ont d’égal que la merveilleuse délicatesse du style. Ajoutez que des touches discrètes de dorure, posées sur les bracelets, les boucles d’oreilles et les couronnes des personnages, rehaussent çà et là le dessin au trait et font encore valoir le beau ton rouge de la terre. Avec l’aryballe de
de la Grèce propre, pl. XII, XIII. Une reproduction en couleurs a été donnée par M. Furtwaengler, Collection Sabouroff, pl. LV.
Vases à dorures el à coideiirs.
Trachonès, nous sommes arrivés à la période la plus brillante du beau style du quatrième siècle ‘ ; la céramique attique ne produira rien de plus achevé.
Le cycle de Dionysos a également inspiré le sujet de la pyxis attique reproduite en tête de ce chapitre^. Mais combien cette scène diffère du tableau paisible que nous avons décrit! Ici les danseuses sont emportées par un mouvement violent. C’est avec une sorte de délire que les Ménades se livrent à toute l’ivresse de la danse bachique; l’une d’elles a même laissé tomber le haut de son chiton, et, le buste nu, la tête renversée, le regard perdu dans l’extase, elle s’abandonne avec volupté à la passion qui transporte tout son être. Oubliez les petites dimensions du vase : vous serez tenté de reconnaître dans cette composition comme un reflet du grand art. Ne songe- t-on pas à la Ménade déchirant un chevreau, où Scopas avait rendu avec tant de bonheur tous les caractères physiques du délire bachique?
Ces exemples montrent assez que, pour la manière de comprendre les sujets mythologiques, les céramistes de la nouvelle école suivent le mouvement général de l’art. Comme les sculpteurs dont ils sont contemporains, ils cherchent à y faire prévaloir le côté gracieux ou sensuel. Mais la mythologie n’est pas leur unique préoccupation : ils abordent volontiers des sujets moins ambitieux, empruntés tout simplement à la vie intime et familière. Au reste, les artistes de la fin du cinquième siècle leur avaient déjà frayé la voie. On connaît en particulier une série de vases dont la destination commandait des sujets d’un ordre tout spécial ; ce sont les belles amphores à panse élancée, à col allongé, désignées sous le nom de loutrophores^ et qui jouaient un rôle aussi bien dans le rituel funéraire que dans les cérémonies du mariage
1. M. Fürtwaengler place ce vase vers 400 (notice de la planche LV de la Collection SabouroffJ . Il nous paraît plus récent d’une vingtaine d’années.