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CHAPITRE IV

LA PRÉDICATION DE LA CHARITÉ ET LES AVANTAGES ACCORDÉS A L’ÉGLISE POUR FAIRE LE BIEN

Les grands évêques dont la parole remplit les iv® et v® siècles professent à l’égard des obligations du riche envers le pauvre les mêmes sentiments que leurs prédécesseurs ; cette remarque n’a rien qui puisse surprendre, car tous puisent leurs inspirations dans l’Evangile.

Chacun d’eux apparaît, néanmoins, avec son caractère propre. La hardiesse des peintures^ la richesse du coloris dominent chez Basile et Jean Chrysostome, ces orientaux à l’imagination brillante ; alors qu’en Occident Ambroise et Augustin exposent des principes identiques avec un langage plus grave et une émotion plus contenue.

Le débordement universel du paupérisme, les scandales de la cour de Byzance, la permanence d’un luxe effréné au sein de familles chrétiennes, au moins de nom, expliquent d’ailleurs ce que l’on peut trouver parfois d’excessif dans la prédication du saint qui, sous Arcadius, occupe avec tant d’éclat le siège de Constantinople en méritant le surnom de bouche d'or.

Mais il ne suffît pas, pour assurer le soulagement des nécessiteux, de ressources fournies au jour le jour par les fidèles ; l’Eglise a besoin de fondations, de propriétés; réserve sainte, destinée à pourvoir d’une manière régulière au service des infortunés quelle assiste. Sous ce rapport, l’intervention des Empereurs devient indispensable, et les privilèges qu’ils concèdent permettent d’étendre et de régulariser les secours.

§ — La prédication de la charité.

Il ne faut pas, disent les orateurs sacrés, trafiquer de la misère du peuple ; tyranniser les pauvres, accroître leur indigence par les usures : tirer un gain illicite de l'argent prêté en vue de satisfaire aux plus pressantes détresses. On ne saurait alléguer comme excuse que les emprunteurs se réjouissent de ces prêts, car la dureté seule de ceux qui possèdent amène les nécessiteux à recourir à de pareils expédients.

L'usure est à la fois préjudiciable au pauvre dont elle accroît la misère, et au riche dont elle nourrit l’avarice h

Si, vous, puissants de la terre, s’écrie Jean Chrysostome, vous accaparez le blé ; si vous le faites renchérir ; si vous imaginez d’autres moyens odieux de trafic, quel espoir de salut vous restet-il^?

Saint Basile nous peint les grands possesseurs du sol, avides, exigeant plus qu’on ne leur doit, entourés au dernier jour de tous ces opprimés qui se dressent devant eux pour leur reprocher leurs injustices

Que sont, en effet, les riches selon les intentions du Créateur ? Les GRENIERS DES PAUVRES ; les ministres de Dieu ; les intendants placés par le Maître commun pour prendre soin de leurs compagnons de servitude. Dispensateurs de biens qui semblent leur appartenir, ils ne peuvent impunément les employer à d’autres usages. (( Vous donnez, dit saint Jean Chrysostome aux élégantes de son temps, mille talents pour être vêtues d’or, et les membres du Christ n’ont pas de pain »

1. S. Jean Chrys., Comm. sur saint Mathieu^ hom. LVI (Migne, LVIII, p. 555- 558) ; Comm. sur la 11^ épitre aux Corinth., hom. XVII, § 3 (Migne, LXI, p. 522); S. Hieron., Comm. in Ezech., VI, cap. XVIII (Migne, XXII, p. 176-177).

2. Dans son homélie XXXIX, § 7, sur la D® épît. aux Corinth., saint Jean Chrysostome marque au fer rouge ce type d’accapareur, qui, escomptant la famine, amasse des monceaux de grains et. à la cessation imprévue du fléau, se lamente sur le bénéfice qu’il n’a pu réaliser (Migne, LXI, p. 343).

3. S.. Basile, Hom. sur les riches, § 6 (Migne, XXXI, p. 295); S. Jean Chr^^s., Com. sur saint Mathieu, hom. LXI, § 3 (Migne, LVIII, p. 591-592) ; S. August., Epist., CCXLII (Migne, XXXIII, p. 1062).

4. S. August., Serm., CCCLXXI, cap. IV (Migne, XXXIX, p. 1671); S. Basile, homélie sur ce texte de saint Luc : Destruam horrea mea, § 7 (Migne, XXXI, p.

LA PRÉDICATION DE LA CHARITÉ

L'homme jouissant des dons de la fortune, sans en user g-énéreusement, trouve des accusateurs dans tous ceux auxquels il refuse le nécessaire. Par son inhumanité, une créature faite à l’image divine soulFre, devient méconnaissable, tandis que la tête des mules conduisant la femme de ce riche propriétaire est chargée d’ornements étincelants ; aussi bien que les cuirs et les poutres formant la charpente de son toit. Ses lits eux-mêmes resplendissent de l’éclat de l’argent

Ne pas faire l’aumône avec ses biens, tandis qu’on le peut, n’hésitent pas à dire les Pères, c’est commettre un vol.

Les richesses appartiennent au souverain Maître. Un receveur public, au lieu de s’occuper de distribuer l’argent comme il en a reçu l’ordre, le fait-il servir à ses propres jouissances, on le livre au supplice. L’homme fortuné, lui aussi, est comptable de trésors qui doivent être distribués aux pauvres; il a la charge de les répartir entre les indigents qui comme lui sont les serviteurs du Maître. Son patrimoine n’est pas k lui seul, il appartient également à ses frères

Et d’ailleurs celui qui manque de tout donne au riche des leçons de vertu et d’humanité. Ces infirmes, ces vieillards debout à la porte des églises ont de l’analogie avec les vases pleins d’eau dans lesquels les fidèles purifient leurs mains ; cette eau enlève les impuretés du corps ; Faumône efface les souillures spirituelles

En vous racontant la parabole des vierges sages et des vierges folles, l’Ecriture sainte n’entend pas parler d’huile et de feu.

275) ; s. Jean Chrysostome, Comm. sur saint Mathieu^ hom. LXXXIX, § 4 (Migne, LVIII, p. 707, 786 et 787).

5. « Je passe sous silence, ajoute l’orateur, des meubles plus vils encore. Si cela vous fait frissonner, abstenez-vous d’agir ainsi, et mes paroles ne tomberont pas sur vous ; renoncez à cette folie, car il y a dans cette passion une folie évidente {Comm. sur Vépître aux Rom.., hom. XI, § 6 ; f/e hom. sur Lazare, § 4 ; Comm. sur saint Jean, hom. XXVII, § 3; Migne, LX, p. 492 ; XLVIII, p. 987-988 ; LIX,p. 161-162).

6. « Si Dieu vous a destiné à posséder de grands biens, ce n’est pas pour que vous les consumiez dans la débauche, l’ivrognerie, la bonne chère, la somptuosité des vêtements, la mollesse, c’est pour que vous en fassiez la distribution aux pauvres (S. Jean Ghrysost., IR hom. sur Lazare, § 4 (Migne, LVIII, p. 987-988) ; Comm. sur saint Mathieu, hom. LXXVII, § 4 (Migne, LVIII, p. 708).

7. S. Jean Ghrysost., IIR hom. sur la pénitence, § 2 ; IID hom. sur ce texte : parce que nous avons un même esprit de foi (Migne, XLIX, p. 293; LI, p. 300- 301).

mais de la virginité et de la bonté. Le feu est le symbole de la virginité, l’huile celui de l’aumône. Ce passage signifie que la virginité doit être accompagnée de charité, sans quoi le salut des vierges est incertain. Or, qui vend cette huile? qui; sinon les pauvres. Ils donnent plutôt qu’ils ne reçoivent.

L’aumône, continue saint Jean Chrjsostome, est un gain et non une perte ; un prêt avantageux, non une dépense ; le chrétien reçoit plus qu’il ne donne ; il distribue du pain et obtient en échange la vie éternelle ; un simple habit se trouve transformé en un vêtement d’immortalité

L’aumône, en effet, efface les péchés ; elle se tient à côté du miséricordieux comparaissant au tribunal du Juge suprême et plaide sa cause ; elle fait retentir mille et mille voix qui le bénissent. « Tout péché est au-dessous de l’aumône, remède souverain pour toute blessures. ^ »

A condition, bien entendu, que le but de celui qui donne est légitime. Arrière Thomme désireux, en nourrissant les pauvres, d’acquérir une sorte d’impunité, lui permettant de continuer à faire le mal; il augmente ses fautes loin de les diminuer

La récompense des actes charitables est assurée ; Dieu luimême engage sa parole et devient caution de l’emprunteur sans ressources

De quelle manière doit-on faire l’aumône ? Avec joie; non point en vue d’échapper à l’importunité de l’indigent. Le laboureur en jetant la semence, loin de craindre une perte, voit au contraire, dans cet acte, le gage d’une abondante récolte. Et, néan-

8. S. JeanChrys., Contre les Amonéens, hom. VIII, § 2 (Migne, XLVIII, p. 770); S. Hieron., Epist., GXXX, ad Demetriadem, de serv. virginitate, § 14 : « Laudent te esurientium viscera non ructantium opulenta convivia » (Migne, XXII, p. 1118) ; S. Arabr., de Nabuthe Jezraelita, XII (Migne, XIV, 746-747) ; S. August., in Psalm., XLVIII, Serm., I, § 10; in Psalm., CXXV, § 11 (Migne, XXXVI, p. 550 ; XXXVII, p. 1664).

9. S. Jean Ghrys., Hom. sur la pénitence, § 3 (Migne, XLIX, p. 295-296); Comm' sur les Actes des apôtres, hom. XXII, § 3 ; XXV, § 3 (Migne, LX, p, 175-196),

10. S. August., de Scrip. serm., XXXIX, § 4 « Nam si ideo das, ut liceat tibi semper impune peccare, non Ghristum pascis, sed judicem corrumpere conaris » (Migne, XXXVIII, p. 244).

11 « Dieu voyait le pauvre mis en danger par sa misère et le riche par son inhumanité, c’est pourquoi il se place entre les deux » (S. Jean Ghrys., VIP hom. sur la pénitence, § 7 ; hom. sur ce texte : il faut qu’il y ait des hérésies, % 5; Migne, XLIX, p. 335; LI, p. 260).

LA PRÉDICATION DE LA CHARITÉ

moins, son gage à lui est précaire, tandis que la personne charitable confie son argent à Jésus-Christ^-.

Il faut aussi, en donnant, éviter: d’une part, une prodigalité irréfléchie, de nature à susciter des plaintes légitimes au sein de la famille ; de l’autre, toute matière à scandale

Les Pères recommandent également de fuir, dans l’exercice de la charité, le vain orgueil et la recherche de l’approbation louangeuse des hommes

L’aumône par excellence comprend le don de soi-même ; il convient d’avoir l’humilité qui aime à servir les pauvres ; compris de la sorte, ce commandement divin esta la portée de tous^®.

(( Je suis pauvre, dites-vous, c’est d’après la pureté d’intention et non d’après les biens alloués que se mesure l’aumône. Donnez selon votre pouvoir ; donnez du pain ; si vous n’avez pas de pain, donnez une obole ; si vous n’avez pas une obole, donnez un verre d’eau seulement . Si vous n’avez même pas cela, compatissez aux misères d’autrui et vous gagnerez la récompense » La bonne volonté suffit ^ar il est certain que Jésus-Christ

12. S. Jean Ghrys., Hom. sur Z’aHmone, § 1®*’ (Migne, LI, p. 261); hom. sur ce texte ! il faut qu’il y ait des hérésies^ § 3 (Migne, LI, p. 256). « Si vous donnez du pain avec tristesse, vous perdrez et votre pain, et le mérite de votre action » (S, August., In psalm., XLII, § 8 ; Migne, XXXVI, p. 482) ; S. Ambr,, de officiis ministrorum^ I, cap. XXX (Migne, XVI, p. 65 et seqq.).

13. S. August., Epist., GCLXII (Domm., religios. Ecdic.; Migne, XXXIII, p. 1079).

14. S. Jean Ghrys., Traité des cohabitations illicites, § 7 : « Montrez-donc que vous agissez pour Dieu , secourez les femmes âgées, infirmes. Si vous ne voulez pas même les voir en imagination, si vous continuez à vous occuper de celles qui sont jeunes et belles, expliquant cette recherche honteuse par une excuse que l’on ne saurait accepter, mettant en avant le prétexte spécieux de la protection de ces vierges, vous pourrez bien tromper les hommes, mais il n’en sera pas de même de Dieu, ce juge que les présents ne peuvent corrompre » (Migne, XLVII, p. 504-505.)

15. S. August., De serm. domini in monte, lib. duo, lib. secundus, § 8 ; Serm. de decem chordis, cap. XII, 19 (Migne, XXXIV, p. 1273 ; XXXVIII, p. 89).

16. S. August., Serm., GGLIX, §5 (Migne, XXXVIII, p. 1200-1201).

17. « Le Seigneur a dit : un verre d’eau froide, pour que personne ne puisse prétexter n’avoir pas de bois pour chauffer l'eau » (S. August., in Psalm., GXXV, § 12; Migne, XXXVII, p. 1665).

18. S. Jean Ghrys,, Contre les Anoméens, hom. VIII, § 2 ; IIP hom. sur Vaumône, § 3 (Migne, XLVIII, p. 770 ; XLIX, p. 295-296) ; Comm. sur VEpît. de saint Paul aux Hébreux, hom. I ; hom. XXXII (Migne, LXIII, p. 19-20 et p. 423).-

19. « Même à celui qui n’a rien, la bonne volonté est comptée tout entière. Et les mendiants ne se donnent-ils pas mutuellement?... Dieu ne les a pas privés d’un moyen propre à attester qu’ils font l’aumône. En voilà un qui ne peut marcher, celui

nous tient compte de tout quand il voit notre sincère désir de lui plaire-*^. »

Il est prescrit aussi de relever le pauvre par un doux regard, une parole sympathique avant de lui faire l’aumône ; souvent un mot de bonté touche plus l'indigent que le bienfait lui-même

Quelle harmonie complète existe dans toutes ces prescriptions entre les orateurs sacrés du v® siècle et les Pères de l’âge des persécutions ! C’est un égal amour de F humanité souffrante qui les inspire.

Maintenant à qui faut-il donner? Les réponses semblent ici contradictoires au premier abord ; cette contradiction n’est toutefois qu’apparente, parce que les passages cités ne s’appliquent nullement à des situations semblables.

Saint Jean Grysostome vit au milieu de populations accablées par des désastres sans nombre : tremblements de terre formidables ; invasions des Goths. Un jour, à Antioche, se rendant à l’église par une saison rigoureuse, il laisse de côté le sermon préparé et prononce son admirable homélie sur Faumône

(( Je viens, dit-il, remplir une ambassade aussi convenable à mon ministère que digne de votre attention. Ce sont les pauvres de cette ville qui m’envoient vers vous ; le spectacle de leur misère parle à mon cœur. En traversant la place et les carrefours, empressé, selon ma coutume, de venir vous rompre le pain de la parole, j’ai vu une multitude d’infortunés étendus sur

qui marche prête ses pieds au boiteux ; celui qui voit prête ses yeux à l’aveugle; celui qui est jeune et bien portant prête ses forces au malade, ou au vieillard, et le porte...» (S. August., In Psalm., CXXV, § 12; Migne, XXXvil, p. 1665).

20. S. Hieron., Epist., CXLV, ad Exuperantium {Migne, XXII, p. 1192). « Que le jeûne, dit saint Augustin, profite aux malheureux, « ita jejuna ut alio manducante prandisse te gaudeas, propter orationes, ut exaudiaris. » In Psalm., XLIl, § 8 (Migne, XXXVI, p. 482 j. Il est facile également : aux ouvriers de prélever chaque jour une petite portion de leur salaire en faveur des pauvres ; aux marchands de mettre de côté 1 es prémices de l’objet vendu (S. Jean Grys., Comm. sur la épit. aux Corinth., hom. XLIIl, §4 (Migne, LXI, p. 372-373) ; S. August., in Psalm. ^ GXLVI, § 17 (Migne, XXXVII, p. 1911).

21. S. Jean Ghrys., Traité du sacerdoce, liv. III, § 16 ; Hom. sur les veuves, §14 et 15 (Migne, XLVIII, p. 654-656 ; LI, p. 334-335).

22. « Puisque nous le savons, ne soyons pas désagréables à ceux qui nous approchent; si nous pouvons adoucir leur misère, faisons-le de bonne grâce et de bon cœur pour qu’ils reçoivent encore plus que nous ne donnons » (S. Jean Ghrys., Hom. sur la Genèse, hom. XLI, § 7; Migne, LUI, p. 384-385).

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