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CHAPITRE V

LES SECOURS ATTRIBUÉS AUX MALHEUREUX

g 1er — rachat des captifs.

Nous avons souvent l’occasion, dans cette histoire, de parler des captifs. Le nombre de ces infortunés s’accroît sans cesse avec la fréquence des invasions * . « Enchaînés par le cou comme des chiens, accablés sous le poids de fardeaux, offerts en vente sur la route, les anciens maîtres du monde marchent, tout souillés de poussière, entre les chariots de l’ennemi »

Quelle situation cruelle est la leur ! Un jour ils vivent heureux, entourés de leur famille, au milieu de compatriotes ; le lendemain, entraînés par une bande armée, dans un pays lointain, sauvag-e, ils se voient réduits à de durs travaux ; soumis aux caprices de maîtres dont la langue même leur est inconnue.

Pour les femmes, les jeunes filles, quels dangers sans cesse renaissants ! Beaucoup se donnent la mort pour échapper à l’infamie^.

1. Après les ravages des Goths en Thrace et en Illyrie, le nombre des' captifs était considérable : « Quanti ubique vénales erant toto captivi orbe, quos si revoces, unius provinciæ numerum explere non possint » (S. Ambr., de off. minist., II, 15; Migne, XVI, p. 121).

2. Ed, Leblant, Inscrip. chrét. de la, Gaule, ant. au Vllb siècle, 2 vol. et atlas, 1865, t. II, n° 543, p. 287.

3. Les Pères luttent contre ces actes de désespoir. « Il est sans doute déplorable, écrit saint Augustin, de voir de saintes et chastes femmes réduites en captivité; mais leur Dieu n’est pas captif et il ne les abandonne pas... Quand l’âme demeure pure et ne donne point son assentiment à l’impureté, le corps est exempt de tout acte criminel. La violence que cette victime a soufferte n'imprime nullement en elle la honte de la conmption mais bien la blessure du martyre. « Omnis que ilia violentia non pro corruptionis turpitudine sed pro passionis vulnere deputabitur »> {EpisL, GXI, ad Victorian., § 7 et 9; Migne, XXXIII, p. 425- 427).

Aussi les communautés chrétiennes, les âmes pieuses ^ mettentelles tout en œuvre afin de secourir ces victimes de la force brutale. Les captifs se trouvent rachetés par milliers et les vases sacrés, les ornements, brisés s’il le faut, fournissent le prix de ces rançons. Aux reproches qui lui sont adressés à ce sujet, le grand évêque de Milan répond : « Faut-il perdre les âmes pour garder un peu d’or ? » Et, lors de la lutte contre Symmaque à propos de l’autel de la Victoire, il déclare, s’adressant aux idolâtres : « Chez nous, les biens de l’Eglise forment le trésor des pauvres. Possessio Ecclesiæ sumptus est egenorum. Combien vos temples rachètent-ils de captifs? Combien d’aumônes distribuent-ils aux indigents ? Combien de subsides envoient-ils aux proscrits ? Numerent quos redemerint templa captivos ; quæ contulerint alimenta pauperibus ; quibus exsulibus vivendi subsidia ministraverint^. »

Saint Augustin ; Deogratias, évêque de Carthage ; cent autres agissent de même. Saint Grégoire le Grand nous montre (est-ce une légende ?) Paulin de Noie, ses ressources une fois épuisées, se livrant aux Vandales à la place du fils unique d’une pauvre veuve, et les barbares touchés de ce sacrifice lui accordant, plus tard, la délivrance de tous les captifs originaires de son diocèse

On aime à suivre par la pensée ces ambassades pacifiques qui vont dans le camp des vainqueurs, apporter les trésors des fidèles et reviennent entourés de frères sauvés de la servitude, de la honte, de la mort".

4. Telle est la « nobilis Eugenia » de Marseille dont l’épitaphe porte : Captivos opibus vinclis laxavit iniquis. « Rien mieux peut-être que les inscriptions, ajoute Ed. Leblant, ne nous a gardé la mémoire d’un incomparable malheur qui vint s’abattre sur l’Empire aux jours de lïnvasion barbare. Rien ne nous dit avec une plus simple éloquence les elîorts de la charité devant cette immense infortune. Alors que, devenus esclaves, des malheureux quittaient leur patrie, leur foyer; tout sacrifier pour les sauver devint presque une vertu vulgaire... » {Inscrip. chrét., op. cit., p. 285).

5. De off. minist.^ II, xxxviii; Epist., XVIII; Relationi Symmachi respondet Amhrosius, § 16 (Migne, XVI, p. 139-141 — p. 977).

6. Dialoqorum, lib. III, cap. I, t. II, p. 278 et seqq. {Sanct. Gregor.^ Papae, I, opéra omnia, 4 vol. in-fol., Parisiis, MDGGV). Les historiens qui contestent l’authenticité du récit, concèdent, avec G. Boissier, que l’évêque de Noie « était bien capable de faire ce que la légende lui attribue » [Fin du paganisme, op. cit., t. II, chap. II, p. 102-103).

7. La charité chrétienne ne fait ici aucune acception de nationalité ; Acacius,

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Les Empereurs secondent ce mouvement par leurs constitutions ; ils font revivre les lois de leurs prédécesseurs païens en ce qu’elles ont de favorable aux captifs ^ et décident que les legs au profit de ces infortunés ne peuvent être annulés comme s’appliquant à des personnes incertaines. A défaut d’exécuteur testamentaire désigné, il appartient aux évêques de répartir ces libéralités, à charge de faire connaître, dans le délai d’un an, le montant des sommes employées et le nom des prisonniers rachetés 9. La vente des vases sacrés, nous venons de le dire, est autorisée en vue de cette œuvre excellente entre toutes ; ne doit-on pas préférer les âmes aux ornements les plus précieux. « Quoniam non absurdum est, animas hominum quibuscunque vasis, vel vestimentis præferri». Même autorisation pour l’aliénation des immeubles^®.

Les captifs conservent leur personnalité ; ils peuvent tester Leurs enfants succèdent régulièrement ; toutefois ceux qui ont négligé de racheter des parents alors qu’ils le peuvent, se trouvent exhérédés pour cause d’ingratitude Contrairement à la législation antérieure, la captivité de l’un des conjoints ne dissout plus le mariage

Obligés de tenir compte des exigences de l’époque, les législateurs concèdent que le prix de la rançon doit être restitué, à ceux qui, l’ayant avancé, le réclament. Sans cela, l’individu

évêque d’Amida, lors d’une guerre, sauve 7.000 prisonniers perses, en vendant pour les racheter les ornements de son église. Cet acte de générosité amène une trêve des hostilités (Doellinger, Orig. du christ.^ t. II, chap. VI, p. 116).

8. Cod. Just., VIII, Li, de postliminio reversis^ 1 à 18. Les prisonniers non rachetés, dit Dioclétien (12), mais repris par la valeur de nos soldats, recouvrent sur-le-champ Vétat qu'ils avaient perdu par l’effet de la captivité. Il convient que les soldats qui les ont délivrés soient plutôt leurs protecteurs que leurs maîtres. « Receptos enim eos, non captos judicare debemus ; et militem nostrum defensorem eorum decet esse, non dominum. »

9. Cod. Just.., de Episcop., 28-49; Aiit. coll., IX, xiv, nov. GXXXI, cap. 11.

10. Cod. Just., I, ii; de Eccles., 21 : « Sanctissimas vero ecclesias (omnes seu œconomos) civitatum præcipimus alienare res immobiles pro captivorum redemptione » {Aut. coll., IX, iii, nov. GXX, cap. 9).

11. Imper. Léo. August., Const., XL : « Ut captivi testament! pactionem habeant. »

12. Dispositions réciproques à l’égard des parents qui négligent de racheter leurs enfants {Aut. coll., VIII, xvi, nov. GXV, cap. 4; Imper. Léo. August..i Const., XXXVI).

13. Aut. coll., IV, I. nov. XXII, cap. 7 : « Attamen humanius talia contemplantes, donec quidem est manifestum superesse aut virum, aut uxorem, manere insoluta matrimonia sinimus. »

libéré reste cinq ans à leur service, sans perdre sa liberté, s’il est de naissance ingénue

Pour compenser ce que cette décision a de pénible, ils accordent, sur les fonds du Trésor public, des subsides aux enfants de citoyens emmenés chez les barbares et se montrent pleins de sollicitude pour les prisonniers revenant dans leurs foyers ; que personne, disent Honorius et Théodose, ne leur nuise ; qu’on n’exige point d’eux le paiement des habits et des vivres fournis par humanité, et que partout où ils passent les chrétiens les accueillent fraternellement. « Et ut facilis executio proveniat, christianos proximorum locorum volumus hujus rei sollicitudinem gerere »

Ces prescriptions se rattachent à l’exercice de l’hospitalité, si en honneur dans le monde chrétien, et que d’ailleurs les orateurs sacrés ne manquent jamais de rappeler. Après avoir énuméré les mérites de cette vertu, saint Jean Ghrysostome ajoute : « Faites vous mêmes une hôtellerie de votre maison ; établissez-y un lit, une table; mettez-y de la lumière. N’est-il pas absurde que quand des soldats arrivent vous ayez pour eux des demeures toutes prêtes ; que vous y consacriez un grand soin ; leur fournissant tout ce dont ils ont besoin parce qu’ils vous protègent pendant la guerre et que d’un autre côté vous ne réserviez point un endroit où puissent demeurer les étrangers, où le Christ vienne reposer »

Le poète Fortunat sait, à ce propos, trouver d’heureux traits pour peindre, dans une épitaphe, les actes de miséricorde envers les inconnus.

Sollicitus quemcumque novum conspexit in Urbe,

Hune meruit veniens exui habere patrem,

14. « Ne quando enim damni consideratio in tali necessitate positis negari faciat emptionem » [Cod. Just.^ VIII, li, de postlim. rever., 20).

15. « Si etenim rationi consonum est, ut captivorum liberi e publico subsidium sentiant » {lmp. Léo. August. Const., XXXVI).

16. Cod. Theod., V, v, de postlim., 2 (ann. 409); Cod. Just., I, iv, de Episcop. aud., 11.

17. Hom. sur la Genèse, hom. XLI, § 4 (Migne, LUI, p. 379-380) ; Comm. sur les Actes des Apôtres, hom. XLV, § 4 (Migne, LX, p. 319-320).

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Pascere se credens Christum sub paupere forma, Ante omnes apud hune sumpsit egenus opem, Nec solum refovens sed dona latendo ministrans Amplius inde placet quod sine teste dédit

§2. — Du nombre et de la situation des pauvres dans les grandes cités de VEmpire.

En dehors des invasions, les causes multiples énumérées déjà: abus du fisc, multiplicité des affranchissements, désordres intérieurs, accroissent le paupérisme ;il faut y joindre les persécutions ariennes De nombreuses famines désolent les provinces, A Rome, à la fin du iv® siècle, on veut expulser les étrangers pauvres, en exceptant les comédiens, les mimes, les danseuses attachés aux théâtres et jugés nécessaires aux plaisirs du Peuple ! Saint Ambroise réussit à empêcher cette cruauté et cette infamie Durant le fléau, saint Basile, de Gésarée, convoque chaque matin les miséreux de tout âge, de tout sexe, et leur distribue, de ses propres mains, des soupes composées de légumes, d’herbes cuites et de sel, à la confection desquelles il veille lui-même -h

Les cités importantes où les habitants des campagnes se réfugient de préférence au moindre péril, regorgent d’indigents. On les voit couchés sur le sol, à moitié nus, privés de l’usage de leurs membres, aveugles Exposés aux rigueurs du froid, ils crient la nuit, errants, tels des animaux affamés; puis un peu de mauvaise paille forme leur lit-^.

18. Le Blant, Inscrip. chrét.^ op. cit., t. II, n" 645, p. 521. Sa sollicitude est toujours en éveil ; à peine a-t-il aperçu dans la ville quelque inconnu dépouillé de tout, que celui-ci a mérite aussitôt de l’avoir pour père. C’est le Christ lui-même qu’il a la conviction de nourrir en la personne des pauvres. Aussi auprès de nul autre l’indigent n’a jamais trouvé plus d’aide. Il ne se contente pas de faire la charité, il la fait en se cachant, et ses aumônes ont d’autant plus de prix qu’elles n’ont point de témoin.

19. Sous Constance, défense, à Alexandrie, aux ecclésiastiques fidèles à Athanase, de célébrer le service divin ou de distribuer les aumônes; défense aux pauvres de les recevoir (A. de Broglie, L’Église et VEmp. romain, op. cit., 2® partie, t. !*'■, chap. IV, p. 340).

20. Mgr Baunard, Hist. de saint Ambroise, op. cit., chap. IX, p. 136-137).

21. A. de Broglie, L’Église et VEmp. romain, op. cit., 3^ partie, t. !«'', chap. I®'',

22. S. Jean Chrys., Hom. sur l’aumône, § l®® ^Migne, LI, p. 261).

23. S. Jean Chrys., Comm. sur la V®® épit. aux Corinthiens, hom. XI, § 5 (Migne, LXI, p. 94) ; V® discours sur la Genèse, § 3 (Migne, LIV, p. 602-603).

Nombre de ces infortunés assièg-ent les bains publics ; le tremblement de leurs membres excite la pitié des baigneurs. D’autres, couverts de haillons, assis, ou appuyés sur un bâton, se tiennent, en ligne, à droite et à gauche, aux portes des églises; parfois l’entrée de l’édifice est envahie ^4.

Ces pauvres vont également dans les rues demander l’aumône de porte en porte ; ils se réunissent aussi par troupes le long des routes ; chacun d’eux met alors à découvert la partie du corps dont il souffre et étale sa misère^ afin d’accroître la compassion des voyageurs

Certains nécessiteux recourent à maintes jongleries dans l’espoir de recueillir une pièce de monnaie. Saint Jean Chrysostome rend les chrétiens de son temps responsables de tous ces désordres. Voilà, dit-il '-^, par suite de votre dureté, des misérables forcés de faire le métier de prestidigitateurs, de bouffons, de personnages ridicules. Vous les voyez avec des coupes, des vases de bois, des gobelets dans les doigts; chantant des refrains honteux, exprimant de grossières passions, vociférant, hurlant ; autour d’eux la foule s'amasse ; les uns donnent un morceau de pain, les autres une obole... On les arrête longtemps, c'est un plaisir pour les hommes, pour les femmes ! Qu’y a-t-il de plus triste que ce spectacle? C’est peu de chose, reprenezvous. On regarde cela comme peu de choses ! Alors que se trompent introduits parmi nous de nombreuses occasions de péchés. Un chant obscène, une musique énivrante amollissent l’aine et cette mollesse engendre la corruption des mœurs.

« Je gémis lorsque je pense que le malheureux invoquant Dieu, lui demandant pour vous dans ses prières des biens innombrables, ne jouit d’aucune estime auprès de vous, et qu’au

24. S. Jean Chrys., Consol. à Stagyre, liv. III, § 13 (Migne, XLA^II, p. 490-491) ; Comm. sur la ■Z''® épit. aux Corinth., hom. XXX, § 4 (Migne, LXI, p. 254-255); 3^ hom. sur ce texte : parce que nous avons un même esprit de foi, § 11 (Migne, LI, p. 299-300) ; Mgr Baunard, Hist. de saint Ambroise, op. cit., chap. IV,

25. S. Jean Chrys., Comm. sur saint Jean, hom. XXVII, § 3 (Migne, LIX,

26. S. Grégoire de Nysse, De Vamour des pauvres. Discours ID (Migne, XLVI, p. 471 et suivantes).

27. Comm. sur la épit. aux Thessal., hom. XI, § 3 (Migne, LXII, p. 465).

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contraire celui qui remplace les prières par de vains amusements excite votre admiration. »

Toujours sur la brèche lorsqu’il s’agit d’éclairer son troupeau, l’intrépide évêque traite du même sujet en une autre circonstance : « Il y a, rappelle-t-il, des pauvres légers et superficiels qui ne savent pas supporter la faim et se résolvent à tout plutôt qu’à la subir. Souvent, après avoir cherché à exciter votre pitié par leurs paroles et leurs gestes, voyant qu’ils n’y gagnent rien, ils quittent le rôle de suppliants et se mettent à imiter, à surpasser même les baladins, en mangeant des cuirs, de vieilles chaussures, en s’enfonçant des clous aigus dans la tête; en se plongeant dans l’eau glacée. Certains exagèrent encore l’absurdité et la cruauté envers eux-mêmes, afin d’offrir un spectacle d’une plus étrange horreur. Et vous assistez à tout cela riant et admirant 2^ ! »

Valentinien et Théodose cherchent à remédier à ces abus. « Qu’on observe, écrivent-ils au préfet de la ville de Rome, ceux qui mendient publiquement ; qu’on s’informe de l’état de leur santé et de leur âge», « exploretur in singulis, etintegritas corporum, et robur annorum. » Que les valides, capables de travailler, convaincus de mendier par paresse, soient, s’ils sont reconnus esclaves, adjugés en cette qualité au dénonciateur. Leur origine est-elle ingénue, celui qui les dénonce se les verra livrer de même, mais à titre de colon seulement, « colonatu perpetuo fulciatur » [Cod. Just., XI, xxv, de mendie antihus validis).

(( Cette loi, sage dans son principe, violente dans sa sanction pénale »^^, reste probablement assez inefficace, et Justinien la modifie en ce qui concerne Constantinople : « Si, ordonne-t-iR®, les mendiants valides, natifs de cette ville, ne mènent pas une vie décente, « vitæ autem eis decens non est occasio », le questeur ne permettra point qu’ils restent un fardeau inutile sur cette

28. Comm. sur la épit. aux Corinthiens, § 5 (Aligne, LXI, p, 176-177).

29. Naudet, Des secours pub. chez les Romains, op. cit., 2® partie, § 2, p. 83.

30. Ces mesures ne s’appliquent ni aux infirmes, ni aux malades : « Nous voulons, dit l’Empereur, qu’ils ne soient point molestés et qu’ils continuent à recevoir les soins des personnes pieuses, « læsos autem aut læsas corpore, aut canicie graves, hos sine molestia esse jubemus in hac nostra civitate, aut pie agere volentibus adscribendos » {Aut. colL, VI, ix, nov. LXXX, cap. 5).

terre, « hos non frustra esse terræ onus permittere », il les livrera aux directeurs des boulangeries, des jardins, des ateliers publics, de manière à les obliger au travail et les forcer à gagner leur nourriture, échangeant ainsi une vie oisive contre une existence meilleure, « in quibus valent simul quidem laborare ; simul autem ali ; et segnem ita ad meliorem mutare vitam. »

Ceux qui se refusent au labeur prescrit sont chassés de cette ville royale, (( hos sectari hac regia civitate. »

Les écrits des contemporains prouvent que le nombre des pauvres est élevé, même en temps ordinaire, sans qu’il soi possible d’arriver à des évaluations exactes. Saint Ghrysostome s’exprime en ces termes : A quel chiffre se monte la population mêlée de notre cité (Constantinople) ? Combien y supposezvous de chrétiens? Voulez-vous cent mille ; le reste composé, de gentils et de juifs ? D’autre part, quel est le total des indigents ? Je ne pense pas qu'il dépasse cinquante mille

Serrant de plus près la question, il arrive aux conclusions suivantes pour l’Eglise d’Antioche [Comm. sur saint Mathieu, hom. LXVI, § 3; Migne, LVIII, p. 629-630).

« Je rougis de vous avoir parlé si souvent de l’aumône et de n’en point retirer tout le fruit que je pouvais en attendre. Quelques-uns d’entre vous sèment à la vérité, mais d’une manière si resserrée, que je tremble quand je songe à la moisson. Pour constater à quel point vous êtes peu généreux, considérez quel est dans cette ville le plus grand nombre ou des riches ou des pauvres, et combien il existe de citoyens qui ne sont ni entièrement misérables, ni absolument fortunés, tenant le milieu entre ces extrémités. Je crois que les personnes fort riches forment la f/ixiême partie delà population, et les indigents un autre dixième. Le reste n’est ni fort à l’aise, ni nécessiteux.

« Partageons par la pensée ce nombre de citoyens complètement dénués de ressources, et vous verrez le juste sujet de confusion que vous aurez. Le chiffre des riches est assez petit, mais celui des gens pouvant se suffire est très grand, alors que les malheureux ne constituent qu’une portion restreinte des habi-

31. Hom. sur les Actes des Apôtres, hom. XI, § 3 (Migne, LX, p. 96-98).

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tants. Il s'ensuit que les fidèles, capables de faire l’aumône, sont assez nombreux pour nourrir ceux qui manquent de tout. Et cependant il y a tous les jours, parmi vous, beaucoup de vos frères s'endormant le soir avant d’avoir pu apaiser leur faim ! Non, je le répète, parce que nous sommes dans l’impuissance de les secpurir, mais à cause de notre inhumanité. Car si les riches et ceux qui possèdent un bien médiocre avaient soin de partager entre eux tous les indigents, à peine cinquante personnes, ou peut-être même un cent, en auraient une à soulager. »

Le problème de l’extinction du paupérisme ne paraît donc pas insurmontable au vaillant Pasteur ; malheureusement, la continuité des bouleversements sociaux entrave l’action des cœurs charitables et perpétue la misère que l’Eglise s’efforce d'atténuer dans la mesure du possible.

§ 3. — Des formes diverses de rassistance aux nécessiteux non hospitalisés.

Les chrétiens, après les persécutions, développent leurs œuvres de secours à domicile. Les Pères insistent ici sur les règles générales qu’il convient de suivre en pareille matière et enseignent toujours la douceur et la prudence dans l’exercice de la bienfaisance.

« Commençons, dit saint Jean Chrysostome par ce qui paraît le plus facile, le soin des veuves. 11 semble que ce soit une chose fort simple et que celui qui s’en occupe a tout fait quand il a distribué une certaine somme d’argent ; il n’en est rien cependant ; une grande circonspection est encore ici nécessaire, surtout lorsqu'il s’agit de les inscrire aux rôles de l'Eglise. Les immatriculer au hasard, comme elles se présentent, entraîne les inconvénients les plus graves. On a vu des veuves ruiner des maisons, troubler des ménages, se déshonorer par le vol, la fréquentation des tavernes, et d’autres honteux désordres. Nourrir de telles femmes avec les revenus de la Communauté c’est

32. Traité du sacerdoce, liv. III, § 16 (Migne, XL VIII, p. 654-65

attirer sur soi la vengeance de Dieu, le blâme sévère des honnêtes gens et refroidir la charité...

« Un autre souci se présente, souci cuisant ; il faut prendre des mesures pour que les choses nécessaires à l’entretien de ces veuves ne manquent point et coulent comme d’une source intarissable. De plus, le caractère de la pauvreté involontaire est

d’être insatiable, elle se plaint sans cesse, se montre ingrate

Il convient que les dispensateurs de l’aumône aient le courage de tout supporter ; clameurs importunes, plaintes indiscrètes, rien ne doit exciter leur colère... En s’irritant contre les pauvres, à cause de la multiplicité de leurs demandes ils s’exposent à devenir l’ennemi de ceux qu’ils veulent secourir au lieu de rester dans leur fonction de consolateurs. »

Il faut ensuite concilier, avec l’économie indispensable, une juste pondération dans la répartition des subsides. L’Eglise ne doit rester ni riche, ni entièrement pauvre

Au point de vue de la douceur inaltérable dont ne saurait se départir quiconque s’occupe des malheureux, saint Jérôme raconte ironiquement le trait suivant : « J’ai vu dernièrement, écrit-iU^, dans la basilique de Saint-Pierre une des plus nobles matrones romaines — je tairai son nom pour qu’on ne prenne pas cette histoire pour une satire — qui, précédée d’une troupe de serviteurs, donnait de sa main, par ostentation de charité, une pièce de monnaie à chaque indigent. Une vieille femme chargée d’années, couverte de mauvaises hardes, après avoir déjà reçu son aumône, courut se placer un peu plus loin afin d’en obtenir une autre. La dame la reconnaissant, pour la punir d’un si grand crime, la gratifia, au lieu d’argent, d’un soufflet qui lui mit la figure en sang. « Præ cucurrit ut alterum nummum acciperet ; ad quam cum ordine pervenisset, pugnus porrigitur pro denario, et tanti criminis reus sanguis effunditur. »

33. « Il n’est rien de plus inhumain que de ménager, par une timide prévoyance, l’argent reçu pour les pauvres, ou même (ce qui est fort coupable) d’en détourner quelque partie, tandis qu’on laisse mourir de besoins une infinité de malheureux... Si vous voulez conserver cet argent avec tant de précautions, laissez alors à celui qui en fait don le soin de le distribuer lui-même » (S. Hieron., Epist., LII, § 16, ad Nepotian., Migne, XXII, p. 539).

34. S. Hieron., Epist., XXII, § 32, ad Eustochium, de virginitate (Migne, XXII, p. 418).

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Il est recommandé aussi de secourir tous les infortunés, du moment qu’ils le méritent, sans distinction de culte et de nationalité.

« Socrate mentionne qu’Atticus, Evesque de Constantinople, estoit si charitable envers les pauvres, qu’il envojoit des sommes considérables aux villes voisines pour assister les indigens. Les règles qu’il donne au prestre Galliope de l’Eglise de Nicée, en luy envoyant trois cens écus d’or à distribuer, sont encore plus admirables que son aumône. Car il l’avertit de donner non pas à ces gueux qui font un trafic et un métier de la mendicité, et qui mendient toute leur vie, mais à ceux que la honte empesche de mendier. Il l’avertit, en second lieu, d’assister indifféremment toutes sortes de nécessiteux, sans avoir égard à la diversité de sectes ; puisqu’il suffit d’estre homme et d’estre misérable pour mériter cette assistance. Je n’ay pas voulu, conclut Thomassin, omettre ces circonstances parce qu’elles montrent admirablement l’étendue infinie de la charité des bons Evesques qui se croient alors obligez d’assister du bien de leurs Eglises tous les pauvres et les misérables de toute la terre, sans faire aucun discernement des nations ou des religions »

Cette vérité se trouve d’ailleurs confirmée par Julien l’Apostat recommandant aux prêtres des idoles le soin des pauvres et des étrangers ; « il serait honteux, ajoute-t-il, quand les Juifs n’ont pas de mendiants, lorsque les impies galiléens nourrissent ensemble et les leurs et les nôtres, que ceux-ci fussent dépourvus des secours que nous leur devons ^6. »

Après ces remarques générales entrons dans le vif du sujet. Au nombre des modes d’assistance usités sous Constantin figurent encore les agapes ; elles ne tardent pas néanmoins à dégénérer : vanité chez les riches débauche chez les

35. Ane. et nouv. discip. de l’Église, op.cit., 1" partie, liv. IV, chap. VI, § xv, t. I", p. 390.

36. OEuvres (édit. Talbot, op. cit.), lettre XLIX, à Arsacius, p. 414.

37. S. Hieron., Epist., XXII, ad Eustoch., § 32 ; « Si certaines femmes tendent la main à l’indigence, elles sonnent la trompette ; si elles appellent aux agapes, un crieur l’annonce, « cum manüm egenti porrexerint buccinant ; cum ad agapen vocaverint, præco conducitur » (Migne, XXII, p. 418). Il s’agit ici de repas offerts par les personnes riches et dont parle le concile de Gangres, réprouvant

pauvres. Aussi les Conciles les interdisent-ils; l’usage peut en être considéré comme aboli au siècle

Les veuves, les orphelins continuent à être inscrits sur les matricules des paroisses et à recevoir les aumônes que versent généreusement les fidèles. Nombre de chrétiens, à l’exemple de Népotien, l'ami, le compagnon des Princes, l’ancien officier, associent les déshérités aux événements marquants de leur vie. Népotien leur donne en effet tous ses biens lors de son ordination sacerdotale

Julien reproche aux habitants d’Antioche les largesses que les femmes de la ville font aux indigents

Les enfants secondent leurs parents dans ces œuvres ; telle la fille de Paula, Eustochia, qui se réjouit de voir employer de cette manière les richesses maternelles

Le gendre de cette héroïque Paula, Pammachius, ayant perdu son épouse Paulina, distribue aux indigents l’héritage de celle qu’il pleure. Voilà, écrit saint Jérôme, les fils que Paulina nous donne après sa mort et qu’elle avait toujours désirés de son vivant ; elle met au monde, en un moment, autant de descendants qu’il y a de pauvres dans Rome. « Quoniam quot Romæ sunt pauperes, tôt filios repente genuisti. » C’est elle qui soutient, en quelque sorte, de ses propres mains ces aveugles, ces hydropiques, ces infirmes, ces sourds-muets C’est au milieu de la foule des infortunés que Pammachius, l’ornement de la gens Furia, ce patricien qui compte tant de consuls parmi ses ancêtres, s’avance en public.

Il y a des maris qui soulagent leur douleur en répandant des fleurs sur le tombeau d’une femme aimée ; notre Pammachius

ceux qui refusent d’y assister en signe de mépris (Mansi, II, p. 1102). Disposition insérée au corps du droit canon {Decret., I. Pars. Distinctio, XLII.)

38. Conc. Laodicensem (iv® siècle), can. XXVIII : « Quod non oportet in locis dominicis, vel in ecclesiis eas quæ dicuntur agapas facere et in domo Dei comedere et accubitus sternere » (Mansi, II, p. 569); Conc. Carlh., III (ann. 397?), can. XXX (Mansi, III, p. 885).

39. S. Hieron., Epist., LX, ad Heliod., Epiiaphium NepotianI, § TI (Migne, XXII,

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