L’ACTION DE L’ÉGLISE SUR LES MŒURS ET LES LOIS
§ 1®*’. — Les papes, les évêques et les moines,
A dater du v® siècle, après les victoires d’Alaric, de Genséric, de tant d’autres chefs barbares, Tautorité effective sur T Italie et les vastes régions de TOccident échappe, sauf à de rares intervalles, aux Césars de Byzance, et ces contrées se trouvent livrées à la force brutale.
Heureusement, ainsi que le constate Guizot [Hist. de la civil, en Europe, 2® leçon), en présence du flot montant de la barbarie, l’Eglise possède une force supérieure reposant sur les convictions et les sentiments moraux.
La Papauté est debout entre les conquérants et les Empereurs ; les Papes, saint Grégoire I®’’ en tête, prennent sur eux de pourvoir aux besoins publics, lorsque l’inaction des Lieutenants de l’Empire d’ Orient devient trop évidente (Montalembert, Les moines d'Occident, t. H, liv. V, chap. H, p. 110-111).
Ce grand Pape se plaint amèrement à l’empereur Maurice de l’abandon de l’Italie ; pour garder Pérouse on laisse Rome à découvert, et il voit, de ses yeux, des Romains, la corde au cou, comme des meutes de chiens, conduits en France pour être vendus au marché. « Ita ut oculis meis cernerent Romanos more canum in collis funibus ligatos, qui ad Franciam, ducebantur vénales b »
1. S. Grejj. Papæ I, Opéra omnia, 4 vol. in-fol. Parisiis, MDCGV. Epist. lib. V, epist., XL, ad Mauricium Aiiçfustum, t. II, p. 767.
Quels sont ces hommes de Dieu qui gardiens de la Ville Eternelle en demeurent les maîtres ~ ? Nous les voyons pleins de charité envers les pauvres, « hic fuit amator paujDerum » ; protecteurs du clergé, « clerum ampliavit » ; compatissants, « fuit autem sanctus, benignus super omnes homines « ; généreux, « largus » ; empreints de douceur, « mitissimus » ; sachant écarter de Rome les affres de la famine, « hic liberavit a periculo famis civitatém Romanam » Leur histoire se résume dans la vie de Grégoire ; avant de se faire moine, il abandonne aux pauvres tous ses biens et sert lui-même les mendiants hébergés dans riiôpital construit par lui à la porte de sa maison paternelle changée en monastère
Rien n’échappe au regard d’aigle de ce Pontife doué d’une âme ardente, enveloppée d’un corps chétif, épuisé par les austérités et la maladie. Les désastres se multiplient ; aux portes de Rome : les villes sont détruites, les places fortes renversées, les campagnes dépeuplées, les églises en ruines, u Urbes erutas, eversa castra, depojDulatos agros, suffossas ecclesias videmus^. »
Rien n’abat son courage : d’un esprit tranquille, il trace les règles de la charité, sœur de l’humilité ® ; qui aime son prochain en Dieu et son ennemi pour Dieu 11 recommande l’hospitalité ; la bonne humeur dans les œuvres d'assistance que l’on doit considérer comme des œuvres de justice ; car en les accomplissant nous rendons plutôt aux pauvres leurs biens que nous ne leur donnons des nôtres: « Nam cum quælibet necessaria indigentibus ministramus, sua illis reddimus, non nostra largimur ; justitiæ debitum potius solvimus, quam misericordiæ opéra implemus »
2. Montalembert, Les moines d'Occid.^ op. cit., liv. V, chap. II, t. II, p. 118-119.
3. Lib. Pontificalis. Texte inirod. et comm., par l’abbé Duchesne, 2 vol. in-4. 1886-1892, t. LI ; Gelasius, (492-496); LXXIII, Severinas (640) ; LXXV, Theodorus (642-649); LXXXII, Léo II (682-683); LXXXIII, Benedictus II (684-688).
4. Montalembert, Les moines d’Occident, op. cit.., liv. V, chap. I®% t. II, p. 97.
5. S. Greg'., Opéra, In Ezechielem, lib. I, hom. IX, §9 ; op. cit., t. p. 1253.
6. S. Greg., Opéra, Moralium, lib. XXI, in caput xxxi, B. Job, op. cit., t. I®", p. 692.
7. S. Gregor., Opéra, In Evang., hom. XXVII, op. cit., t. I, p. 1560.
8. S. Gregor., Opéra, In Evangelia, lib. Il, hom. XXIII, t. I, p. 1538 ; Regpastoralis, tert. pars., cap. XX ; cap. XXI, t. II, p. 64-66.
L ACTION DE l’ÉGLISE
Il flétrit l’avare semblable à l’hydropique pour lequel la boisson accroît la soif ^ et condamne le ricbe cherchant dans l’aumône une excuse, pour de nouveaux péchés : « Frustra pretium tribuit » Le pauvre lui-même est-il coupable, on doit l’avertir et non le mépriser
Ce moine intrépide, élevé sur la chaire de Pierre, lutte contre les grands de ce monde en faveur des faibles, des petits, opprimés par la violence, l’iniquité des juges ou victimes du fisc ; pauvres habitants de la Corse, de la Sicile pouvant à peine s^’acquitter en vendant leurs enfants
Nombreuses sont ses lettres à Childebert II, à Clotaire, à Brunehaut, afin de : hâter la correction des mœurs ; réprimer les progrès de la simonie ; déraciner l’idolâtrie. Grégoire s’occupe des orphelins des vierges désireuses de se consacrer au Seigneur en même temps qu’il donne au moine Augustin la mission d’aller convertir les Anglo-Saxons
Ce grand homme meurt le 12 mars 604, après treize années de pontificat.
Mais les Papes ne sont pas seuls ; que d’évêques en Occident savent prendre aussi la défense du droit et se montrent dignes de leurs frères d’Orient. Que de fois les acclamations du peuple vont à un prêtre jouissant d’une bonne réputation auprès de tous ceux qui le connaissent; instruit dans les saintes écri-
9. s. Greg., Opéra, Moral., lib. XIV, in cap. xviii, B. Job, § 14 ; « Omnis avarus ex potu sitim multiplicat », op. cit., t. I, p. 441.
10. S. Greg-., Opéra, Moral., lib. XII, in cap. xv, B. Job, § 57, t. I, p. 413. Concil. Cloveshoven.se (ann. 747), can. XXVI (Mansi, XII, p. 403) ; Concil. Cabilonense (ann. 813), can. XXXVI (Mansi, XIV, p. 101).
11. S. Greg., Opéra, In Evangelia, lib. II, hom. XI, §10, t. I, p. 1659.
12. S. Greg., Opéra, Epist. lib. 1, epist., XIII; epist., LXII ; lib. VI, epist., XXXVIII; lib. IX, epist., GXXVI ; lib. X, epist., XXXVI; op. cit., t. II, p. 499, 551, 822, 1034, 1065.
13. S. Greg., Opéra, Epist., lib. V, epist., XLI : « Corsica vero insula tanta nimietate exigentium, et gravamine premitur exactionum, ut ipsi qui in ilia sunt, eadem quai exiguntur complere vix fîlios suos vendendo sufficiant », op. cit., t. II, p. 768-769.
14. S. Greg., Opéra, Epist. lib. III, epist., XXI; t. II, p. 638.
15. S. Greg., Opéra, Epist. lib. III, epist., XL; t. II, p. 653.
16. S. Greg., Opéra, Epist. lib. VI, epist., LI, LU, LUI, etc., op. cit., t. II, p.
829-836. En ce qui concerne la Sardaigne, lib. IX, epist., LXV, t. II, p. 981. ,