‹ Histoire de la charité (volume 3)Chapitre 111 sur 149 · L'assistance et l'État, op.cit ., p · texte numérisé non relu

L'assistance et l'État, op.cit ., p

3. Les Intendants de Province sous Louis XVI. Trad. de Jousserandot. In-8., Paris, 1909, p. 90-91 .

Il ne faut rien exagérer évidemment, ni dans un sens, ni dans l'autre. L’état matériel du peuple varie d'une année à l’autre en raison de disettes, d’inondations, de froids excessifs. Etant données la difficulté des communications, les barrières intérieures, une portion du territoire peut souffrir grandement, alors que l’abondance règne ailleurs.

Les travaux si remarquables de mon excellent ami Albert Babeau permettent de se rendre un compte exact de la condition des classes populaires ; condition, il faut le répéter, variable suivant les temps et les lieux L

Et d’ailleurs, que veut dire ce mot, il y a tant d’indigents dans un pays? Ces chiffres, selon de Gérando, ressemblent à des monnaies dont le titre est inconnu 4 5.

Les termes de pauvres t à' indigent employés comme synonymes dans le langage usuel, continue le même auteur, sont loin d’exprimer la même idée et de peindre la même situation. La pauvreté est le degré’ intermédiaire entre la gêne et la misère ; elle conduit et confine à l’indigence. L’indigence est une pauvreté extrême ; c’est la privation du nécessaire, c'est le dénuement absolu (de Gerando, op. cit., I, chap. iv, art. Ier)6.

Il arrive dans la vie des peuples que certaines parties de la population tombent de lapauvreté dans une indigence momentanée par suite de diverses circonstances ; des secours exceptionnels

4. « Le Prolétaire de La Bruyère... il paraîtra sans doute évident que ni l'historien, ni l’économiste ne sauraient puiser, dans une étude de ce genre, le fondement scientifique, sur la condition de la classe rurale en France, au xvne siècle » [La Réforme sociale , Article de A. des Cilleuls, juillet-décembi'e 1903, p. 443-446). Conférer: Levasseur, Hist. des classes ouvrières , 2e édit. In-8, 1901, passim. Baudrillart, Les populations agricoles de France , Normandie et Bretagne. In-8, V, 638 p. Paris, 1885, notamment p. 89-414-415.

5. De Gérando, op. cit., I, lro partie, Liv. I, chap. iv, p. 85. L'état de pauvreté est relatif au climat, aux besoins ; il ne se mesure pas à la quantité plus ou moins grande de viande consommée. Les Végétariens déclarent du reste que l’abus que l’on fait de la viande engendre mille maladies. Les hygiénistes affirment que le pain blanc des villes n’est pas nourrissant.

6. « Quelque pénible que soit cet aveu, déclare Gérando, pour celui qui aspire ardemment à la connaissance de la vérité, et qui s’est livré à de laborieuses investigations, il faut l’avouer cependant, l’expérience d'obtenir une statistique de l’indigence, qui en mérite le nom, est une illusion dans l’état présent des choses. >* {op. cil., I, p. 83).

LES SECOURS EXTRAORDINAIRES

sont alors nécessaires ; c’est ce côté de la question qu’il importe d’examiner 7.

Les guerres intérieures, les invasions, sont la cause principale de ces souffrances. Sous ce rapport la France subit des pertes immenses lors des commotions violentes que suscitent ceux qui, au xvie siècle, essayent de l’entraîner dans la Réforme religieuse si contraire à son tempérament national. Le règne de Henri IV donne au pays quinze années de paix ; les villages et les villes se relèvent de leurs ruines, les champs sont cultivés à nouveau, et la population peut réparer quelque peu les désastres antérieurs 8.

L’Irlande est moins heureuse, elle n’échappe pas à la tyrannie protestante ; une des causes de son affreuse misère est l’absentéisme des grands propriétaires qui font sortir de la contrée leurs revenus et les dépensent au dehors. « Si la verte Erin, dit Gobbett, avait conservé ses sept ou huit cents monastères catholiques, on la verrait progresser sans connaître les typhus et les famines périodiques » [op. cit.y n° 150, p. 85).

« L’année 1570 la grande cherté du bled qui survient en Lombardie ensuitte d’une très petite récolte de grains, cause la famine dans le Milanois, où à peine se trouve-t-il des vivres pour de l’argent, plusieurs pauvres, principalement des lieux plus stériles, accourent à Milan pour estre secourus par la piété et par les aumônes des plus riches citoyens. Saint Charles voyant une si grande misère, touché de compassion envers les pauvres réduits à une si extrême nécessité, pense qu’il est de sa charge, comme Pasteur et Père de son peuple, de prendre soin d eux et de faire tout ce qui luy est possible pour les aider : afin qu’aucun, faute de vivres, ne meure de faim. Pour cet effet il enjoint à son aumosnier, qu'outre les aumosnes ordinaires il ouvre la main en ce temps si misérable, et secoure tous ceux qui ont besoin d’assistance... Puis il ordonne au Supérieur de sa maison de faire provision de pain, de riz et de légumes, et d’en donner

7. Conférer : Le Play, Ouvriers Européens (édition in-8). Tome Ier, p. 468. Voltaire, Petit écrit sur l'arrêtdu Conseil du 13 septembre 1774 [ circulation desgrains). OEuvres, édition Lequien, t. XXXIX, p. 593.

8. Levasseur, La population française. In-8, 1889. Tome Ier, chap. x, p. 194.

tous les jours une telle portion à chaque pauvre, qu’au moins elle soit suffisante pour les conserver en vie, et qu’on tienne des chaudières pleines de ces choses cuittes et assaisonnées en un lieu public sous le portique du Palais Archiépiscopal; afin que l’entrée ne se trouve interdite à aucun pauvre.

« Cette sainte ordonnance estant promptement exécutée attire un si grand concours de pauvres, qu'il y en a tous les jours plus de trois mille nourris par ce saint Archevêque et sa charité dure tout le temps de la famine, c’est-à-dire quelques mois » (L'aumosne chrestienne, op. cit.; seconde partie, in-12, 16ol,

art. LXVIII, p. 863, 864).

Avant la guerre de Trente ans (1618-1648) l’Allemagne est florissante ; l’agriculture prospère. Cette longue lutte fait perdre, à ce pays, les trois quarts de sa population ; les quatre cinquièmes de sa fortune; la peste, la famine se déclarent partout. Le clergé des campagnes (qu’il s’agisse de prêtres catholiques ou de pasteurs) exerce une action bienfaisante et s’efforce de relever ces peuples tombés en une affreuse détresse 9.

La fin du xvne siècle amène en France de redoutables calamités par suite de la continuité des guerres. La disette règne à Paris, « le Roy pour arrêter le mal fait venir des extrémitez de l’Europe, une grande quantité de bleds. Distribution en est faite aux seuls Bourgeois de la ville sur les certificats des commissaires des quartiers à raison de 26 livres le septier » (Félibien, op. cit., t. II, p. 1480).

En 1693, le Roi, en pleine lutte avec la ligue d'Augsbourg, désire apporter un soulagement efficace aux pauvres de la capitale et ordonne « une distribution de cent mil livres pesant de pain pour chacun jour, à raison de deux sols la livre. » Des abus nombreux se produisent, aussitôt Louis XIV décide que cette distribution doit être effectuée « par les curez et autres personnes charitables dans chaque Paroisse. »

Il est reconnu ensuite que les malheureux n'ont pas seulement besoin de pain mais « de potage, viande et autres nourri-

9. G. Freytag, Le peuple allemand a l'époque de la guerre de Trente ans (Trad. de Mercier). In-8, 1901, voir notamment p. 35, 36, 269.

LES SECOURS EXTRAORDINAIRES

tures pour leur subsistance. » Un Arrêt du Conseil d’Etat porte qu’il doit être alloué, dans les paroisses, de semaine en semaine, -« des deniers de Sa Majesté, la somme de cent vingt mil livres nux pauvres malades, pauvres honteux et pauvres artisans de Paris ,0. »

Inutile de revenir sur les souffrances qu'occasionne le grand hiver de 1708-1709. Signalons toutefois un règlement du 7 mai édicté par le Parlement de Besançon en vue de subvenir -aux besoins des pauvres des paroisses de la Province, jusqu’au 15 septembre suivant. Il est prescrit aux Juges des différents tribunaux de dresser au plus tôt un état des familles nécessiteuses.

Le Président du tribunal du Bailliage de Lons-le-Saulnier s'occupe sans tarder de cette tâche, avec l'assistance des curés des paroisses et de deux habitants dévoués.

« On relève les noms de tous les indigents, on calcule ce que peut coûter leur nourriture pendant quatre mois et on répartit ces frais entre tous les habitants qu'on juge en état de les supporter. La ville pour rendre le poids moins lourd s'engage à verser une somme de 300 livres. »

La résistance de ceux qui refusent de contribuer à cette bonne •œuvre est brisée par le Procureur général ll.

A Bar-sur- Aube, en 1740, la misère est grande. Le 24 octobre, assemblée comprenant les curés, les administrateurs de l'hospice et les principaux habitants : ouverture d'un Bureau de ■charité destiné à procurer aux pauvres un soulagement proportionné à leurs besoins, « et à la disette des céréales qui fait que plusieurs familles sont sans pain, sans grain et sans argent, et quelques-unes réduites à vivre de pain, de son et d'herbage . »

« Le Bureau se compose des trois curés, du doyen, du syndic ot de deux chanoines du Chapitre Saint-Maclou, du président de

10. Arrests du Conseil d’État du Roy, 29 octobre et 14 novembre 1693. imprimés de 4 pages chacun. Paris, 1693. Conférer : Félibien. op. cit ., t. II des preuves, p. 311-312; indépendamment des arrêts ci-dessus on y trouve le texte d'un mandement de l’Archevêque de Paris.

11. E. Monot. La disette de 1709 à Lons-le-Saulnier. In-S, 49 p. I.ons-le-Saulnier. 1897.

418 HISTOIRE DE LA CHARITÉ. LIVRE III. CHAPITRE Xll

l’élection, des administrateurs de l'hôpital et de cinq notables Il se réunit chaque lundi en la maison du doyen 12.

Il n’est pas rare de rencontrer aux xvne et xvme siècles des procès-verbaux, des requêtes adressés à l’Autorité Royale et renfermant des plaintes souvent trop réelles.

En 1662, misère dans le Blésois, « Rousseau, curé de Chambon, distant de deux lieues de Blois, affirme avoir enterré depuis peu, vingt-cinq garçons aagez de douze à treize ans, et treize autres personnes tous mors de faim, sans y comprandrelés petis enfans à la mamelle dont il n’en eschape aucun, ne pouvant plus trouver de laist ny de noriture au seing de leurs, mères, qui en manquent pour elles-mêmes . »

<c Drouault, curé de Meslan, affirme avoir veu depuis huict jours cinq ou six enfans se jetter sur un chien mort que l’on traisnoit hors du bourg, et qu’ils en mangèrent la plus grande partie, que de cinq cens paroissiens qu’il a, il n’y en a pas. trois qui mangent du pain, et qu’il enterre par jour cinq ou six morts de faim. »

Ce procès-verbal est « donnez en escript suivant les ordres du Roy 13... »

Le duc de Lesdiguières, gouverneur du Dauphine, écrit à Colbert le 29 mai 167b (Depping, op. cit ., ih, p. 265) :« Je nepuis plus différer de vous faire sçavoir la misère où je vois reduitte cette province. Le commerce y cesse absolument et detoutes parts, on me vient supplier de faire connoistre au Roy l’impossibilité où l’on est de payer les charges. Il est asseuré Monsieur, et je vous en parle pour en estre bien informé, que la plus grande partie des habitants de la dite province n’ont vescu pendant l’hy ver que du pain de glands et de racines, et que présentement on les voit manger l’herbe des prez et l’escorce des arbres. Je me sens obligé de vous dire les choses comme elles sont, pour y donner après cela les ordres qu’il plaira à

12. Gc Bureau de charité cesse de fonctionner lorsque la crise qui a amené sa création est terminée ; il faut le rétablir en 1775. Eugène Maury, L'hygiène et l'assistance publiques h Baï'-sur-Aube nu XVIIIe siècle. In-8, Paris, 1903, p. 9.

13. Fernand Bournon, La misère dans le Blésois en 1662. In-8, 13 p. Blois, 1S82.

LES SECOURS EXTRAORDINAIRES

« Les habitans de la paroisse de Florimond, élection de Sarlat en Périgord, sont réduits depuis environ trois mois à la condition des bestes, forcés pour se sustanter de ramasser l’herbe qu’ils trouvent dans les champs, sans autre adoucissement pour en relever le goust que du vinaigre ; ce genre de vie si contraire à l’humanité n’est pas le premier essay que les supplians en ont fait, ils sont même menacés qu'il ne sera point le dernier14. »

Demande de secours formée par le sr Rouaut, curé d’une paroisse, près de Saint-Brieuc, 1775. Note de l’Intendant : « Il est certain que la récolte de l’année dernière ayant été très mauvaise dans cette localité, le nombre des misérables qui manquent de pain est considérable ; le Recteur qui n’est qu’à portion congrue, s’épuise par ses charités, les pauvres pressés par la faim n’attendent pas cette année la maturité de la récolte, ils font sécher le bled au four, et se font par là un double préjudice ; ce bled ne rendant pas à beaucoup près autant qu’il produit lorsqu’il est mûr ; d’ailleurs cette paroisse est dénuée de bestiaux 15. »

La véracité des faits une fois constatée, l’Autorité Royale accorde des réductions de taxes, des subventions en argent, grains, riz. Le contrôleur général de l’Averdy regarde cette dernière substance comme la plus saine et la plus économique des nourritures16.

Les Parlements établissent aussi, en cas d’extrême besoin, des impositions temporaires 17.

Dans l’Ile-de-France nous trouvons, en 1789, des aumônes déposées entre les mains deM. Trumeau, Receveur des décimes, pour les paroisses du Diocèse de Paris, ravagées par la grêle le

14. M. D’Ormesson à M. de Tourny, intendant de Guyenne. Archives de la Gironde, G. 2633, année 1750.

Page 1