CHAPITRE XII
Des efforts tentés par les Jansénistes et les membres de la compagnie du Saint-Sacrement pour venir en aide à de si cruelles misères 36 .
De tels désastres suscitent de nombreux dévouements. Parmi les Jansénistes et les Parlementaires des cœurs généreux se mettent à l’œuvre. Port-Royal-des-Ghamps voit la mère Angélique se multiplier et adresser des requêtes à la reine de Pologne qui lui envoie d’abondants subsides (1652). La charité de cette religieuse est à la fois active et éclairée ; elle sait utiliser lesmeilleures recettes pour la confection de soupes économiques et de bouillons. Elle écrit à la reine Louise-Marie de Gonzague : « On pourrait prêter à quelques-uns une somme qu’on donnerait après à d’autres pauvres quand ils auraient moyen de la rendre. J’ai encore une autre pensée, qui serait de faire acheter des vaches pour les donner à louage à nos pauvres gens, et s’ilspeuvent payer on en donnerait le prix à d’autres ; une vache nourrit toute une famille à la campagne, surtout les pauvres petits enfans, dont les mères mal nourries n'ont presque point de lait ; et quand ils ont de la bouillie cela leur sauve la vie » (Raoul Allier, op. cit., p. 83).
Un maître des requêtes du Parlement de Rouen, Charles Maignart de Bernières, se constitue, selon l’expression de Lancelot, « comme le Procureur des Provinces désolées ». Sa charge une fois vendue (1649) il se consacre entièrement au soulagement des populations si cruellement éprouvées.
Afin d’exciter la générosité publique il a l’idée de publier et de répandre de petites brochures appelées Relations contenant le récit des atrocités commises par la soldatesque, autour de Paris, en Picardie, en Champagne, etc. 37.
36. Consulter : M. Faillon, Vie de M. Olier , op. cit., t. II. Raoul Allier, La Cabale des dévots (1627-1665). In-8, Paris, 1902. Annales de la Compagnie du Saint- Sacrement, op. cit., 1900. Feillet, ouvrage cité et le Recueil de la Bibliothèque de la ville de Paris.
37. Ces relations paraissent de 1650 à 1655. « Comme les misères éloignées sont souvent inconnues à plusieurs, à cause qu’on ne les publie pas par des escrits, ce Magistrat (M. de Bernières) joignant la prudence, au zèle, s’avisa de les faire sça-
LES SECOURS EXTRAORDINAIRES
« Ce que vous avez leu, dit l’une de ces plaquettes, doit suffire pour vous obliger à faire effort pour soulager non seulement quinze à seize cens Pauvres malades des Frontières, dont la dépense excède mille livres par semaine, mais à ne pas laisser périr nos voisins ausquels l’on va travailler pour donner quelque assistance et spirituelle et temporelle... Ceux qui ont dévotion de donner peuvent s’adresser à Messieurs les Curez des Paroisses ou à Mesdames les Présidentes de Lamoignon et de Herse 38. »
L’influence des Jansénistes s’affaiblit ; les membres de la Compagnie du Saint-Sacrement prennent une part de plus en plus grande dans ce mouvement.
L’Evêque de Valence, Godeau, compose une exhortation aux Parisiens pour le secours des pauvres 39.
Des Religieux de divers ordres sont préposés par l’autorité Ecclésiastique à la direction de certaines parties des Provinces 40. '
voir à tout Paris et mesme à toutes les grandes villes de France par des Relations très véritables et très exactes, qu’il prit la peine de faire luy mesme, en composant un narré de plusieurs extraits des lettres que tous ceux qui assistent les pauvres sur les lieux luy adressent toutes les semaines. On voit dans ces Relations le détail de ces misères et des secours que l’on y apporte, on voit les maux guéris et ceux qui restent à guérir : on voit le fruit des aumosnes passées et le besoin des présentes. . . » ( L'Aumosne chreslienne , op. cit., Préface, p. 16).
Consulter aussi Feillet, op. cit., p. 229. Ces Relations étaient tirées à environ 1.000 exemplaires ; à un moment donné il fallut réimprimer les premiers numéros.
38. « Mois d’octobre 1650, Estât des pauvres des frontières de Picardie et des environs deSoissons où les armées ont campé. In-4, 4 p.
Les collaborateurs les plus dévoués de M. Maig’nart de Bernières étaient deux autres maistres des Requêtes, M. Lenain, et M. du Gué de Bagnols, et certains curés jansénistes de Paris notamment celui de la paroisse Saint-Merry (Raoul Allier, op. cit., p. 79).
« Cette œuvre, pendant longtemps, semble avoir été renfermée dans des limites d’une société mi-partie janséniste, mi-partie parlementaire, avec le patronage de dames charitables appartenant presque toutes à la magistrature... » (Feillet, op. cit., p. 231).
39. « Exhortation aux Parisiens pour le secours cles*pauvres de la province de Picardie et de Champagne, où il est prouvé par des passages formels de l'Écriture Saincte, par les autorités des saints Pères grecs et latins, et par des raisons invincibles que V Aumosne en ce temps est dç. précepte, et non pas de Conseil. Paris, 1651. »
40. « Les Relations de Maignart de Bernières avaient été trop utiles pour qu’on ne s’empressât point de les imiter. En janvier 1653 parut le premier numéro d’une gazette de la bienfaisance organisée. C’était le Magasin charitable .. . Cette gazette disait en même temps que les besoins à soulager, les secours distribués ; on don-
L’année 1652 la Compagnie du Saint-Sacrement assiste, en Lorraine, cinq couvents de Carmélites réduits à la dernière extrémité. Un grand nombre de malheureux sont réfugiés à Paris « on les fait assembler dans le cimetière de Saint-Hippolvte au faubourg Saint-Marceau où ils reçoivent des secours » [Annales, op. cit ., p. 127) 41 .
Les membres de cette Société si dévouée au bien public fondent en l'île Notre-Dame un magasin Charitable. « Sur l avis donné à tous les prônes des paroisses, chacun y envoyé toutes sortes de meubles et d'ustensiles de tous les quartiers de Paris ; chaque jour quelqu’un des confrères en a la direction... et on distribue aux habitants des villages désolés ce qui leur est le plus nécessaire pour rétablir un peu leurs ménages... 42 »
Le zélé curé de Saint-Sulpice, un des adhérents à la Compagnie du Saint-Sacrement, ne reste pas inactif au milieu de ces calamités universelles. Nous le voyons, un jour, par un froid rigoureux, braver la neige, les soudarts, et aller à Saint-Germain solliciter à la Cour des aumônes en faveur des Parisiens assiégés 43.
En présence de l’immensité du mal, des Associations restreintes demeurent d’ailleurs insuffisantes; « dès 1650 Vincent de Paul amène avec lui deux cadres au grand complet : les prêtres de la Mission , et les filles de la Charité. Son rôle bienfaisant est
nait ordinairement à chaque malade deux livres de viande par semaine, quatre œufs, un quart de beurre, pour deux sols ou six blancs de sel, et un pain de 17 sols... » (Raoul Allier, op. cit ., p. 92).
41. « Je serois trop long si je voulois marquer en particulier toutes les charités que fit la Compagnie pendant les guerres civiles dehors et dedans Paris. Les nouveaux convertis, les filles et les femmes en péril, les petits et les grands hôpitaux les communautés nécessiteuses et tout ce qui pouvoit servir d'objet à la compas-, sion et à la piété reçut des secours considérables de cette Assemblée qui servit en cette occasion d’instrument à la divine Providence pour soulager, consoler et soutenir les pauvres et les affligés... Et sur l’avis qu’on eut qu’il se trou voit dans la campagne grand nombrg de malades abandonnés de tout secours à cause de la guerre, la Compagnie résolut d’envoyer des ecclésiastiques aux villages circonvoisins de Paris pour consoler et confesser les pauvres gens réduits à la dernière désolation » [ Annales , op. cit., p. 131).
42. Annales, op. cit., p. 132. « En 1657, les curés, jugeant qu’il était tropéloign demandèrent qu’on s’adressât à eux pour les magasins particuliers des paroisses. Aussitôt les directeurs du dépôt central partagèrent leur activité entre ceux des. cantons... » (Raoul Allier, p. 93).