CHAPITRE XIII
UNE SECONDE LEÇON DE L’HISTOIRE. LES SECOURS A DOMICILE SOUS LA RÉVOLUTION DE 1789
§ 1er. — Les ruines accumulées 1 .
Les premières commotions de la période révolutionnaire sont fatales aux bureaux de charité ; composés de membres du clergé, de la noblesse, d’officiers des seigneuries, de bourgeois et paysans aisés, ils disparaissent rapidement, Leurs auxiliaires : Sœurs hospitalières et enseignantes ; Dames occupant un rang dans la Société se trouvent également ruinées, dispersées, emprisonnées 2.
Ces Bureaux ne possèdent pas en général de biens fonds ; ils vivent d’aumônes, de dons, de souscriptions, tout s’effondre en même temps. Le nombre des vagabonds, des mendiants, des ouvriers sans travail, croît de mois en mois. D’un autre côté les charités sont tellement diminuées, dès 1790, que l’on craint partout de les voir réduites au néant 3. Du reste la compassion
1. Ce chapitre est le résumé du livre III, chap. v de notre ouvrage : La Révolution de 1789 et les Pauvres. Ce volume, publié à 500 exemplaires, est, depuis longtemps déjà, épuisé en librairie, il ne se trouve plus que d’occasion. Conférer : Histoire de la charité, t. IV, lre partie, liv. III, chap. iv : Une leçon de l'histoire, la spoliation du domaine hospitalier par la Révolution française. Ces deux chapitres étudient la question sous ses divers aspects : ruine des Etablissements hospitaliers, suppression des services réguliers de secours à domicile. Ils se complètent l'un l’autre.
2. « Toutes les sœurs qui, dans nombre de paroisses bretonnes, desservent de petites maisons de charité et vont visiter les malades à domicile, se trouvent dispersées et emprisonnées » (Abbé Tresvaux, Histoire de la persécution révolutionnaire en Bretagne, t. II, chap. ni, p. 151).
3. Angoulême, 17 avril 1790. Arch. Nat., F15 235. Dom Piolin, L'Église du Mans pendant la Révolution, 3 vol. in-8, 1868, t. I, Livre II, chap. i, p. 151-152.
pour son prochain ne tarde pas à être proscrite, c’est un acte dangereux, susceptible de vous rendre suspect. Le 28 ventôse an 2, à Arras, on amène au Comité deux citoyens « rencontrés sur le rempart », grief particulier, l’un d’eux « faisoit l’aumône à un pauvre » (Lecestre, Arras sous la Révolutiony t. II, chap. vu, p. 89).
Le 27 prairial an 2, la Convention ne déclare-t-elle point, sur la proposition de Roger-Ducos, ainsi qu’il est dit plus haut, « que la Nation française ayant contracté l’engagement de secourir l’indigence, ce serait manquer le but d’extinction de la mendicité que de confier à des Sociétés particulières la répartition des sommes destinées au soulagement des pauvres, qu’en conséquence c’est de la Nation seule que le citoyen en souffrance a droit de réclamer, et doit directement recevoir de quoi subvenir à ses besoins » ( Moniteur , XX, p. 754).
C’est, en effet, ce principe de l’Etat omnipotent qui règne dès lors sans conteste. En citant le décret de la Convention qui refuse un subside à la Société philanthropique, Ferdinand- Dreyfus ajoute : « Cette solution est logique : puisque la Nation est la seule débitrice de la dette d’assistance, les Sociétés de bienfaisance n’ont plus d’objet ; toute répartition par l’initiative privée est abusive et avilissante.
« L’arrêt de mort des Sociétés privées est prononcé le 19 germinal an III (8 avril 1795) ; le Comité des Secours publics le contresigne en décidant : que les fondateurs des établissements de bienfaisance ne pourront réclamer ni le prix des fondations établies, ni le droit de présentation aux places vacantes 4. »
On doit constater que les œuvres ainsi dissoutes disparaissent sans dignité et sans grandeur ; la terreur et le régime de la Convention abaissent les caractères. On voit même les membres de ces Institutions décimées s’excuser en quelque sorte d’avoir essayé de faire le bien.
L’acte de servilité des derniers représentants de la Société philanthropique est curieux à reproduire 5 :
4. Ferdinand-Dreyfus, L'assistance sous la Législative et la Convention. In-8. Paris, 1905, p. 52.
5. Tuetey, L'assistance publique a Paris , pendant la Révolution, op. cil., t. IV, n° 392, p. 520-521 (15 vendémiaire an III).
« Citoyens représentants. La Société philantropique de Paris, supprimée par votre décret du 29 prairial dernier, s’est empressée d’y obéir, en cessant aussitôt ses distributions bienfaisantes. Sa liquidation est enfin terminée, et elle vient déposer sur le bureau la modique somme de 1,320 liv. 17 s. formant le reste des fonds de sa caisse.
« Sous le despotisme, l’extrême luxe existait à côté de l’extrême misère, et des secours insuffisants et humiliants, établis dans les paroisses sous le nom d’aumônes, étaient la seule et triste ressource de l’humanité souffrante... La Convention non contente d’avoir fondé la liberté publique, a voulu aussi fonder la bienfaisance publique. Elle a jugé que ce droit sublime de secourir nos frères patriotes, nos respectables sans-culottes dans l’indigence, était un droit qui appartenait à la puissance publique dépositaire des droits de tous, et non pas à quelques faibles et impuissantes associations d’hommes privés.
« La Société philantropique, voyant son existence devenue inutile, a applaudi, la première, avec joie à sa suppression ; elle n’était que l’instrument des bienfaisances individuelles, vous avez organisé en grand la bienfaisance publique, et la Société philantropique, venant rendre dans votre sein son dernier soupir, vous remercie d’avoir décrété à la fois qu’il n’y aurait plus dans la République, ni pauvres, ni esclaves... »
En attendant, la misère croît sans cesse et ce ne sont pas cependant les décrets, les rapports, les projets, les proclamations qui manquent ! On peut en former des volumes 6. « Il est temps, s’écrie Vadier, de venir au secours de ces victimes de la fortune et de l’égoïsme... il est temps que cette classe infortunée, qui a si souvent gémi sous le marteau de la tyrannie et sous la verge de l’oppression, bénisse enfin les mains généreuses qui en ont renversé le colosse 7 *. »
6. Commission de recherche et de publication des documents relatifs à la vie économique de la Révolution. L'assistance publique. Instruction, recueil de textes et notes (Camille Bloch). In-8, 313 p. Paris, lmp. Nationale, 1909.
7 . Rapport présenté à la Convention nationale, au nom du Comité des secours
publics, par le représentant Vadier, sur l’administration et distribution des revenus des pauvres des quarante-huit sections de Paris (mars 1793). Tuetey,
op. cit., t. IV, n09 291-292, p. 428 et suivantes.
Joseph Le Bon, à Arras, propose que l’on grave au-dessus de la porte des asiles consacrés à l'indigence « des inscriptions annonçant leur inutilité future, car, dit-il, si la Révolution finie, nous avons encore des malheureux parmi nous, nos travaux révolutionnaires auront été vains8. »
Malgré ces belles tirades « la crise devient plus aiguë de 1789 à 1795, à raison des secousses politiques et sociales qui se succèdent, de la guerre civile et de la guerre étrangère. Tout se tient dans l’histoire, écrit Ferdinand-Dreyfus ( op . aï., p. 103), et l’on ne peut isoler l’état de l’indigence dans un pays de sa situation politique, économique et sociale. »
Rien n’est plus évident, mais à qui incombent ces calamités? Les Constituants n’organisent-ils pas la guerre religieuse avec leur constitution civile du clergé ? Leurs théories, qu’exagèrent encore les Conventionnels, ne sont-elles pas imputables aux sectes occultes, qui conduisent la Révolution? Où donc trouver une excuse à ces violences, à ces attentats, œuvres des loges maçonniques , trop souvent instruments dociles entre les mains de l’Etranger ?
Les conséquences de ces actes sont effrayantes, que les meneurs du mouvement en portent la pleine et entière responsabilité.
Etudions maintenant les documents 9.
Par suite du départ de la Cour, Versailles est une des villes de France où la misère se fait sentir le plus promptement ; en février 1790, les trois cinquièmes au moins d’une population de
8. Lecesne, Arras sous la Révolution, t. II, chap. vu, p. 106. Le Conseil général de cette même ville « cédant, dit Lecesne, à un entraînement qui pouvait avoir les plus graves conséquences, décidait, le 28 ventôse an 2, que le nom du Bureau de charité serait changé en celui de Bureau de restitution » (Op. rit., t. II, chap. viii, p. 189).
9. On lit dans l’ouvrage cité de Ferdinand-Dreyfus (p. 88) : « Aprèsle 9 thermidor, les plaintes ne s’apaisent pas, M. Lallemand a minutieusement noté chaque réclamation, >» Cette phrase de l’honorable sénateur pourrait être interprétée en ce sens que l’auteur de la Révolution de 1789 et les pauvres a glané soigneusement les rares documents qu’il jugeait favorables à sa thèse. Il n’en est rien, nous répétons ici que nos exemples sont pris au hasard entre des milliers et des milliers de pièces d’archives, toutes aussi concluantes les unes que les autres. Seulement lorsque nous venions de donner la parole aux autorités de Mons, par exemple, nous prenions de suite à témoin les autorités de Marseille, pour passer ensuite à Brest, à Strasbourg, à Bayonne, etc., afin de prouver que le mal était universel, sur tous les points du territoire.
50 . 000 âmes sont plongés dans la détresse ; des soupes économiques distribuées en abondance ne suffisent pas aux besoins 10.
« Le 16 germinal an 3, la misère dépasse toutes limites et provoque une manifestation imprévue et douloureuse. Les mères de famille se présentent à la maison commune. En présence de la municipalité les unes fondent en larmes, les autres cherchent à exprimer que leur existence est devenue un fardeau insupportable.
« Les magistrats municipaux s’épuisent à chercher les moyens de consoler les pauvres femmes et de traduire leurs sentiments de sympathie en termes qui répondent à une si désolante extrémité 11 . »
Dans les principaux ports, Brest, Rochefort, Toulon, il est fait une distribution journalière de pain aux ouvriers (Décret 2 janvier 1792 ( Collect . des décrets, p. 16). Deperret constate ( Rapp . au nom des Comités des finances et des secours 1792) que le département du Nord compte près de trois cent mille pauvres sur un million d’habitants. « A Bressuire (Deux-Sèvres), sur deux mille âmes que renferme la ville, on peut sans exagérer porter le nombre des mendians à mil ou douze cents et la moitié du reste est réduite à gagner sa vie misérablement à l’aide d’une manufacture d’étoffes de laine sur fil absolument tombée » (mars 1792, Arch. Nat., F15 233, 2e liasse).
Les administrateurs de l’hôpital de Saint-Flour (1792, Arch. nat., F15 2o0) se plaignent amèrement de la diminution des aumônes, tout en cherchant à dénigrer ceux qui auparavant se montraient généreux : « autrefois, disent-ils, la caste des privilégiés et des nobles, ou par générosité, ou par pitié, ou quelques fois peut être par remords, fesaient quelques sacrifices ; les dévots et les dévotes pouvaient être comptés pour quelque chose... Aujourd’huy les prêtres jadis bénéficiers dans les deux riches chapitres de Saint-Flour se croyent tous injus-
10. Pétition de l’agence de secours de la commune de Versailles, 23 vendémiaire, an 3, F15 260 ; pièce reproduite aux annexes de la Révolution et les pauvres , n° IV, p. 270-271.
Il- Laurent-Hanin, Hist. municipale de Versailles, 1787-1799. 4 vol. in-8, 1885*4889, t. IV, chap. xxvm, p. 55-56.
tement dépouillés des biens qu’ils possédoient, et la Nation, disent-ils, leur a déffendu l'exercice de la plus belle des vertus, de la charité. Les feus privilègiés et nobles consument leurs richesses pour ratraper leurs privilèges ; les dévots, et les dévotes surtout, s’occupent de leur contingent à fournir pour recouvrer leurs directeurs, et tous ne donnent plus rien... »
Dans l'Indre-et-Loire, un habitant écrit en juin 1793 : « La misère est partout et les personnes aisées elles-mêmes ne peuvent s’y soustraire. Les denrées les plus nécessaires nous manquent. Riches comme pauvres sont réduits à manger un pain noir et dégoûtant qu’on se dispute à la porte des boulangers, et encore est-il quelquefois impossible de s’en procurer assez pour les besoins de la famille... » (Carré de Busserolle, Souvenirs de la Révolution.' In-12, Tours, 1864, p. 207-208).
A Lyon, 30.000 ouvriers sont sans travail et sans ressources [Moniteur, XV, p. 353) 19~.
Les secours départis aux classes nécessiteuses de la Capitale manquent d’ordre ; « la comptabilité est un chaos qu’il est impossible de débrouiller » ; on affirme même « que la portion des revenus distribuée aux indigens est infailliblement la plus mince 13. »
12. « A Tonnerre le 20 pluviôse an 3, il n’y avait plus dans les greniers que quarante quintaux de farine. La caisse du Bureau de bienfaisance était épuisée et on avait tant de fois fait appel aux habitants les plus riches que cette ressource même se trouvait tarie » (George Moreau, Tonnerre pendant la Révolution, 1789-1799 . In-12, 1890, p. 239).
« Le 29 avril 1793 le maire de Montluçon vint annoncer au district que les denrées manquaient dans toutes les municipalités. Le seigle valait 55 livres le setier, de telle sorte que le prix du pain excédait du double le salaire quotidien des ouvriers. Il en résultait que les journaliers et compagnons étaient réduits à se nourrir d’avoine. » (Cornillon, Le Bourbonnais sous la Révolution. 5 vol. in-8, 1888-1895, t. IV, chap. ii, p. 18).