LES DOTS DESTINÉES A FAVORISER LE MARIAGE OU L’ENTRÉE EN RELIGION
§ 1er. — Examen de ce mode d'assistance.
Les fondations destinées à faciliter le mariage de jeunes filles pauvres, ou leur entrée en religion1, constituent une des formes usuelles de la Charité Catholique.
Nous rencontrons partout ces dots, soit qu’il s’agisse d’établissements hospitaliers 2, de Confréries charitables ou de Corporations d’arts et de métiers. L’Italie et la France en sont particulièrement pourvues.
Le principe même de cette assistance est combattu par de nombreux auteurs. Ceux appartenant à l’école de Malthus sont systématiquement hostile à tout ce qui peut favoriser le mariage dans les classes pauvres 3.
1. Moroni, en son Dizionario di erudizione storico-ecclesiastica (vol. XX, p. 229- 231), au mot: «Joie, prouve qu’il ne s’agit nullement ici de simonie, c’est-à-dire de la vente de la profession religieuse, mais bien d’une offrande destinée à assurer la nourriture et l’entretien de la personne qui se consacre à Dieu. « La dote, o dotazione religiosa, è il denaro, che una donzella dà al monistero per essere mantenuta nel medesimo, e che deve essere impiegato al suo nutrimento, ed al suo mantenimento. Non è mai stato proibito, nè stimato simoniaco il dare i suoi béni ai monisteri, in cui si fa professione religiosa, purchè questa sorte di dinazioni sieno libéré, e non si facciano nè corne prezzo, nè in considerazione délia vestizione o délia professione... »
2. « On n’apportait pas moins de zèle à soutenir les couvents et les hôpitaux ; d’innombrables fondations étaient faites au profit des pauvres, des malades, des aveugles, des sourds-muets, des paralytiques et impotents ; des veuves et des orphelins, des enfants trouvés ; bien plus les jeunes filles pauvres n étaient pas oubliées et on faisait des dons pour leur constituer une petite dot. Le duc Georges de Bavière fonda dans dix huit villes une petite rente destinée à doter, chaque année, huit jeunes filles chacune recevant seize gulden » (Rattzinger, op. cit. II, 3, § 16, p. 365 et sq.).
3. « La règle la plus générale qu'on puisse donner, est, peut-être, que tout encouragement direct au mariage entraîne nécessairement un accroissement de mortalité » (Malthus, Du principe de population (édition Garnier), 1852, Livre II, chap. iv, p. 190).
452 HISTOIRE DE LA CHARITÉ. — ‘ LIVRE IV. CHAPITRE 1er
Les économistes qui condamnent, d’une manière générale, les établissements de bienfaisance comme source de paupérisme, s’élèvent avec force contre ces dots, accusées de favoriser les unions prématurées, au plus grand dommage de la société.
Ils y voient aussi un encouragement certain à la paresse et à l'imprévoyance. Ils font remarquer que ces subventions, en raison de leur modicité, manquent le but que l’on se propose : aider à constituer une famille, et sont tout au plus bonnes à solder les frais de la noce4.
Le Président de Brosses résume toutes ces critiques en parlant delà ville de Rome. « Les femmes du commun, écrit-il5, sont ici glorieuses, volontaires et fainéantes, ce qui vient de la facilité qu’elles ont à trouver des dots pour se marier, et par suite du peu de soin que l’on se donne pour les élever au travail... Aux fêtes solennelles il y a des fondations dans plusieurs églises, pour distribuer des dots aux pauvres filles, soit pour prendre le voile, soit pour se marier selon leur goût.
« Ces charités si fréquentes et si mal à propos sont un des grands vices du gouvernement de ce pays, où elles entretiennent la fainéantise et la mendicité... Quand une fille du commun a la protection du bâtard de l’apothicaire d’un Cardinal, elle se fait assurer cinq à six dots, à cinq ou six églises, et ne veut plus apprendre ni à coudre ni à filer. Un autre gredin l’épouse par l’appât de cet argent comptant. La donzelle veut qu’on lui fasse, sur son argent, de beaux habits et bonne chère à sa noce ; tant que la somme dure, on n’a garde de songer à travailler 6. »
A. Conférer clans les deux sens : P. Magenta, Ricerche su' le pie Fondazioni délia cittk di Pavia. In-8. Pavia, 1838, p. 166. Q. Querini, Dei Sussidi dotali (Rivista délia beneficenza, anno X, 1882, Aprile, p. 309-331). Salvatore de Luca Carnazza, Le Istituzioni di pubblica beneficenza, In-8, Catania, 1891, p. 210. A Magnani, Delle opéré pie dotali. Riv. délia Benef. Anno XXVII, 1899, p. 406-410.
5. Charles de Brosses, Lettres familières écrites d’Italie en 1739 et 1740. 3e édition. In-12, deux volumes, Paris, 1869, Lettre XLIV, tome II, p. 194-195.
6. « Toutes ces Compagnies ont leurs chapelles particulières, où les Confrères font leurs exercices de piété et de mortification. Elles distribuent aussi des dotes aux pauvres filles aux jours de leurs fêtes particulières. »
« Bien des gens qui se prétendent de bon sens trouvent à redire à ces dotes, et prétendent que cela rend les Artisans de Rome, et les autres. d’un étage plus bas, paresseux, et mauvais ménagers, parce qu’étant assurés que leurs filles ne manqueront pas de dotes pour se marier, ou pour se faire Religieuses, ils travaillent le moins qu’ils peuvent, se divertissent à merveille, et n’épargnent rien pour pour-:
LES INSTITUTIONS DOTALES
Ces assertions sont empreintes d’exagération, on peut dire que dans nombre de circonstances des allocations, même minimes, favorisent les mariages et évitent ainsi des dissolutions condamnables ; que tout n’est pas dilapidé en dépenses superflues, que la petite dot sert souvent à acquérir des objets nécessaires, des instruments de travail permettant aux nouvelles familles de gagner honorablement le pain quotidien 7.
Si par suite de la diminution de la valeur du signe monétaire les sommes allouées sont jugées insuffisantes, il suffit de grouper plusieurs fondations afin de constituer des dots susceptibles de produire un effet utile. Mais il faut se garder de condamner, d’une manière générale, ce mode précieux d’assistance, en se bornant à éviter les abus8.
voir un jour à l’établissement de leurs familles... Connaissant les Romains comme je les connois, et comme les connoissaient ceux qui ont fait ces pieux établissements, il est certain que le soin d’amasser pour pourvoir leurs filles, ne les obligeroit pas à changer le penchant qu’ils ont pour une vie molle et oisive, et que ces pauvres filles se trouvant en âge de prendre un parti, et n’ayant pas de quoi se marier, ou se faire Religieuses, elles se jetteroient dans la débauche qui est le plus grand de tous les malheurs » (P. Labat, Voyages en Espagne et en Italie , t. III, 1730, p. 91-92).
7. « Certo fra i poveri, che ottengono sussidi dotali, ve ne ha alcuni, ai quali quel denaro basta appena per celebrare nella gozzoviglia il primo giorno delle nozze ma generalmente è statoosservato, quel sussidio dotale, talvota tenue, servireallo acquisto delle cose necessarie allô arredamento délia nuova famiglia, allô acquisto di oggetti e strumenti per esercitare un’arte, un mestiere, per mettere la nuova famiglia in grado di lavorare e di vivere. Sifïatte istituzioni ottengono ancora oggidi il suffragio délia pubblica opinione » (Carnazza, op. cit ., 211).
8. Le régime des dots de mariage fonctionne encore à l'heure actuelle en Italie. Crispi en demandait la suppression absolue, les qualifiant de disordine economico e sociale. La loi du 17 juillet 1890 prend un terme moyen, elle rend obligatoire la révision du règlement ancien de manière â fondre ensemble les allocations trop faibles et à transformer en un autre mode d’assistance, les revenus qui offrent, au contraire, des sommes supérieures aux besoins constatés ( Rivista délia benef., op. cil ., ann. XXVII, 1899, p. 408). John Mac Fardand, dans ses recherches sur les pauvres , examine la proposition faite par certains philanthropes de donner des « primes de mariage aux jeunes gens qui ont été élevés aux dépens du public. » Il conclut à ne pas accueillir ces propositions (Établ. d'Humanité, op. cit. ’n0 1(8),
Vers l’an 1727 fut fondée l’association israëlite (Hachnosas Callo) ayant pour but de doter des filles israëlites pauvres (Falkenburg, ’s Gravenhage, op. cit. p. 376
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§ 2. — Les fondations dotales en Italie.
Les dots abondent à Rome 9, il faut savoir se borner en un sujet aussi vaste. Piazza, en son traité si souvent cité (chap. xxxiv, p. 484), raconte en ces termes les origines et le développement de la plus célèbre des Confréries dotales.
Parmi toutes les œuvres éclatantes de l’Alma Città, dit-il, il en est une si remarquable, que, pour rendre plus solennelle la distribution des dots qui a lieu le jour de la très-sainte Annonciation en l’Église de la Minerve, le Souverain Pontife, lui-même, prend part à la procession et tient une chapelle papale avec tout le collège des Cardinaux et une infinité de peuple; c’est lui qui distribue les dots aux jeunes filles toutes vêtues de blanc, et réunies à l’Église dans une attitude modeste.
Cette confrérie est instituée sous Pie II, l’année 1460, par Jean de Torrecremata, Espagnol de l’ordre des Frères prêcheurs. Fondateur d’une confrérie pieuse réunissant environ deux cents membres de la bourgeoisie, Jean leur dit un jour que l’Esprit Saint lui inspire la pensée d’une œuvre excellente et nécessaire. Il s’agit de s’appliquer à marier de pauvres jeunes filles, et de leur fournir une dot. II est en effet indispensable et digne de toute louange d’empêcher bien des âmes de tomber, par suite de pauvreté ou de manque de surveillance, dans l’infidélité et les pièges du démon, qui cherche toujours à ravir les âmes et à les éloigner de l’observation de la loi Divine.
Il est en outre utile que la population s’accroisse par de légitimes naissances, dues à de saints mariages ; cette charité peut de plus aider des vierges à se consacrer à Dieu.
L’œuvre grandit, en 1679 on marie et l’on dote chaque année quatre cents jeunes filles honnêtes qui reçoivent chacune :
9. Consulter : Piazza; Morichini; Statuti délia ven. archiconfr. délia Sma Nuntiata in Roma. In-4, 76, p. 1614. — Repertorio di tutti i sussidj dotali che si dispensano da diversi luoghi pii delVAlma Città di Roma. In-8, in Roma, 1789, (ouvrage rare). Raccolta intéressante delle diverse doti che si conferiscono in Roma. In-8, 61 p. Roma, 1870.
LES INSTITUTIONS DOTALES 455
soixante scudi de monnaie romaine, un habillement d’étoffe blanche et un florin pour s’acheter des chaussures 10.
Indépendamment des administrateurs de la Confrérie, on élit quatre prieures, appartenant à la noblesse et âgées d’au moins cinquante ans. Trois doivent être Romaines, une choisie parmi la colonie étrangère de la ville; leur fonction est d’inviter, huit jours avant la solennité des distributions de mars, le plus grand nombre possible de dames nobles à assister le matin à cette fête.
Ces dames pieuses reçoivent les jeunes Allés, lors de leur arrivée à l’église, les rangent dans la chapelle et les font mettre en ordre pour la procession, en les conflant au patronage d’une honorable dame. Ces jeunes Ailes portent en main un flambeau allumé.
Tout ceci a lieu également en mai et en septembre, époques où l’on fait la distribution d’autres dots. Le choix des bénéficiaires n’a lieu qu’après des enquêtes effectuées par des personnes d’une vertu éprouvée ; à mérite égal on préfère les orphelines comme étant plus exposées dans la vie 11 .
En dehors de l’Archiconfrérie de la Sainte-Annonciation, il existe des dots distribuées par les soins de conservatoires, de familles nobles, de confréries nationales ou d’arts et métiers. L’importance de ces allocations est évaluée au xvne siècle à 100.000 scudi au minimum12.
Voici maintenant, à titre d’exemple, quelques renseignements
10. Cette œuvre est soutenue et accrue par de grandes aumônes et de nombreux legs ; parmi ceux-ci, il convient de noter celui fait par Urbain VII, qui donne un bel exemple de charité apostolique en instituant pour son légataire universel cette vénérable archiconfrérie.
11. Les conditions que doivent remplir les postulantes, ajoute Piazza, sont d’être vierges, pauvres, honnêtes, de bonne renommée, nées à Rome d’un mariage légitime. Si elles ne sont point nées à Rome, il faut qu’elles y soient arrivées avant l’âge de dix ans.
On exclut de cette distribution les jeunes filles allant travailler aux lavoirs publics, aux vendanges; habitant des hôtelleries; sans abri déterminé; en un mot toutes celles dont l’honorabilité est suspecte. Sont également écartées les candidates qui possèdent déjà 400 scudi, ou 500 si elles désirent se faire religieuses.
12. Au xixe siècle ces institutions qui avaient eu fort à souffrir des tristes événements ayant marqué la prise de possession des États Romains par la France Révolutionnaire, se relèvent rapidement, le nombre des dots distribuées en 1870 égale à peu près le chiffre constaté en 1789.
Bien des voyageurs ont fait le récit de ces processions solennelles à la Minerve et de ces distributions de dots, le plus curieux peut-être est celui de [Michel Montaigne, Voyage en Italie, p. 167.
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sur les œuvres dotales de diverses villes : La Mirandole 13, Crémone et Milan.
1761 u E un bourgeois de la Mirandole, Pietrapiccoli, fonde quatre dots de mariage, l’une di modenesi L. 3.000. (It. L. 1151); deux de L. 500 (It. L. 191); la dernière de L. 100 (It. L. 38). Ces dots doivent être délivrées à des jeunes filles habitant la ville^et choisies dans une liste de familles désignées par le testateur ou ses héritiers. Si une famille vient à s’éteindre, les Ducs de Modène pourvoient à son remplacement.
Autres fondations : de Antonio Volpi, mort en 1701 ; de Quistelli, les personnes choisies doivent produire le certificat de leur mariage avant de toucher leurs vingt-cinq écus (monnaie du pays).
Suivent les libéralités de plusieurs autres citoyens aux xve, xvie, xviie et xvme siècles.
A Crémone nombreuses sont les fondations dotales qui se trouvent soumises aux dispositions qu’édicte Joseph II pour la concentration des œuvres pies. Il est reconnu toutefois que ces subsides intéressent non moins la charité chrétienne que la société en général 14.
Sous le règne de l’Empereur et Roi (1765-1790) aussi bien quo dans les Etats de son frère Pierre Léolpold, Grand duc de Toscane, tous deux grands destructeurs de couvents 15, les dots affectées à l’entrée en religion sont habituellement transformées en dots de mariage 16 .
13. P. Molinari, Gli istituti Pii délia Gitta délia Mirandola. In-8. 1882 ; Dotazioni ,
p. 346-401 « Fra le dispozioni del testatore è notevole quella che prescrive che se mai quàlche famiglia fra quelle da lui nominate venisse a cambiare la condizione di cittadino in quella di nobile, resti immediatamente privata del diritto che le competeva al sussidio dotale » ( op . ciL, p. 350); '
14. « Per le Doti. Proseguendo sulle massime dell'Augusto Sovrano la sistemazione delle Pie Fondazioni, S. A. R., ha rivolte le sue premure a fissare le opportune regole per la distribuzione de’ sussidj dotali; oggetto, che tanto intéressa non meno la Garità cristiana, che il ben essere délia Société » (Cazzaniga,. op.cit. In-8, Cremona, 1880, p. 107-109).