CHAPITRE II
Les Pouvoirs publics s’ingénient à organiser des chantiers destinés à occuper cette masse énorme de gens sans aveu : canalisation de l’Ourcq ; enlèvement d’immondices sur les bords de la Seine; travaux à la butte Montmartre, à Popincourt, aux faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau ; aux barrières d’Orléans, de Yaugirard, etc.
Des règlements cherchent à réprimer les abus qui sont continuels (11 novembre 1789 — 24 septembre 1790. Tuetey, t. II, nos 36 et 66).
Ces abus augmentent avec le nombre des prétendus travailleurs ; le 31 août 1790, l’Assemblée Constituante supprime les ateliers de secours existant à Paris et les remplace par de nouveaux ateliers « les uns pour les ouvriers travaillant à la tâche ; les autres pour les individus faibles et moins accoutumés à la fatigue des terrassements ; ils sont alors payés à la journée » (Tuetey, op. cit., n° 64, p. 143).
Les habitants de Vincennes et de Charonne se plaignent vivement des dégâts commis dans leurs vignes par les ouvriers des ateliers de charité et demandent que la garde nationale exerce une surveillance indispensable (Sept. 1790, Tuetey, n° 67, p. 157) 17.
Partout ces bandes indisciplinées font régner la terreur; les ateliers eux-mêmes sont accusés de favoriser la fainéantise, tout en coûtant des sommes considérables (Tuetey, op. cit., n° 81, p. 174-175) 18.
La mesure devient comble, et le 16 juin 1791, l’Assemblée sup-
co itinue à s’accroître dans des proportions considérables; au commencement de juin 1790, on en comptait 12.021 ; en juillet 13.050 ; le 1er août 15.550; le 1er septembre 17.897; le 1er octobre 19.199 et au 31 octobre 21.020 » (Tuetey, Rapport Plaisant, op. cit. ; Introduction , p. xv).
17. Tuetey, nos 77-78. A Paris, il faut renforcer les postes dans le voisinage desdits ateliers (novembre 1790). Voir aussi n° 93, 16 juin 1791, p. 199 ; n° 99, 3 juillet 1791, p. 208.
18. Tuetey, n° 85, p. 181 ; Mémoire du 16 avril 1791. « Les circonstances difficilesdans lesquelles nous nous trouvâmes, le bouleversement des pouvoirs existant alors, la lente organisation de ceux qui les ont remplacés et surtout l’ordre donné inconsidérément de recevoir les femmes aux ateliers publics, furent la cause d’une multitude d’abus et d’une affluence d’ouvriers telle, que leur nombre monta bientôt jusques à 20.400. »
ATELIERS DE CHARITÉ
prime les ateliers parisiens, à l’exception des filatures pour femmes et enfants 19.
La liquidation de ces chantiers est lente, difficile ; une vive effervescence règne au sein de cette multitude habituée à recevoir des subsides, en travaillant le moins possible 20.
D’ailleurs, la détresse générale est réelle, et Prudhomme, tout en désapprouvant la conduite des ouvriers licenciés, déclare que les seules armes à opposer contre les attroupements sont la raison et la persuasion « et que ce n’est pas avec des bayonnettes que l’on apaise les cris de la misère 21 . »
En 1789, la Province suit le mouvement imprimé par la Capitale, des ateliers se trouvent organisés dans nombre de villes 22. Le président du Comité de mendicité ne dit-il pas, dès 1790 : « tout homme inutile à la société lui est nuisible, tout individu doit concourir à la prospérité publique par les moyens que la nature lui a départis. Le travail est donc un devoir envers la société. La société doit exiger que ce travail soit rempli. C’est en donnant ce travail à ceux qui n’en ont pas qu’on peut détruire la mendicité, et ennoblir ainsi et la nation qui donne et le malheur qui est secouru 23. »
Les abus signalés à Paris se reproduisent sur nombre de points du territoire ; les ateliers sont fermés à Rouen en 1791 24.
19. Décret relatif à la distribution d’une somme de 2.600.000 liv. entre plusieurs départements pour travaux... Art. II. En conséquence de ces nouveaux travaux offerts aux ouvriers qui voudront se procurer de l’ouvrage, le Trésor public cessera, à partir du premier juillet, d'entretenir les ateliers de Paris, et autres de même nature, qui pourroient avoir été établis dans quelqu’autre partie du Royaume. . . » Collection des décrets , t. XV, p. 253. Une discussion très importante précède ce décret ( Réimp . Moniteur , VIII, p. 679 à 686).
20. Requête présentée par les ouvriers licenciés, 28 juin 1791. Tuetey, n° 95,