CHAPITRE IV
Les riches ne sont admis que par tolérance, c’est aux miséreux qu’il réserve plus particulièrement ses soins (ouvrage cité, p. 184-185).
On fait également à l’abbé de FEpée un crime de montrer un peu de malveillance à l’égard de Péreire, notamment dans ses lettres ouvertes à M. l’abbé X (1771 et années suivantes). Cette accusation paraît exagérée, car dans l’ouvrage précité (lre partie, p. 12), il n’hésite pas à dire : « Je souhaite pour le bien de l’humanité que M. Perreire trouve une méthode préférable à la mienne. En ce cas je l’adopterois de tout mon cœur, et avec beaucoup d’actions de grâces. Il n’est point question ici de la folie d’être auteur: il s’agit de faire tout ce que nous pouvons pour nous rendre utiles aux sourds et muets, présens et à venir. »
Ce grand homme ne cesse également de montrer un dévouement inlassable envers ses infortunés pupilles.
Lors de l’hiver si rude de 1788, déjà atteint des infirmités dues à son âge, il reste sans feu et refuse d’acheter du bois pour ne pas dépasser la somme modique qu’il affecte annuellement à sa dépense personnelle. « Toutes les remontrances de ses amis à cet égard demeurent inutiles, les élèves arrivent en masse, mains jointes, en pleurs, se jettent à ses pieds, le conjurant de se conserver pour eux. Ils ne le quittent qu’après sa promesse de renoncer à cette cruelle privation » (Bébian, op. cit ., p. 43 ; Berthier, op. cit., 1840, p. 80).
Ce bienfaiteur de l’humanité meurt peu après, à 79 ans, le 23 décembre 1789 38.
Durant sa vie, l’abbé de l’Epée met à contribution pour ses chers élèves : frères, amis, grands seigneurs, le Roi lui-même.
Un arrêt du Conseil (21 nov. 1778) ordonne qu’il sera payé sur les fonds libres de la Congrégation supprimée des Célestins, « les sommes jugées nécessaires soit pour la subsistance et entretien des sourds-muets sans fortune, soit en général pour toutes les dépenses préparatoires du dit établissement. »
38. « Il fut inhumé dans l’église meme de Saint-Roch, dans la chapelle de Saint- Nicolas. C’est dans cette chapelle, appartenant à sa famille, que l’illustre abbé avait coutume de célébrer la messe que les sourds-muets à tour de rôle servaient de vive voix » (Abbé Gaussens, op. cit., p. 38).
LES SOURDS-MUETS
Un second arrêt, 27 novembre 1785, place irrévocablement l’établissement formé pour l’instruction des sourds-muets par le sieur abbé de l’Épée dans la partie des bâtiments des Gélestins de Paris. « Le grand nombre d’élèves, ajoute l’arrêt du Conseil, dont le sieur Abbé de l’Épée est aujourd’hui surchargé ne permettant pas de différer plus longtemps la fondation de cet établissement. »
Disons, pour n’y plus revenir, que réuni un moment avec les Aveugles travailleurs (1791), l’asile se trouve transféré en 1794 dans les dépendances de Saint-Magloire, ancien séminaire de l’Archevêché qu’il occupe encore (Décrets 8 germinal an 2 ; 16 nivôse an 3) 39 .
Le 21 juillet 1791 la Constituante décide par décret que « le nom de l’Abbé de l’Épée, premier fondateur de l’établissement des sourds-muets, sera placé au rang des citoyens qui ont le mieux mérité de l’humanité et de la Patrie » ( Collect . des décrets , t. 16, p. 245 40.)
Se sentant vieillir, ce fondateur pense à deux de ses élèves pour lui succéder (Masse et Salvan) ; à la suite d’un concours où chaque candidat est représenté par un sourd-muet formé par lui, l’abbé Sicard, de Bordeaux, obtint la direction des Ecoles (avril 1790) 41.
Esprit cultivé, orateur brillant, il donne à l’œuvre une publicité nouvelle (A. Esquiros, op. cit ., p. 405). Arrêté, et sur le point d’être massacré lors des sinistres journées de septembre 1792, des citoyens à même d’apprécier son dévouement pour les sourdsmuets le sauvent avec peine. D’autres amis le cachent ensuite afin de laisser passer la tourmente 42.
39. Conférer : Rapp. Maignet, 12-14 mai 1793 et le compte rendu lui faisant suite, op. cit.
40. Décret antérieur, 24 août 1 790, par lequel l’Assemblée Nationale constituante « accorde son intérêt et sa protection à l’Institut des sourds-muets. »
41. « Massieu fut tout naturellement choisi, il sortit vainqueur du Concours et l’abbé Sicard fut nommé » (Cornié, op. cit., p. 8). — Lorsque Louis XVI confère cette charge à l’abbé Sicard, né en 1742, les élèves garçons étaient réunis dans une pension tenue par le sr Chevrot, rue d’Argenteuil, butte Saint-Roch, à l’angle de la rue des Vinaigriers. Les jeunes filles sourdes-muettes étaient réparties dans trois pensions dirigées par les demoiselles Trumeau, Cornu et Lefébure ( Statue de l'abbé de l'Épée , op. cit., p. 16).
42. « Ce n’est qu’en 1796 que le respectable directeur put reprendre tranquillement possession de son établissement modèle » (F. Berthier, L'abbé Sicard , in-8. Paris, 1873, chap. vu, p. 40).
Suivant les méthodes de son prédécesseur, l’abbé Sicard s’applique à apporter d’utiles améliorations au langage mimique 43 .
Des disciples propagent l’enseignement de l’abbé de l’Epée dans diverses parties de la France et de l'Europe.
En premier lieu nous rencontrons la maison fondée à Bordeaux. A la fin du xvme siècle plusieurs personnes notables de cette ville s’intéressent au sort des sourds-muets. Ce sont Mgr Champion de Cicé, archevêque, l’abbé Sicard et un instituteur, Jean Saint-Sernin, né à Saint- Jean-de-Marsac vers
L’abbé Sicard se rend à Paris, suivre les cours de l’Institut et tient son ami Saint-Sernin au courant des procédés employés. Une école est alors ouverte au sein de la cité bordelaise avec les ressources les plus modiques (février 1786).
La charité publique vient en aide aux zélés fondateurs ; en 1791 l’abbé Sicard remplaçant l’abbé de l’Epée, Saint-Sernin reste seul. Son courage est à la hauteur des difficultés, ses pupilles ont peine à vivre ; ce qu'il reçoit de l’Etat équivaut à cinq centimes par jour ei par tête.
Accusé par des envieux, il présente à la Convention deux de ses élèves Baudonnet et Palsy et reçoit les éloges les plus flatteurs (mars 1793).
Les décrets de l’an 2 et de l’an 3 confirment cet établissement comme celui de Paris, et le 3 vendémiaire an 5 une loi affecte la maison nationale, dite des Catherinettes , à l’asile des sourds-muets ( B . des lois , IIe série; B. 79, n° 728).
Grâce à l’initiative de l’abbé de l’Epée, deux chanoines du Mans viennent étudier auprès de lui ; de retour dans leur province, ils s’occupent de cinq infortunés atteints de surdi-mutité recueillis par l’hôpital de la ville (Inst, des sourds et muets , op. cit ., lre partie, p. 69).
A Angers, une demoiselle Charlotte Blouin, sur le conseil de
43. « Cet abbé avait coutume d’ajouter au signe mimique de réduction, qui représente l’idée en elle-même, un second signe grammatical, en forme de terminaison, qui désignait la fonction du mot correspondant dans notre langue, comme substantif, adjectif, verbe, etc. » (De Gérando, op. cit., t. Ier, partie II, chap. ix, note F, p. 580).
LES SOURDS-MUETS
l’abbé Frémont, vicaire général, émerveillé des succès de l’instituteur parisien, ouvré une école spéciale de sourds-muets (1777). En vue de se perfectionner, cette institutrice vient, de 1781 à 1783, suivre les cours à Paris durant quelques mois. L’œuvre prospère ; la Révolution éclate et la directrice dénoncée comme fanatique gagne difficilement la ville de Nantes où elle reste cachée au moment de la Terreur ; c’est en l’an 8 seulement que l’asile est réorganisé 44.
La première école de sourds-muets d’Italie s’ouvre à Rome (1784) sous la direction de l’abbé Thomas Silvestri — Amoroso verso ogni classe di sventurati — envoyé auprès de l’abbé de l’Épée afin de recevoir communication de ses méthodes. Ce prêtre zélé meurt (1789) ayant formé deux élèves. Un autre de ses disciples ouvre la maison de Naples (1788) 45.
Le bienfaiteur de l’œuvre, l’avocat Pascal di Pietro, ne laisse pas péricliter l’asile romain ; par ses soins il est fourni chaque jour de classe une indemnité aux élèves pauvres pour remplacer le gain qu’ils perdent en assistant aux leçons 4d.
L’empereur Joseph II, lors de ses voyages en France, ne manque pas de visiter l’école de l’abbé de l’Epée. Plein d’admiration il offre au dévoué instituteur de larges dons, celui-ci le prie de garder son argent mais de lui envoyer un homme intelligent pouvant s’inspirer, sur place, des méthodes employées et capable ensuite d’en faire profiter l’Autriche. C’est ainsi que l’abbé Stork est mis à même d’améliorer l’école déjà fondée à Vienne 4T.
44. Gosnier, La charité h Angers, op. cit., t. Ier, p. 247 et sqq.
45. Primo congresso dei sordomuti in Milano, op. cit., p. 129.
46. « Mi amigo el esclarecido senor Abogado Pasqual di Pietro, el quai despues de haberla introducido en Roma (la escuela de los sordo-mudos), fundandola en su casa à su costa, todos los dias de escuela da à los sordo-mudos pobres, que asisten àella, una limosna que supla y equivalga à la ganancia, que con su trabajo corporal podrian lograr en el tiempo que dedican à su ensenanza » (Hervâs y Panduro, op. cit. , tom. I, part. I, cap. i, § 9). Ajoutons que le savant Jésuite se passionne, comme son ami, pour la cause des déshérités de rouie ; son ouvrage, dit Valade Gabel ( Hist ., p. vi), « décèle une pénétration, un esprit pratique, une profondeur de vues qui placent l’instituteur bénévole au rang des plus illustres maîtres. »
47. Lettre de l’Empereur d’Autriche à M. l’abbé de l’Épée : « Monsieur l’abbé, je dirai même mon cher abbé, car j’aime tous ceux qui avec autant de désintéressement. servent et chérissent mes semblables; l’établissement que vous avez