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Lettre du 17 messidor an 6 (Arch. Nat., F

6 HISTOIRE DE LA CHARITÉ. LIVRE PREMIER. — CHAPITRE Ier

Une curatelle s’organise chez les Flamands pour « les fols , les insenscz , les sourds, les muets et semblables, n’ayant pas l’usage de leurs sens et de leur esprit, de sorte qu’ils ne sont point capables de bien régir leurs biens 8 ».

Les parents de ces pauvres créatures trouvent également de bonne heure des maisons où moyennant un prix de pension, certains avantages leur sont assurés ; il suffit de citer les asiles que tiennent les religieux Alexiens, ou Cellites, qui, divisés en deux Provinces, celle d’Allemagne et celle de Brabant, « soignent les malades, servent les pestiférés, enterrent les morts, et ont aussi soin des foux 9. »

Vers 1750 les Frères des Ecoles Chrétiennes de Saint-Yon (Normandie) reçoivent aliénés et épileptiques, dans des parties distinctes de leurs établissements d’instruction.

Des religieux de l’ordre de Saint-François, dits Picpus, ouvrent au xvme siècle à Fontaine, près de Lyon, un pensionnat recevant les déments. En l’an 4 la Municipalité demande que cette propriété ne soit pas vendue à titre de bien national 10 *.

Le refuge des sœurs de la Madeleine, ou filles repenties de Lille, se charge, au xvme siècle, de la garde de femmes folles et reçoit de ce chef des pensions soit des familles, soit par l’intermédiaire de la Bourse des pauvres.

En 1688, les bons fils (ou bons fieux ) du Tiers Ordre de Saint- François achètent dans cette même ville une maison où ils reçoivent, durant un siècle, des individus atteints d’aliénation

8. « Les curatelles de personnes majeurs doivent estre données par les Eschevins de la Keure, à la semonce de l’Amman, et par jugement des Eschevins; et l’on ordonne au Curateur de s’en bien et fidellement acquitter. » (Grand Coutumier, t. I, Ville et Eschevinage de Gand, 1563. Rubrique xxm, Curatelle, p. 1011.) Voir aussi même ouvrage. Ville de Bruges. Aoust 1638, p. 591.

9. Hélyot, Hist, des ordres monastiques . Edit, de 1721, t. III, chap. liv, p. 402-403. « Hospice des Lollards, Liège. L’an 1519, la peste s’étant déclarée à Liège, le Prince Erard de la Mark fit venir d’Anvers des frères Alexiens, dits Lollards, pour soigner les individus qui en étaient atteints. La peste ayant disparu, ces frères obtinrent l’autorisation de tenir une maison de détention pour les aliénés du sexe masculin. Cette destination lui fut conservée depuis. » ( Docum . parlem. belges , concernant le projet de loi sur les étab. de bienfaisance , t. Ier, Annexe K, p. 431. Bruxelles, 1857.)

10. Maison d'hospice des Insensés a Fontaine , Canton de Neuville-sur -Saône,

Rhône ; pièces diverses. Arch. Nat., F15 268.

mentale En Auvergne, tentative des Cordeliers pour établir des asiles privés ; ils possèdent jusqu’à cinq maisons acceptant des pensionnaires 12.

Nous ne pouvons omettre de dire ici quelques mots de Monsieur Vincent ; on ne saurait en effet parler d’une institution charitable sans avoir à rappeler son nom. Il s’occupe des malheureux atteints dans leur raison en même temps qu’il s’attache à ramener au bien de jeunes libertins. A Saint-Lazare, quelques insensés sont soignés avec amour, des guérisons peuvent être constatées. Notre Saint s’applique à cette œuvre si ingrate avec un zèle tout particulier. a Elle en est d’autant plus méritoire, dit-il à ses dévoués collaborateurs, que la nature n’y trouve aucune satisfaction, et que c'est un bien qui se fait en secret, et à l’endroit de personnes qui ne nous en savent aucun gré. Les uns sont malades de corps et les autres d’esprit ; les uns sont stupides et les autres légers ; les uns insensés et les autres vicieux ; en un mot, tous aliénés d’esprit, ceux-ci par infirmité, ceux-là par malice. Que d’esprit de conduite il faut à nos prêtres pour les diriger. Que de grâce, de force, de patience à nos pauvres frères pour essuyer tant de de peines et souffrir tant de travaux 13. »

Souvent les aliénés sans ressources, ou dangereux, sont placés dans les prisons, maisons de force, hôpitaux généraux, dépôts de mendicité 14, où l’on construit pour eux des loges et cabanons.

11. Dr Folet, Hop. Lillois disparus. In-8, 1899, chap. vi, p. 41-42. — « Ala veuve Lambert, apoticaire, 304 Florins, 19 patars, pour drogues et médecines tant aux prisonniers qu'aux insensés à la maison des Bons fils et aux sœurs de la Magdelaine, depuis le 11 janvier 1707 jusqu’au 30 octobre 1713. » (Dubos, Docum. pour servir h l'histoire de l' assistance des aliénés dans le dép. du Nord. Thèse 1908, p. 56.)

12. Coiffier, L'ass. pub. dans la généralité de Riom. 1905, chap. v, p. 170-171.

13. U répondait à ceux des siens qui lui disaient : « nous n’avons point de règle qui nous oblige à recevoir à Saint-Lazare des fous ou de jeunes démons. Notre règle en ceci est Notre-Seigneur qui a voulu être entouré de 'lunatiques, de démoniaques, de fous, de tentés et de possédés. De tous les côtés on les lui amenait pour les délivrer et les guérir, comme il faisait avec grande bonté. Pourquoi donc nous blâmer et trouver à redire de ce que nous tâchons de l’imiter en une chose qu’il a témoigné lui être agréable? S’il a reçu les aliénés et les obsédés, pourquoi ne les recevrions-nous pas ? » (Abbé Maynard, Saint Vincent de Paul, op. cit ., t. III, livre VII, chap. ni, § v, p. 380-382.)

14. « Howard signale l’envahissement des prisons anglaises par des aliénés et des idiots qui sèment la terreur parmi les autres prisonniers » (Dr Semelaigne, Législation sur les aliénés dans les Iles Britanniques. In-8, 1892, p. 12). Hosp. de la ville de Pau. Année 1723, expulsion d’une fille folle ; elle est envoyée

8 HISTOIRE DE LA CHARITÉ. LIVRE PREMIER. CHAPITRE Ier

Dans la plupart des villes ne voit-on pas trop longtemps ces infortunés, arrêtés sur la voie publique, « confondus, pêle-mêle, avec les femmes prostituées, les épileptiques et les malfaiteurs. Les familles riches, il est vrai, retirent leurs parents de ces maisons de force, mais les pauvres, dans quel état de dénuement et d’abandon ne consument-ils pas leurs malheureux jours 15 ? »

§ 2. — Des hôpitaux spéciaux affectés , en Europe , aux aliénés.

Les auteurs du xixe siècle sont unanimes pour déclarer que le premier établissement affecté aux fous est celui de Valence en Espagne, sa fondation remontant à l’année 1409. Cette opinion est véhémentement contredite par un écrivain anglais qui revendique cette priorité pour l’hôpital de Bedlam, à Londres; suivant Burdett cet asile reçoit des aliénés avant l’an 1400 : « So thatit is clear Bedlam takes precedence in this matter of the asylum founded at Valencia, in Spain, which Desmaisons has erroneously held to be the fîrst established in Europe 16. »

en prison (Raymond, Inv. arch. Basses-Pyrénées , t. VI, supp. à la série H, p. 5, liasse E, 54).

Voici une lettre signée du Ministre de l’Intérieur Delessart et qui prouve que la situation n’était pas améliorée en 1791. « Paris le 5 mai 1791. Je sens comme vous, Monsieur, combien il seroit intéressant que l’on pût procéder incessamment à l’établissement des Maisons destinées à servir de retraite à la classe infortunée des Insensés. Mais cela dépendant du parti que prendra probablement à cet égard l’Assemblée nationale, il convient d’attendre le résultat de son travail. Je vais au reste en écrire au Comité des hôpitaux pour l’engager à accélérer le rapport de cet objet. »

« A l’égard des Insensés que le défaut de cet établissemnet a forcé de placer dans différentes prisons de votre département , je ne vois d’autre moyen, quant à présent, de les retirer de ces lieux si peu analogues à leur état, que de les faire ti’ansférer provisoirement, s’il est possible, à Bicêtre. Il seroit donc convenable que le Directoire écrivît à celui du Département de Paris pour se concerter avec lui sur les moyens de les faire admettre dans cette Maison, où les frais de leur entretien seroient payés par votre Département, ou par les Communes des domiciles de ces malheureux, si leurs familles n’étoient pas en état de se charger de cette dépense ». A Mr Challan, Procureur général, Sindic du dep1 de Seine-et- Oise. (Pièce manuscrite. Collections de l’auteur.)

15. J. -B. Lautard, La maison des fous de Marseille. In-8, 293 p. Marseille, 1840, p. 29. — Lettre de Terray (1770) prescrivant d’établir dans chaque dépôt de mendicité un certain nombre de loges destinées à renfermer les fous (Pélicier, Inv., arch., Marne , t. I, 1884, série C, n° 2026). Dans toute la Germanie les aliénés occupent les prisons (II. C. Burdett, op. cit., p. 92).

16. H. C. Burdett, op. cit., chapter III, p. 55. C’est un travail considérable, du plus haut intérêt et auquel nous ferons de fréquents emprunts.

Quoi qu’il eu soit, nous allons passer en revue les asiles, en bien petit nombre du reste, ouverts dans les divers pays, avant le xixe siècle.

Un Frère de la Merci (Fray Jofre Gilaberto) ayant vu, dit-on, des établissements affectés aux déments au sein des populations musulmanes, institue à Valence (1409) une association des Innocents (Asociation de los Inocentes), et lui confie le soin des aliénés. La Maison porte comme inscription : « Spital de Nostra- Dona Sancta Maria dels Innocents 17. »

Alfonse d’Aragon fonde l’hôpital de Nuestra Senora de Gracia à Saragosse (1425). Suivent des créations analogues à Séville (1436) ; Tolède (1483) ; Valladolid (1489). Selon Biffi les fous sont admis dans des quartiers distincts de l’hôpital de Bergame et de Florence dès 1352 et 1387 18. Mais le premier asile italien paraît être celui de Rome.

Fernand Ruiz, espagnol, chapelain de Sainte-Catherine de’ Funari, et ses compatriotes, Diego et Angelo Bruno, recueillent vers 1548, des pèlerins. Voyant ensuite que la confrérie de la Très-Sainte-Trinité se charge de cette œuvre de la façon la plus complète, ils ont la pensée de se consacrer au soulagement des aliénés à l’imitation de ce qui se fait depuis longtemps dans leur pays.

Vers la même époque une pieuse dame, nommée Faustina Francolinis, lègue une habitation qu’elle possède pour pourvoir au soutien de quatre pauvres prêtres et confie l’exécution de son testament à une personne qui finalement en charge le Père

17. F. H. Iglesias, La beneficencia en Espaixa , tomo 1, p. 293-294. Dr Desmaisons. Des asiles d'aliénés en Espagne. In-8, 176 p. Paris, 1859, p. 40 et suivantes. Cet auteur ajoute (p. 56) : « Il ne peut venir à l’esprit de personne de contester à l’Espagne l’honneur d’avoir réalisé le plus ancien asile spécial d’aliénés en Europe. » Or c’est justement ce que conteste l’historien anglais, H. G. Burdett. Inscription de l’asile de Tolède, dû au cardinal Lorenzana : « Mentis integræ sanitati procurandæ,Ædes consilio sapienticonstitutæ. AnnoDomini MDCCXCIII.» Cette date est celle de l’achèvement de la construction (Desmaisons, op. cil ., p. 132).

18. Biffi, Sui Manicomii; Riv, dell. Benef. pubb., 31 ottobre 1876, p. 901. « In Italia si trova che i mentecatti cominciarono ad essere ammessi in qualche scompartimento d’un ospedale comune, nel l’anno 1352 a Bergamo, nel 1387 a Firenze, nel 1449 a Mantova, nel 1547 a Borna. Io potuto accertarmi che in Milano prima del 1458, i pazzi erano curati nell’ Ospedale di S. Vincenzo in Prato ; soltanto, nel 1781 furono transferiti alla Senavra... »

10 HISTOIRE DE LA CHARITÉ. LIVRE PREMIER. CHAPITRE Ier

Lainez, second général des Jésuites. Cet éminent religieux, en présence des ressources qu’offrent les couvents pour la retraite des prêtres âgés et infirmes, songe à affecter cet immeuble aux aliénés, réunis déjà au nombre d’environ quatre-vingts.

Le Cardinal Quera, lui aussi espagnol, est le premier protecteur de l’œuvre naissante, et Saint Charles Borromée, dont le nom se rattache à la plupart des institutions hospitalières de l’époque, lui assigne 10 écus par mois de revenus.

Une confrérie, confirmée en 1561, par Pie IV, sous le nom de Sainte-Marie de la Pitié des pauvres fous, dirige l’asile situé alors place Colonna 19. En 1726 Benoît XIII transfère les aliénés à la Lun g ara, sous la direction du Commandeur de l’Hôpital du Saint- Esprit. Des bâtiments séparés sont affectés aux hommes et aux femmes.

Le Maniconico de Florence semble occuper, en Italie, le second rang par ordre de création. « Jusque vers la moitié du xvue siècle, écrit Billod, les fous sont recueillis dans l’hôpital Sainte-Marie- Nouvelle , et y restent confondus avec les autres malades. Un religieux de l’ordre des Carmes, le Père Léoni, de Mantoue, entreprend de fonder un asile, en 1645, utilisant une donation de 2500 écus faite par un bienfaiteur dont le nom reste inconnu. Cette maison, dite de Sainte-Dorothée, est administrée par une congrégation de douze gentilshommes » (op ciL, p. 259).

Un nouveau local se voit affecté aux déments (1754) et en l’année 1788 on réunit à Saint-Boniface, les infirmes, les incurables, les aliénés ; ceux-ci occupent dans l’établissement un quartier séparé confié au célèbre Chiarugi.

A Modène existe au xvme siècle un asile où les personnes suspectes d’aliénation sont mises en observation. La maladie est-

19. Léon Lallemand, Hist. de la charité a Æome.In-8,1878, 2e partie, m, chap. XII. « Approbatio confraternitatis et hosp., sub invocatione B. Mariæ de Pietate, nuper in Urbe instituti ad egenos dementes charitative recipiendos et curandos.

Exordium Pariter que considérantes multos pauperes, pruinæ et frigoribus,

expositos, per cryptas et ruinas dictæ Urbis jacere, et interdum maxima et extrema frigoris calamitate et famé perire ; ac videntes etiam quosdam alios pauperes, mentis inopes , christianorum omnium maxima miseratione dignos, qui, rationis orbati judicio, nudi per dictam Urbem ambulabant universis ludibriis et plagis, aliis que vitæ calamitatibus, animarumque salutis periculis expositos esse, ac nulla receptacula in dicta Urbe existere... » ( Bullarium Magnum , p. 139.)

elle dûment constatée, on les admet à l’hospice suburbain de Reggio (1654) 20 .

Un abri est accordé aux aliénés piémontais dans divers établissements hospitaliers de la région, moins pour les guérir cju’en vue d’en débarrasser la société; Victor-Amédée II conçoit le projet de réunir ces infortunés ; il se trouve secondé dans cette pieuse pensée par les confrères du Saint-Suaire (1728). Plus tard les Lettres Patentes relatives à la maison des Incurables de Chambéry déclarent, art. 5, que l’on peut y admettre les fous, surtout ceux originaires de la ville (7 février 1774) 21 .

Notons encore, avant de quitter Fltalie, les établissements de Lucques (1773), Sienne (1775), et l’hospice desservi par les Frères Saint-Jean-de-Dieu dans une île vénitienne (nell’ isola di s. Servolo ou Servilio, 1725) 22.

A Londres Bethlém, ou Bedlam, remplace un prieuré fort ancien remontant au xme siècle. Henri VIII donne l’établissement à la Cité qui le convertit en un hôpital pour les fous23. Telles sont les indications fournies par les auteurs, tels que Higmore qui dit expressément : « In 1547 the King grânted its lands and revenues to the Corporation of London, for the réception and maintenance of lunatics » [op. cit., p. 14 et sqq.).

Le nombre des malheureux s’accroît sans cesse et l’édifice menaçant ruine, la Cité accorde au gouverneur de la maison un terrain

20. « La tranquillità pubblica e la Garità cristiana domandano che sieno chiusi

i forsennati, e che ti'aquilli sieno sovvenuti e curati à publichepese i mendici »

(. Reforma degl' istituli pii di Modena. In-8, 1788 (?), Parte V, capit. i, p. 115 de Pazzi.) E. Billod, Les aliénés en Italie. In-8, 1884, p. 179-183. A noter également, d’après le même auteur, l’hospice d’Alexandrie, 1773-1780, p. 69.

21. Lautard, op. cit., p. 40 , E. Billod. op. cit., p. 51. Marie-Girod, Les aliénés en Savoie. In-8, 1884, p. 5.

22. E. Billod, op. cit., p. 269 et 274. Bembo. Belle istituzioni di Beneficenza di Venezia. In-8, 1859, p. 236-237. Le nombre des pensionnaires des Frères atteint le chiffre de trente environ. « Il numéro poço a poco crebbe cosîche nel corso di alcuni anni si noveravano più che trenta maniaci assistiti e curati da questi buoni Padri... »

23. « Les frères et sœurs portoient une étoile sur leurs manteaux en commémoration de celle qui avoit guidé les mages vers la crèche ; de là le nom deBéthlem » ( Londres et ses environs, t. I, p. 225). C’est cet asile que H. C. Burdett donne comme le premier affecté aux aliénés en Europe. Il insiste sur ce point au cours de son ouvrage : « The honourof tliis new and important departure must however rest with England or Germany and not with Spain » (op. cit., p. 55). Le lecteur a sous les yeux les pièces du procès, il jugera.

12 HISTOIRE DE LA. CHARITÉ. LIVRE PREMIER. CHAPITRE Ier

contigu sur lequel, grâce aux libéralités des particuliers, on peut construire très rapidement 24 un édifice peut-être plus magnifique en apparence, qu’approprié à sa destination: « Le faste règne au dehors, écrit Ferrus, la misère au dedans25. »

Dès l’année 1751 cet asile devient insuffisant; des personnes généreuses, remarquant combien il est difficile d’obtenir l’admission des malheureux lunatiques, dénués de ressources, recueillent des souscriptions et fondent l’hôpital S. Luke s qui peut contenir environ quatre-vingts malades (Higmore, op. cit ., p. 172).

Plus tard William Tuke, marchand de thé et de café appartenant à la secte des Quakers, institue, en 1792, un nouvel établissement, situé à un mille d’York, au milieu d’une campagne fertile et riante, il s’élève en deux ans à l’aide d’offrandes abondantes 26.

Citons encore pour l’Angleterre : un autre asile construit à York (1777) ; celui de Nottingham (1791) ; le S. Peter’s Hospital, à Bristol (1696); the Manchester Royal Lunatic Hospital (1706). Enfin s’ouvrent des maisons similaires à Norvich (171 3), Liverpool (1792). Il convient d’ajouter, en ce qui concerne l’Irlande, un hôpital fondé à Dublin (1745) ; un à Limerick (1777) et celui de Cork (1788) 2L

Amédée IX de Savoie ouvre un asile à Genève (1468).

Howard signale la maison des fous de Francfort achevée en 1783 ( Lazarets , op. cit., I, p. 205). Ce savant voyageur fait l’éloge

24. « Cette grande entreprise fut commencée en avril 1675... La promptitude avec laquelle cet édifice fut achevé excite notre admiration ; une inscription placée au-dessus de la principale entrée semble annoncer qu’il fut fini en juillet de l’année suivante... Les souscriptions montèrent à 17.000 livres sterling. Deux figures de fous sont placées sur la porte, le délire et la mélancolie ; c’est une tradition que la figure du fou mélancolique est le portrait de Cromwell.... » {Du traitement des insensés dans l'hôpital de Bethléem de Londres , par l'abbé Robin, chapelain du roi. In-8, p. 56. Amsterdam, 1757, p. 5 à 9.)

25. Voir Ferrus, Des aliénés. In-8, p. 69. « L’asilo di Bethlem che è uno de’ primi manicomj costruiti espressamente a tal fine in sul terminare del passato secolo, benchè di bella e grave forma risente ancora l’idea di un luogo penitenziario. » (G. Girolami, Intorno ad un viaggio scientifico ai manicomj delle principali Nazioni di Europa. In-8, 1854, Pesaro, p. 61.)

26. « L’établissement, des Quakers est celui de toute l’Angleterre dont la réputation est la mieux établie. » (Ferrus, op. cit., p. 81.) Conférer : Kirkman Gray, A History of English Philanthropy. In-8, 1905, p. 141. « William Tuke tea and cofTee merchant, Quaker, philantropist and pioneer (innovateur). »

27. H. C. Burdett, op. cit., p. 58-59. Howard, Lazarets , I, p. 235.

de rétablissement des aliénés d’Amsterdam ( Prisons et hop . , op. cit., t. I, p. 123-124) 28. Il parle également de l’asile de Gand (I, p. 332).

En Allemagne, jusqu’au xvie siècle, les déments sont mélangés avec les autres malades, plus tard on en place dans des léproseries devenues inutiles : Lipplingen et Stuttgart (1589).

Dans les provinces Rhénanes notamment, d’anciens couvents se transforment en asiles (Burdett, op. cit., p. 95-96).

Pierre le Grand, par un ukase de 1723, interdit de confier, à l’avenir, les fous aux monastères, et prescrit la construction de maisons spéciales affectées à leur internement. Il faut néanmoins arriver à Catherine II (1773-1777) pour voir réaliser cette pensée ; les asiles de Saint-Pétersbourg, Kasan, Moscou s’ouvrent alors (Burdett, op. cit., p. 103).

A toutes les époques, en Europe, les infortunés atteints de démence sont conduits près du tombeau de certains saints. La colonie libre de déments du Gheel (Campine Belge) doit son exisà l’antique pèlerinage fait en l’honneur de sainte Dymphne. « Les aliénés sont admis au foyer domestique au nom de la fraternité chrétienne et l’on voit les habitants sans aucune lumière scientifique, par le développement naturel d’une croyance religieuse, fécondée par le cœur, soutenue par l’intérêt, pratiquer le traitement de l’aliénation d’après des règles que la science médicale ne doit reconnaître qu’au xixe siècle : la liberté d’action et de circulation, le travail des champs, la sympathie active et dévouée, la vie enfin, loin de la résidence ordinaire, dans une famille adoptive 29 . »

§ 3. — Les asiles d'aliénés en France.

Les hôpitaux généraux du Royaume de France reçoivent assez habituellement les personnes privées de raison. « Un arrêt du

28. Dès l’année 1589 on soigne des aliénés dans l’hôpital Saint-Antoine de Groningen. J. H. Van Lanten, p. 219. En 1607, un autre asile dénommé également Saint-Antoine est, à la Haye, affecté aux fous et aux pestiférés. Ph. Falkenburg ’S Gravenhage, p. 10. Autre maison ouverte à Delft, 1677. Burdett, op. cit., p. 58.

29. Jules Duval, Gheel , ou une colonie d'aliénés. In-12, Paris, 1867, p. 19-20.

14 HISTOIRE DE LA CHARITÉ. LIVRE PREMIER. CHAPITRE 1er

Conseil (23 août 1707) charge l'hôpital général de Clermont-Ferrand de dix insensés de l’un et de l’autre sexe, de la Province. Le Gouvernement accorde à cet établissement une somme de 2000 livres pendant les quatre premières années, tant pour cet objet que pour les constructions. Plus tard l'allocation est de 120 livres par an et par insensé » ( Rapp . , Colombier, octobre 1786. Arch. Nat., F15 2282).

Le règlement de l’hôpital des fous d’Aix (1693) porte, article XVII, que l’asile peut recevoir : « les fous natifs de la Ville ou domiciliés depuis cinq ans complets et révolus, y ayant ou euxmêmes, ou leur père et mère, eu maison, pot et feu pendant tout ce temps ». On ne reçoit (art. XVIII) que les individus furieux pouvant causer des désordres publics s’ils ne sont enfermés.

« Les niais simples, innocens et imbécilles ne sont j)oint admis (art. XXVII) 30. »

Un curé zélé de Niort (Poitou) conçoit, en 1762, l’idée défaire construire à ses frais, dans l’hôpital de la Ville, des chambres affectées au x. lunatics3i.

A Marseille « c’est également un prêtre, l’abbé Garnier, qui s’occupe de soustraire aux angoisses de la misère et aux risées de la rue les malheureux pour lesquels s’éteint le flambeau de la raison. Sa maison est leur premier asile (1671) ». Puis les Echevins achètent l’ancien hospice de Saint-Lazare pour y recevoir les fous (1698). Il est fait appel à la charité publique, la Ville donne des subventions à cette œuvre qui rend de réels services « en faisant enfermer des personnes troublant le repos public 32 ».

L’Hôtel-Dieu de Paris reçoit dans deux salles spéciales les malades atteints d’affections mentales susceptibles de guérison. Si, au bout de quelques semaines, l’amélioration attendue ne se produit pas, ces infortunés sont dirigés sur Bicêtre et la Salpêtrière. Le nombre de ces incurables est parfois tellement considérable qu’un encombrement fâcheux se produit dans ces deux

30 . Règlement de l'hôpital des insensés de cette ville d'Aix homologué par arrêt de la Cour du 10 février 1695. In-4, 8 p. Aix, 1695.

31. Frappier, Not. hist. sur l'hôp.-hosp. cle Niort, 1845, p. 61.

32. De Boislisle, Corresp. des Intendants, t. Ior, n° 1729, p. 482. Août 1698. Clapier, Rapp. fait au Conseil municipal de Marseille. In-8, 16 p., 1841. Lautard, op. cit., p. 65. Fabre, Hôpitaux de Marseille, I. II, p. 47-49.

asiles 33 . Des lettres patentes du 22 juillet 1780 prescrivent la construction d'infirmeries: « Nous voulons, dit le Roi, que l’administration fasse élever à la Salpêtrière les loges nécessaires, pour que les infortunées dont l’esprit est aliéné n’y soient plus exposées aux injures de l’air » (CW. hôp. général, p. 167).

Il existe également à Paris « l’hospital des Petites Maisons » construit sur l’emplacement d’une ancienne maladrerie « pour y renfermer plusieurs espèces de pauvres ; premièrement les mandians incorrigibles, qui ne se contentant pas de l’aumosne ordinaire, vont encore quester par les rués... En second lieu les vieux et les infirmes... puis les enfants malades de la teigne, les femmes sujettes au mal caduc et les foux et les insensez. » « Le nom de petites maisons est donné à cet hospital à cause des petites chambres basses où les fous et les insensez sont logez chacun séparément 34. »

Les pouvoirs publics sentent le besoin de créer de nouveaux asiles, les lettres patentes du 25 juillet 1777, relatives à la réunion et incorporation de l’Ordre de Saint-Antoine à l’Ordre de Saint- Jean-de- Jérusalem portent : « à la charge de faire distraction de l’une de ces maisons du dit Ordre pour l’établissement d’un hôpital destiné à recevoir les insensés et épileptiques, auquel hôpital les dits ordres réunis sont tenus d’abandonner des revenus suffisans. » Ce projet n’a d’ailleurs pas de suite.

Il nous reste à parler de la maison de Charenton tenue par les Frères de Saint-Jean-de-Dieu; elle mérite d’arrêter un instant notre attention.

Sébastien Le Blanc fait don de l’immeuble aux Frères de la Charité (12 septembre 1641 — lettres patentes, février 1645). Il ajoute, en 1662, de nouvelles libéralités pour permettre d’ins-

33. « Il est impossible que la salle Saint-Louis ne s’engorge très promptement parce qu’on envoyé à l’Hôtel-Dieu des insensés de touttes les provinces. » (Brièle, Collect. de docum.,t. II, année 1780, p. 89, 90.) « C’est à la date du 7 sept. 1660 que par arrêt du Parlement de Paris, il fut décidé que tous les fous seraient reçus à l’Hôtel-Dieu et y seraient traités... C’est la première mesure a3?ant un caractère législatif qu’on retrouve. » ( Rapport général sur le service des aliénés en 1874, par MM. Constans, Lunier et Dumesnil. In-4, Paris, 1878, p. 14.)

34. Félibien, t. II, p. 1060. « On n’admet les fous à l’hôpital des petites maisons, que sur un certificat qui déclare qu’ils ont été traités et que leur maladie est incurable. » (Tenon, Mémoires sur les hôpitaux , p. 83.)

16 HISTOIRE DE LA CHARITÉ. LIVRE PREMIER. CHAPITRE Ier

taller sept autres lits. Divers bienfaiteurs viennent également en aide à l’asile comprenant (1721) deux parties distinctes : la maison conventuelle — un bâtiment occupé par des personnes libres, ou détenues par ordre du roi. Soixante-seize chambres sont affectées, pour la plupart, à des « fous, maniaques, visionnaires, imbécilles, alliénés, épyleptiques, correctionnaires et gens détenus par commutation de peine 35 . »

A la suite de dénonciations, les Commissaires du Parlement procèdent à une inspection de l'asile, interrogent toutes les personnes présentes, qui déclarent qu’elles n’ont qu’à se louer des Frères36.

En vertu de l’ostracisme odieux dont les religieux sont plus tard les victimes, la maison est fermée (1795). Un arrêté du Directoire (27 prairial an 5) la rétablit et l’affecte au service exclusif des aliénés, sous l’autorité directe du Ministre de l’Intérieur.

La municipalité de Charenton-le-Pont proteste (4 thermidor an 5) contre cette mesure, faisant remarquer qu’à l’origine l’établissement constitue un hôpital destiné au traitement des malades, les déments n’y sont admis qu’ultérieurement 37.

Il n’est tenu aucun compte de cette protestation et l’asile se trouve maintenu avec son caractère d’ établissement national 38.

35. Notice sur le maison de charité de Charenton, mai 1790. — Tuetey, L'ass. pub. à Paris pendant la Révolution , t. 1er, n° 145, p. 464. « A la fin du xyn® siècle à l’hôpital fut ajouté un quartier destiné à des hommes malades d’esprit qui avaient besoin d’être renfermés. On construisit pour cet objet un bâtiment séparé dé l’hôpital et du couvent avec une chapelle particulière. » Esquirol, Mémoires hist. et stat., sur la Maison royale de Charenton. In-8, 192 p., un plan. Paris, 1835, p. 9.

36. 16 septembre 1789. Tuetey, op. cit ., n° 139, p. 443-453.

37. « L’art. 3 (arrêté de Prairial) porte que toutes personnes des deux sexes, de quelque endroit qu’elles viennent, seront reçues dans l’établissement que l’on forme pour le traitement de la folie, et par l’article 6 on applique aux dépenses de cet établissement nouveau, tous les revenus de l’hospice. Ainsy, ces revenus qui ont toujours servi au soulagement des pauvres malades du canton et des cantons environnans et qui y suffisent à peine, se trouveroient détournés de leur véritable destination, pour être appliqués à un service étranger; tandis que par la loi du 16 vendémiaire tous les hospices, et par conséquent celui de Charenton, sont conservés dans la jouissance de leurs biens... *> (Arch. Nat., F15 323.)

38. « Depuis longtemps l’humanité réclamoit un établissement où, sous les rapports de l’art, la folie puisse être traitée avec méthode et de manière à parvenir à une guérison plus assurée... L’arrêté du Directoire met ce précieux établis-

Article III de l’arrêté précité : « Toutes personnes des deux sexes, attaquées de ce genre de maladie (la folie), et de quelque endroit qu’elles viennent, sont reçues dans l’établissement pour y être traitées, les indigens gratuitement , et les non-indigens moyennant une rétribution journalière : les soins sont les mêmes pour tous 39. »

Les demandes d’admission affluent ; nous voyons l’administration centrale du département de la Meuse-Inférieure écrire au Ministre (Maestricht, 17 messidor an 6) pour solliciter l’entrée de divers individus. La réponse du Ministre (4 thermidor) indique d’une façon si nette les intentions du Gouvernement, qu’il n’est pas inutile de la reproduire. « J’ai reçu, Citoyens, la lettre que vous m’avez adressée, relative à l’établissement des fous de la commune de Charenton. L’arrêté du Directoire exécutif, du 27 prairial an 5, a déterminé d’une manière précise l’objet de sa réorganisation. On y traitte les insensés dont la maladie présente quelqu’espoir de guérison, moyennant une rétribution de trois francs par chaque journée de traitement. Les indigents seuls munis de certificats y sont traités gratuitement. Si ce traitement ne produit aucuns succès sur ces derniers, ils sont renvoiés dans les hôpitaux généraux ou dépôts de mendicité.

« Un local particulier a bien été disposé dans cet établissement pour y recevoir les fous reconnus et jugés incurables, mais aucune admission, sous ce dernier rapport, ne peut avoir lieu qu’à titre de pension, dont le minimum est de six cent francs.

« Ainsi donc, Citoyens, vous devez bien vous pénétrer que ces indigents attaqués de folie, ne sont admis dans l’établissement de Charenton que pour y recevoir le traitement propre à cette maladie et qu’en cas de non guérison ils sont renvoiés dans les hospices qui leur sont déjà spécialement affectés, tels que les

sement sous la surveillance immédiate du Ministre de l’Intérieur et Tauthorise à nommer pour le service les agents nécessaires... » ( Rapp . au Ministre de V Intérieur, 15 vendémiaire an 6. Arch. Nat., F15 323.)

39. Art. II : « A compter du jour où ce traitement pourra être mis en activité, la maladie de la folie ne sera plus traitée dans aucun autre hospice de Paris, et les salles destinées à cet usage au grand Hospice d’Humanité (Hôtel-Dieu) seront rendues au service de cette maison... » (Circulaire du 29 nivôse an 6 aux Administrations centrales de département, avec copie de l’arrêté du 27 prairial an 5. In-4, 6 p., 2e division du Ministère de l’Intérieur. Collections de l’auteur.)

18 HISTOIRE DE LA CHARITÉ. LIVRE PREMIER. CHAPITRE Ier

hôpitaux généraux et dépôts de mendicité, vous devez bien vous pénétrer également que le traitement seul de l’indigent est gratuit et que les frais de transport doivent être supportés par les communes qui les envoient et pris sur les fonds affectés aux dépenses locales » (Arch.Nat., F15 318).

Il ne suffît pas d’énumérer les asiles affectés aux déments ; il faut étudier la vie intérieure de ces maisons et connaître la situation faite à ces infortunés.

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