DU MODE D’ADMISSION ET DE TRAITEMENT
§ 1er. — L'admission des aliénés ; les autorités chargées de leur internement .
Ainsi que nous venons de le constater, les fous dangereux sont partout, en raison de mesures de police, enfermés dans les prisons, les dépôts de mendicité, les quartiers de certains hôpitaux.
Un Act de Georges II (17 Georg. 2. cap., 5, 20th section 1744) permet à deux juges de paix de faire arrêter toute personne reconnue lunatique pour la maintenir dans un lieu sûr du Comté. Les biens de l’aliéné sont garants des frais ; en cas d’indigence, la commune reste responsable h
Un autre Act de l’année 1774 (14 Georg. III C. 49, Private Mad-Houses Act ) s’occupe des nombreux asiles privés où des parents indignes peuvent faire arbitrairement interner des indi-
1. « The Justices are also empowered, by the 20th section to direct constables, churchwardens, and overseers of the poor, to apprehend lunatic and insane persons, and cause them to be locked up in some secure place. And the charges of removing, keeping, maintaining, and curing any such lunatic or insane person during such restraint, are to be defrayed (under and order of two Justices) out of any property belonging to such person, and if he has no means or effects, then by the parish to which he belongs. » (Nicholls, A History of the English Poor Lato, t. II, chap. x, p. 41).
vidus ayant leur bon sens. Des règles minutieuses s'appliquent aux autorisations nécessaires lors de l’ouverture de ces maisons, ainsi qu’à la réception des malades possédant des ressources. En ce qui concerne les indigents, les officiers paroissiaux continuent à avoir la faculté d’agir2.
Des dispositions sont prises aussi dans le Royaume de France pour éviter les réclusions arbitraires. Il faut des lettres de cachet du Roy ; des ordonnances des Intendants ; des arrêts de tribunaux. « Lesquels ordres et jugemens, portans la détention des personnes présentées, sont retenus par l’Econome, dit le Règlement de l’hôpital général de Clermont-Ferrand, chap. VII, montrés au Bureau subséquent pour y être examinés, et ensuite réunis en liasses et déposés aux archives 3. »
A Aix, des précautions particulières sont prises en vue d’éviter tout abus : Art. XXII : « Nulle personne ne sera reçuë qu’après une exacte information faite par un Recteur de chaque hôpital, autres que ceux qui en ont fait la proposition, et sera raportée le Bureau d’après ; et jamais on ne recevra par provision 4. »
« Les fous, écrit Tuetey, qu’une mesure de sûreté oblige de
2. Dr Semelaigne, op. cil ., p. 12. Cet Act « for regulating Madhouses, passed originally for five years, but afterwards continued, and finally made perpétuai in 1786 » ( Edinhiirg Review March-Aug., 1817, vol. XXVIII, n° LVI, p. 463). « In Ireland the only provision for regulating that class of person ( lunatics ) are two acts : One passed about the year 1782 or 1783 by the Irish Parliament. The first gives a power to Grand Juries to provide for the érections of houses for the réception of insane persons ; but it is entirely optional in the Grand Juries, wether they will grant any sum for that purpose or not. » (Edinb. -Review, March-Aug. 1817, n° LVI, vol. XXVIII, p. 464.)
3. Rièglem. In-4°, 1773, p. 22-23. Voir également Valran, Misère et charité en Provence. In-8, 1899, p. 86. Au point de vue des frais, un arrêt de Parlement, 1708, « oblige toutes les communes à payer annuellement une pension alimentaire de 100 livres par an, pour ceux de leurs aliénés qui seraient admis dans l’hôpital Saint-Lazare de Marseille ». (Clapier, Rapp. au Conseil Municipal de Marseille. In-8, 1841, p. 5 et 6.) La pension est variable selon la condition des admis. Pour un prêtre de Cette entré en 1721, deux cents livres ; la même année un soldat est taxé à 5 sols par jour ( Inv . Arch. hospitalières de Marseille. In-4, 1872, p. 267).
4. Art. XXV : « Les Raporteurs des informations sont priés de les faire, non seulement sans complaisance, mais avec la dernière exactitude : parce qu’il n’arrivera que trop souvent dans la suite, que les parens voudront introduire dans la Maison des personnes qui leur sont à charge à cause de quelque vice ou simplicité qu’ils feront passer pour furie ou démance... » ( Règlem . de l'hospice des Insensés de cette ville d'Aix. In-4, Aix, 1695).
séquestrer à Bicêtre forment l une des principales catégories d’hospitalisés, ils entrent en vertu d’ordres du Roi; du Procureur général du Parlement ; de la Police ou de la Prévôté de l’Hôtel du Roi5. »
A Saragosse les fous (locos y locas) doivent être examinés avec le plus grand soin avant leur admission, afin que l’on puisse être assuré qu’ils n’ont plus leur raison — y haziendolos examiner si son locos, ô no6.
Notons qu’en vue d’éviter toute indiscrétion pouvant nuire à la famille du malade, les administrés reçoivent à l’asile de Charenton des noms conventionnels (Tuetey, op. cit ., t. I, p. 480).
§ 2. — Des constructions affectées à V usage des aliénés. — Du mobilier et du coucher.
Il convient ici d’examiner successivement les établissements consacrés aux déments et les quartiers de prisons, d’hôpitaux, ou de maisons de force, dans lesquels on les séquestre.
Il faut établir également une distinction naturelle entre la situation des pensionnaires pour lesquels on verse des sommes annuelles plus ou moins élevées et les pauvres hères, indigents, ramassés par les autorités chargées de l’ordre public.
Nous possédons la description détaillée de plusieurs asiles du xvme siècle, et d’ailleurs Howard est, comme toujours, un guide auquel on peut se fier en toute assurance.
5. Op. cit., Introduction, p. lxviii-lxix. Bru, Histoire de Bibêtre, 1890, p. 160, ajoute : « d’autres enfin par le Bureau de l’hôpital général ou de l’Hôtel-Dieu. »
Modèle d’ordre d’internement : « Le sieur Trestaut, économe de Bicêtre, y recevra au nombre des insensés le nommé François Desaleux, dit Courtois, âgé d’environ vingt-deux ans, tombé en démence ainsy qu’il résulte des informations faites devant le juge du Comté de Laval et interrogatoire du dit Desaleux et du rapport des médecins et chirurgiens des 28 novembre 1776, 20 et 21 aoust 1778 et 2 janvier 1779, qui constatent sa démence, pour être le dit François Desaleux, dit Courtois, traité et nourri comme les autres pauvres insensés, qui sont au dit hôpital, où il sera conduit aux frais de sa famille. Fait à Paris, le 8 avril 1779, signé : Joly de Fleury » ( Archiv . de la Mayenne , série B. Liasse 1121. Consulter dans ces mêmes archives d’autres dossiers intéressants sur les aliénés, série B. Liasse 1014).
6. Ordinaciones del hospital Real y general de Nuestra S. de Gracia de la Ciudad de Zaragoza. In-4, 1723, p. 81. A Rouen on exige procès-verbal du commissaire, certificat du curé et d’un médecin ou chirurgien ( Mémoire , novembre 1790, Arch. Nat., F15 232).
L’Hôpital de Bethlem (ou Bedlam) comprend des bâtiments importants, de vastes jardins, « où ceux des fous que l’on peut retirer sans danger de leurs cellules respirent un air pur. » L’intérieur du quartier qui leur est affecté se compose « dé deux galeries l’une sur l’autre ; elles traversent les ailes, sont longues de 579 pieds, hautes de 13, larges de 16, sans comprendre les cellules qui ont 1 2 pieds de profondeur. Elles sont séparées par deux grilles de fer, au moyen desquelles tous les hommes se trouvent d’un côté et les femmes de l’autre.
« Le nombre des fous entretenus, dans cet hôpital (en 1788), excède ordinairement celui de 200. Ils ont chacun une cellule dans laquelle on les enferme la nuit. On leur donne un lit, lorsqu’ils peuvent en faire usage ; dans le cas contraire on leur porte tous les jours de la paille fraiche. »
« L’Hôpital de Saint-Luc, dans Old-Streelroad, pour les lunatics, écrit Howard ( Lazarets , II, p. 49), est spacieux et ne remonte qu’à l’année 1786, il remplace un établissement vieux et incommode. « A chacun des trois étages on trouve trois grandes galeries avec des cellules. Au centre sont les logemens des officiers de la maison, d’un côté les hommes, de l’autre les femmes. Chaque galerie contient 32 cellules ou loges, voûtées, parquetées et lambrissées. Elles ont dix pieds 4 pouces de long sur huit de large, et treize pieds 3 pouces de hauteur. Chaque cellule possède une croisée qui donne sur le dehors, et une large ouverture au-dessus de la porte avec des grillages de laiton aux barreaux qui les ferment pour empêcher tout accident. Les caisses dans lesquelles sont les lits, ou la paille , sont disposées en pente, et ont des doubles fonds. » Population au 25 septembre 1788: 54 hommes et 108 femmes7.
Le même auteur ( Lazarets , I, p. 235) nous apprend que les salles de l’hôpital de Swift pour les fous à Dublin se trouvent fort élevées; les corridors ayant quatorze pieds de large ; malheureusement ils donnent sur des passages obscurs et le célèbre
7. M. D. S. D. L. Londres et ses environs , tome Ier, p. 227-228, Howài'd, Lazarets, t. II, p. 47, donne des chiffres légèrements différents en ce qui concerne les dimensions des bâtiments, mais il constate « que les chambres au nombre de 270 étaient fort propres et n’exhalaient aucune mauvaise odeur. »
voyageur accorde la préférence « au doll-huis d’Amsterdam et à l’hôpital de Constantinople destinés à ces pauvres déments. » En Savoie, à Chambéry, des lettres patentes du 7 février 1774 autorisent bien l’admission dans l’hospice des Incurables, « des fous de quelque province de Savoie que ce soit à proportion des facultés de l’établissement, mais ils n’y rencontrent guère que des cachots hideux8. » Daguin, médecin de l’Hôtel-Dieu de la ville, déclare « que ces loges font reculer d’horreur l’homme de l’humanité la plus courageuse. »
Les chambres de Palerme sont sales, obscures ; furieux, déments, tous confondus ; quelques-uns couchés sur un peu de paille malpropre, le plus grand nombre ayant le pavé pour lit9.
L’asile des fous de Francfort paraît mériter l’attention. « L’appartement de l’Econome, dit Howard, la cuisine et les offices sont au rez-de-chaussée. Il existe à ce rez-de-chaussée et au second étage plusieurs chambres (de 14 pieds de long, sur douze et demi de large et environ douze de hauteur) à deux ou trois lits. Les corridors n’ont que cinq pieds et demi de large, mais le vestibule situé au centre du bâtiment a vingt-sept pieds de large, compte quatre fenêtres et donne de l’air, du jour à toute la maison 10. »
Pour comprendre l’admiration relative du philanthrope, il faut savoir qu’à cettê époque, et depuis de longues années, les aliénés sê trouvent en Allemagne dans une situation lamentable. Tous les auteurs s’accordent sur ce point]11.
Howard parle également du Doll-huis , d’Amsterdam, cité
8. Marie-Girod, Les aliénés en Savoie. In-8, Chambéry, 1884, p. 4 et 6.
9. « Gollà stavansi rinchiusi, ed indistintamente ammucchiati i maniaci, i démenti, i furiosi,i melancolici : alcuni di loro sopra poca pagliae sudicia distesi; i più sulla nuda terra » (Barone Pisani. Paiermo, 1827, cité par Lautard, p. 45-47).
10. Lazarets , I, p. 205. A Tournai, l’asile contient, en 1742, vingt-deux insensés des deux sexes et est insalubre. (Delannoy, Not. hist., p. 267).
11. « Ceux qui ont visité les maisons d’aliénés en Allemagne, dit Joseph Franck, se rappellent avec effroi ce qu’ils ont vû. On est saisi d’horreur en entrant dans ces asiles du malheur et de l’affliction, on n’y entend que les cris du désespoir... C’est une chose effroyable que de se voir assailli par ces malheureux couverts de haillons et dégoutans de malpropreté, tandis qu’il n’y a que les chaînes, les liens et la brutalité des gardiens qui empêchent les autres d’approcher. » Esquirol, Mém. sur l’état des aliénés en France et sur les moyens d'améliorer leur sort , 1818. Manuscrit, 52 p., 2 tableaux. Arch. Nat., F15 150. Consulter aussi: H. C. Burdett, op. cit ., chapter XII, p. 91 et suivantes.
plus haut. C’est, selon lui, le mieux organisé, peut-être, de toute l’Europe. « Sa base forme un rectangle, dont le grand côté est long de quatre-vingts pieds, et le petit de cinquante-cinq. Sur la petite cour, on compte onze chambres distinguées par les lettres de l’alphabet : c’est la demeure des furieux. Chacune a une porte épaisse, toujours fermée, mais qui a une ouverture par laquelle on leur tend les alimens nécessaires pour les soutenir, dans un bassin de cuivre très propre, qui tient à une petite chaîne, dont une extrémité est fixée en dehors... Toutes ces chambres sont très propres... » ( Prisons , op . cit.y t. I, p. 124-125).
En France la situation laisse aussi beaucoup à désirer ; habituellement on abandonne aux aliénés « des bâtiments hospitaliers, vieux, délabrés, humides, mal distribués et nullement construits en vue de leur destination » .
Trop souvent, ainsi que le constate Esquirol, ces infortunés n’ont qu’un peu de paille pour se garantir de la froide humidité du pavé sur lequel ils sont étendus 12.
Un mémoire de juin 1786 déclare qu’à Clermont-Ferrand, « on ne peut retenir des hommes dans un local qui, comme les loges actuelles, présente le spectacle rebutant d’un lieu destiné à des animaux immondes » (Arch. Nat., F15 2282) 13.
A Rouen, des loges sont construites au dépôt de mendicité (1773) ; leur nombre est insuffisant, car une lettre de l’Intendant datée du 2 août 1776 indique « qu’on est obligé de tenir les fous avec les autres renfermés 14. »
12. Dr Semelaigne, Les grands aliénistes français, tome Ier, in-8, 1894, p. 132 133. Esquirol, Mémoire de 1818. « Je les ai vus, continue ce savant Professeur, dans des réduits étroits, sales, infects, sans air, sans lumière, enchaînés dans des antres où l’on craindrait d’enchaîner les bêtes féroces que le luxe des Gouvernements entretient à grands frais dans les Capitales. Voilà ce que j’ai vu presque partout en Europe. » Conférer un rapport de l’inspecteur Doublet, octobre 1789. « Généralité d’Alsace », hôp. d'Haguenau « Il seroit bien à souhaiter qu’il y eut dans chaque province une maison uniquement destinée à recueillir les fous et les épileptiques, qui dans les hôpitaux sont relégués dans les pièces les plus insalubres et les plus éloignées du service, et qui, soustraits à tous les yeux, éloignés de tous les soins, sont abandonnés à toute l’horreur de leur sort... »