CHAPITRE V
LES ENFANTS TROUVÉS ET DÉLAISSÉS PREMIÈRE SECTION L'Europe moins la F rance b
Au commencement du xvie siècle, l’assistance des enfants délaissés appartient généralement dans les Flandres aux communautés d’habitants. L’Italie, l’Espagne renferment déjà de nombreuses Maisons affectées à ces infortunés.
Parfois les établissements hospitaliers les recueillent généreusement, tandis que d’autres les repoussent en raison des dépenses qu’ils entraînent. L’Ordre du Saint-Esprit de Montpellier, voi-
1. Quelques ouvrages consultés : Fr. Thomas de Montalvo, Practica politica y economica de Expositos . .., in-4, 2 ff. 701 p. Indice. Granada, 1700. Betzky, Les plans et statuts des diff. étab., ordonnés par S. M. lmp. Catherine II, pour l'éducation de la jeunesse (trad. française), 2 vol. in-4. Amsterdam, 1775. D. Santiago Garcia, Breve instruccion sobre el modo de conservar los niiïos expositos, in-8, 79 p. Madrid, 1794. Krunitz, Consid. sur les Étab. d'hum., et en particulier sur les hosp. d’Enf. trouvés (trad. de l’allemand), Étab. d’humanité, n° 18, p. 7 à 60 (xv). A. Buffini, Ragionamenti intorno alla casa dei Trovatelli in Brescia, in-8, Brescia, 1841. A. Buffini, Ragionamenti... intorno ail' ospizio dei Trovatelli in Milano, in-8, la IIa parte. Milano, 18 44. Reglamento de N ihos expositos dei sehorio de Viscaya, in-8. Bilbao, 44 p. 1845. Gustave Moynier, Hist. de l'assis, des Enfants-Trouvès... dans le canton de Genève , in-8, 68 p. Genève, 1860, D. F. Hügel, Die Fildelhâuser und das Fildelwesen Europa's, in-8, Wien, 1863. Andreucci, Delle Ruote e dei Torni negli ospizi degli esposti, in-8, 138 p. Firenze, 1868. Nie. de Crescenzio. I, Brefotrofî e la esposizione dei Bambini . . in-8, vin, 343 p. Napoli, 1873. Hist. of the ancient Foudling Hospital of Dublin. Edited by Dudley Wodsworth, in-8, iv, 57 p. Dublin, 1877. John Brownlow. The Hist. and objects of the Foundling Hospital of London. Fourth, édition in-8, 160 p. London, 1865. Léon Lallemand, Hist. des Enfants abandonnés.. in-8, vii, 791 p. Paris, 1885. D' Heinrich Reicher, Die Fürsorge f ür die werivahloste lugend., 7,. B. In-8. Wien, 1904-1909.
sin de sa décadence, préside encore à la direction de plusieurs asiles. L’Allemagne protestante ne tarde pas à montrer une tendance de plus en plus accentuée à confondre les enfants trouvés et les orphelins , laissant ces deux catégories d’infortunés à la charge des Municipalités ou des Associations particulières 2.
Si nous approchons du xixe siècle, l’institution même de ces Maisons est combattue par des écrivains appartenant à diverses nations.
Un théologien espagnol, cité par Fr. Thomas de Montalvo ( op . cit ., cap. XXX, § 34, p. 336), approuve la suppression d’hôpitaux de cette nature (Hospitales de Expositos), et il considère ce mode de charité comme susceptible d’augmenter l’immoralité publique dans le royaume.
Mac-Farland pense de même ( Étab . d'humanité , n° xi, (vm), p. 230). Le but primitif de ces fondations, dit-il, est de sauver la vie des êtres innocens exposés par leurs mères, en ôtant à celles-ci la tentation d’attenter à la vie de ces frêles créatures. Malheureusement de telles institutions amènent de funestes conséquences ; bien des femmes ne se trouvent plus arrêtées dans leurs débordements puisqu’il y a une maison ouverte pour en recevoir les fruits. Des hommes dissolus se font aussi un moindre scrupule de séduire l’innocence. Des parents légitimes, ajoute notre auteur, cèdent, alors, eux-mêmes hélas, à la pensée de se décharger des gages de leur tendresse mutuelle.
Ces conséquences, suivant Mac-Farland, ne sont pas imaginaires, elles se font sentir là où il existe des hôpitaux dépositaires.
Malthus soutient cette thèse ; ces établissements, écrit-il (Liv. II, chap. n, édition Joseph Garnier, p. 169, 177-182), qu’ils atteignent l’objet qu’ils ont en vue ou qu’ils ne l’atteignent pas, sont à tous égards contraires au bien public. Il signale également l’excessive mortalité constatée presque partout au
2. « Nella Germania settentrionale all’epoca délia Riforma molti stabilimenti ospitalieri furono soppressi, e per conseguenza i trovatelli furono privati degli asili che loro erano aperti... » (Azurri, Cenni sul Brefotrofio Romano , in-8, 52 p. Roma, 1880, p. 15).
sein de ces asiles auxquels il reproche à son tour : « d’encourager fortement la licence des mœurs, de mettre obstacle aux mariages, affaiblissant ainsi le grand et principal moyen de soutenir et d’accroître la population. »
Thomas de Montalvo ( op . cit ., p. 333) prouve au contraire que la vie des enfants exposés dépend uniquement de la pitié d’autrui, celui qui leur refuse assistance est manifestement coupable d’homicide à leur égard3.
C’est la pensée exprimée, un demi-siècle auparavant, par Monsieur Vincent : « Or sus, Mesdames, la compassion et la charité vous a fait adopter ces petites créatures pour vos enfants... Cessez d’être leur mères, pour devenir à présent leurs juges, leur vie et leur mort sont entre vos mains. Ils vivront si vous continuez d’en prendre soin, ils mourront et périront infailliblement si vous les abandonnez ; l’expérience ne vous permet pas d’en douter » (Louis Abelly, op. cit., t. Ier, chap. xxx, p. 128).
Le traducteur de l’ouvrage du russe Betzky, écrit en 1775 (op. cit., introduction, p. 6) : « Une société sans asile pour les orphelins et les enfants abandonnés par leurs parents, peut être comparée à l’état sauvage de la nature, où les vents violents .emportent les graines fécondes des plantes, et précipitent les unes au fond des eaux, les autres sur les chemins, sous les pieds des voyageurs, ou sur des rochers arides, où elles périssent toutes également. Mais si la main diligente de l’agriculteur les recueille, les dépose dans une terre fertile; si elle les arrose, les abrite, les émonde, il en naît des arbres vigoureux qui donnent des fleurs et des fruits, qui ajoutent d’année en année à la première richesse. »
Pour l’honneur de l’humanité, nombre d’hospices dépositaires s’ouvrent en Europe, du xvie au xixe siècle ; il suffit de citer quelques exemples de ces créations.
En Espagne, saint Thomas de Villeneuve, ému du triste sort des abandonnés, accorde une récompense à ceux qui, les
3. Si el Derecho humano ordena, que ni positiva, ni negativamente se ofenda el proximo, esse mismo Derecho obliga â socorrer los necessitados, y siendolo en extremo los Expositos, es constante la obligacion, que por Derecho positivo subsiste de favorecerlos, »
ayant trouvés, les apportent dans son palais. Il fournit le salaire des nourrices auxquelles il les confie et tient à s’assurer par luimême de l’état de leur santé, quittant tout pour les secourir 4.
Les principaux asiles de ce royaume sont situés à Madrid, Tolède, Valladolid, Salamanque, Séville, Grenade, Cordoue. Toute agglomération importante possède un établissement de cette nature : « Demanera, que en toda Espana qualquiera poblacion numerosa tiene semejante providencia, y sirve de Metropoli donde se conducen los infantes, que se exponen en los lugares cortos, para que la piedad se extienda à todos los pueblos 5. »
Le nombre des enfants amenés à Saragosse augmentant d’année en année, et la longueur du voyage étant funeste pour ces pauvres créatures, les évêques obtiennent du roi Charles IV l’ouverture d’une maison hospitalière à Cahorra.
Toutes les grandes villes d’Italie ont des hospices dépositaires. Le Brefotrofio de Milan, d’abord réuni à l'hôpital général de cette ville, en est séparé par l’impératrice Marie-Thérèse et joint, en 1770, à une maternité dénommée Santa Maria alla Ruota 6.
A Genève la boîte de toutes âmes (dont nous avons fréquemment l’occasion de parler) prend soin des délaissés. Un arrêt du Conseil (1535) fusionne les divers hôpitaux avec charge de recueillir les orphelins. L’assistance des abandonnés est alors, comme en Allemagne, confondue avec les autres branches de la bienfaisance publique7.
Le baron de Chaos, mort à Schemnitz (1663), institue les orphelins et les enfants trouvés pour ses héritiers et veut qu’une maison spéciale soit érigée à Vienne (Autriche) en vue de les élever dans la crainte de Dieu et l’étude des connaissances nécessaires à
4. Act. Sanct. Bollancl ., sept., Tom. Quintus, Die décima otava, p. 533, n° 28.