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CHAPITRE PREMIER

PRISONS ET PRISONNIERS

§ 1. — Du régime pénitentiaire en général.

Nous n’avons nullement l’intention d’écrire ici un traité sur l’administration pénitentiaire à travers les âges. Toutefois, pour expliquer l’existence et le fonctionnement des nombreuses confréries s’occupant des prisonniers il est nécessaire de dire un mot de l’état des lieux de détention en Europe avant le xixe siècle.

A l’origine, il s’agit non de punir les coupables, mais de s’assurer des accusés pendant qu’on instruit leur procès. On veut aussi fréquemment mettre des ennemis, pris à la guerre, dans l'impossibilité de s’échapper jusqu’à leur échange ou au paiement de leur rançon.

Les cachots doivent être assez sûrs pour empêcher les évasions. La durée du séjour des détenus étant courte, en général, on met trop souvent de côté les considérations hygiéniques ; ces cachots sont souterrains, humides; on emploie les chaînes, les fers.

Des abus cruels se rencontrent, malgré les dispositions des coutumes et des ordonnances b Ajoutons avec Adolphe Guillot qu’en recherchant, sans parti pris, la véritable cause des cruautés de l’ancienne pénalité « on la trouve non pas dans des instincts méchants que la civilisation aurait vaincus, mais dans un

1. « Le geôlier ne peut mettre les prisonniers dans les cachots, ni leur attacher les fers aux pieds, ou les tirer de cet état lorsqu’ils y sont, qu’il n’en ait reçu un ordre signé du juge » (Domat, Les lois civiles , édit, de 1745, t. II, p. 242).

« Le moyen-Justicier peut avoir en sa terre prisons pour garder prisonniers, en la manière que dessus, par le temps de vingt-quatre heures, sans user de fers, ceps, grillons, grue et autres instrumens semblables » (Coutumes du Bailliage de Meleun 1560, Grand coutumier , III, p. 435, chap. ii, art. XIX).

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besoin de défense sociale, et, en même temps, une profonde aversion du mal 2. »

Il convient aussi de mentionner les personnes arrêtées et emprisonnées pour dettes à la requête de leurs créanciers.

a De droit civil, dit Bouchel, la prison ou charte, est trouvée et mise sus pour y garder, et non pour punir » ( Trésor du droit français , t. Il, Paris, 1671, p. 1041).

Il n’en est point de même dans les Couvents ; de bonne heure la prison, même perpétuelle, est employée à la punition du religieux coupable de fautes graves 3. Dès le temps de Charlemagne l’autorité du Prince et des Conciles doit réagir contre des châtiments dépassant la mesure. Car s’il est légitime de chercher par une pénalité sévère à faire rentrer le criminel en lui-même et d’assurer ainsi son amendement spirituel, il ne faut pas aller au delà des bornes légitimes 4.

L’internement cellulaire absolu est funeste pour la santé du corps comme pour celle de l’âme. Il y a là un tempérament

2. Paris qui souffre. Les prisons et les prisonniers, in-8, 1890, p. 35. Puisque nous citons un ouvrage d’Adolphe Guillot, qu’il nous soit permis d’adresser un souvenir ému d’affectueuse gratitude à la mémoire de cet homme de bien, dans l’acception la plus juste du mot; de ce magistrat intègre et clairvoyant, désireux d’améliorer le sort des malheureux amenés à comparaître devant lui ; de ce véritable apôtre consacrant sa vie et ses forces à régénérer les enfants traduits en justice pour en faire d’honnêtes et laborieux citoyens. Nous avons beaucoup aimé et admiré cet ami toujours prêt spontanément , à encourager nos premiers travaux. Son œuvre sociale s’est malheureusement trouvée arrêtée par une longue maladie et une mort prématurée.

3. Conférer une relation écrite par un ancien Franciscain de Vienne et adressée à l’Empereur Joseph II. Il est vrai que ce moine, devenu ensuite protestant et Franc-Maçon, mourut en 1839, surintendant général de la Communauté luthérienne de Saint-Pétersbourg. Ses allégations méritent donc que l’on fasse des réserves, mais il est certain qu’à la fin du xvme siècle, certains couvents employaient encore des moyens trop durs, même odieux, et que l’Empereur dut intervenir. Karl Krausz, Im Kerker vor und nach Christus, in-8. Freiburg 1. B., 1895, p. 218, 220.

4. « Il y a encox’e, continue D. Mabillon, des Ordres qui exercent une sévérité outrée. Peu ou point du tout de visites et de consolations; rarement la messe, nulle exhortation, enfin une perpétuelle sollitude et réclusion ; sans prendre l’air, sans mouvement, sans adoucissemens... On se plaint que ces malheureux ne se convertissent pas, de ce qu’ils ne se rélèvent pas d’eux-mêmes. Ne craint-on pas que Dieu ne demande un jour compte de la perte de leurs âmes aux supérieurs qui les auront ainsi négligés ? (D. Vincent Thuillier, Ouvrages posthumes de D. Jean Mabillon , t. II, in-4. Paris, 1724, p. 321-335. B. N. Z. 2151. Henri Jadart, D. Mabillon et la réforme des prisons, in-8, 20 p. 1885. Ext. de la Revue de la Société des Éludes historiques, juin 1885.)

PUISONS ET PRISONNIERS

à observer. D’une manière générale le mode de correction usité •dans les monastères sert de point de départ aûx améliorations introduites successivement en faveur des prisonniers civils.

Mabillon, que nous venons de citer, écrit à ce sujet, vers 1695, des observations dignes d’appeler l’attention.

« Dans la justice séculière on a en vue principalement de conserver et de réparer le bon ordre et d'imprimer de la terreur aux médians ; mais dans la justice ecclésiastique on a égard sur toutes choses au salut des âmes, c’est pourquoi l’on doit toujours employer les moyens qui ont le plus de rapport à cette fin. »

L’éminent Bénédictin, traçant le tableau de la prison cellulaire future, « déclare que selon lui il faut apporter quelque ménagement dans le régime d’isolement, soit en faisant prendre l’air de tems en tems à ceux qui y sont enfermez, soit en leur donnant moyen de s’y occuper, soit en les visitant au moins une ou deux fois la semaine, soit en rendant leurs prisons moins incommodes •et moins infectes, en sorte que ceux même qui les vont voir n’en soient point rebutez, car c’est, ajoute-t-il, une des principales raisons qui fait qu’on les voit si peu et qu’on ne les voit qu'un moment. »

Pour lui il convient d’établir dans chaque Religion un lieu destiné à l’enfermement, plus ou moins long, des coupables et construit sur le modèle indiqué, il y a bien des siècles, par saint Climagne (mort en 605). Il désire que l’on établisse, dans cet édifice, « plusieurs cellules semblables à celles des Chartreux, avec un laboratoire pour exercer les pénitents à quelque travail utile. » Chaque cellule ayant un petit jardin ouvert à certaines heures, pour faire travailler les reclus et leur faire prendre un peu d’air. Ils doivent assister aux offices divins « renfermez au commencement dans quelque tribune séparée et après avec les autres dans le chœur, lorsqu’ils ont passé les premières épreuves de la pénitence et donné des marques de résipiscence.

« Leur vivre doit être plus grossier et plus pauvre et leurs jeûnes plus fréquents que dans les autres communautez. » Le savant réformateur veut « qu’on leur fasse souvent des exhortations; que le supérieur, ou quelque autre de sa part, les voye en particulier, les console, les fortifie ».

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