‹ Histoire de la charité (volume 3)Chapitre 32 sur 149 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

er

« Je ne doute pas, conclut Mabillon, que tout ceci ne passepour une idée d’un nouveau monde, mais quoi qu’on dise, oui qu’on en pense, il est facile, lorsqu’on le veut, de rendre les p lisons et plus utiles et plus supportables » ( Op . cit., p. 335).

Il y a là tout un programme excellent : réclusion sans isolement complet ; pratique du travail et des exercices religieux ; précautions hygiéniques destinées à maintenir la santé ; visites, fréquentes de personnes capables d’exhorter le détenu et de faire germer le repentir dans son cœur. Ce sont les données, générales sur lesquelles repose l’organisation des établissements, pénitentiaires modèles du xixe siècle.

Moreau Christophe, et bien d’autres auteurs, accordent donc à Mabillon une influence heureuse' sur la réforme des prisons. Ils y joignent la construction, en 1703, d’une maison de correction à Rome (Saint-Michel) par Clément XI, avec isolement durant la nuit5.

Il est difficile de doser exactement le degré d’influence des. théories qu’émet Mabillon 6 ; il faut, du reste, pour propager les. idées justes, un homme d’action dont la voix puisse s’entendra au loin. Sous ce rapport le philanthrope John Howard, joue un, rôle considérable.

De même que la capture de Monsieur Vincent par les pirates, barbaresques l’incite à s’occuper toute sa vie des infortunés, captifs dont il connaît l’état misérable, l’emprisonnement, dans une forteresse française, du célèbre voyageur anglais agit incontestablement sur l’orientation de son existence.

5. Moreau-Christophe, De l'État actuel des prisons, in-8, 1837, p. xvii. Cerfbeer, Rapp. sur les Prisons d'Italie , in-4°, 1839, p. 70. « Je tiens à rétablir lavérité, le système correctionnel est chrétien, il est catholique, ce n’est point un système nouveau, il a pris naissance avec les monastères ; un pape l’a baptisé au moment où il fit son entrée dans le monde; l’Amérique ne l’a point trouvé;: l’Amérique ne l’a pas perfectionné, elle l’a emprunté à Gand qui l’avait pris à Milan et à Rome. » Voir même Ouvrage, p. 5. Conférer : F. Desportes et Léon Lefébure, La science pénitentiaire au Congrès de Stockholm, in-8, 1880, chap. Ier.. II. Ioâo da Silva Mattos, Reforma penitenciaria passado e présente, in-8. Lisboa, 1885, p. i, etc. III. Jules La Cointa, Congrès scientifique intern. des catholiques.. Paris, 1888, t. II, p. 141, 150.

6. Voir dans un sens différent des auteurs qui précèdent : M. de La Rochefoucauld, Hist. des tortures au XIXe siècle, in-8. Paris, 1859, p. 10. Louis Stroobant, Le Rasphuys de Gand, Ann. de la Société d'histoire de Gand, 1898-1900, p. 'J 21 à 238. Cet auteur trouve dans ces maisons pénitentiaires modèles « l’influence manifeste des Lois de Platon ».

PRISONS ET PRISONNIERS

En 1756, Howard, venant de Lisbonne, est fait prisonnier de guerre par un armateur de Saint-Malo et, dit son historien, se trouve exposé « à tous les excès de ces pirates autorisés qui possèdent le droit de l’épée, sans qu’il soit adouci par les sentiments de l’homme ayant reçu de l’éducation. » A son arrivée *en France il souffre quelques-unes des détresses d’un prisonnier de guerre, et connaît tous les maux que subissent ses compatriotes placés dans la même situation. A son retour en Angleterre il prend soin de faire connaître cet état de choses aux commissaires des marins malades et blessés ; ceux-ci le remercient de ses instructions et montrent du zèle pour apporter des remèdes à ces maux : « These, on his return to England, he took care to make known to the Gommissioners of Sick and Wounded Seamen, who gave him their thanks for his information, and exerted themselves to obtain redres » (op. cit ., p. 54).

En 1773 notre voyageur élu shérif du comté de Bedfort, voit de près les abus dont souffrent les détenus civils et il désire améliorer leur sort. Veuf pour la seconde fois, jouissant d’une fortune honnête, suivant l’expression consacrée à cette époque, il parcourt, à dater de 1775, et à diverses reprises, toutes les 'Contrées de l’Europe et meurt le 20 janvier 1790, dans les steppes de Cherson en Tartarie, où un monument lui est érigé parles soins de l’Empereur Alexandre Ier (1819)7 8.

Dans son bel ouvrage sur les Institutions charitables de Rome (p. 785 de l’édition de 1870), le cardinal G. L. Morichini revendique une part dans l’amélioration du régime pénitentiaire pour

7. John Aikin M. D. A View of the character and public services of the late John Howard , Esq., in-8, 246 p. London, 1792. — A. M. H. B. Vie de Jean Howard, célèbre philantrope anglais ou caractère et services publics de ce bienfaiteur des prisonniers , traduit de l'anglais d’ Aikin, in-12, 173 p. Paris, an V

1796) , p. 36-37. — Nous comprenons parfaitement qu’il fut fort désagréable pour Howard, revenant de visiter Lisbonne après le tremblement de terre de 1755, de se voir prisonnier d‘un de ces vaillants corsaires armés en course pendant la guerre de sept ans. Mais il ne faut pas exagérer et nous sommes persuadé que si ce philanthrope avait vécu quelques années deplusileût été le premier à protester contre les traitements aussi barbares qu’odieux, qu’au commencement du xixe siècle les prisonniers français souffrirent sur les pontons de l’Angleterre. Nous aurons du reste bientôt l’occasion de revenir sur les plaintes de Howard.

8. Ses ouvrages sur les prisons , les hôpitaux et les Lazarets sont traduits en plusieurs langues (D. N. H. Julius, Leçons sur les prisons. Trad. de Lagarmitte, 2 vol. in-8, Paris, 1831, 4e leçon, p. 322-323).

118 HISTOIRE DE LA CHARITÉ. LIVRE IL CHAPITRE lre

Jean-Baptiste Scanaroli, de Modène, archevêque de Sidon 9, qui. dès l’année 1655 publie, « en mauvais latin », un ouvrage* rempli de vues intéressantes sur les prisons et les prisonniers. Nous ne mettons nullement en doute le bien fondé de la réclamation du savant Cardinal, toutefois un travail, connu au plus en une faible partie de l’Italie, peut-il soutenir la comparaison avee des volumes tirés à des milliers d’exemplaires comme ceux d'Howard et répandus partout?

§ 2. — État des prisons d'Europe avant Van 1800.

Commençons notre voyage par T Italie, prenant principalement pour guide Howard dont le jugement est si sûr et qui a le grand mérite de parler de ce qu’il voit.

« Cette contrée, dit-il, paraît en effet devoir offrir de grandes* instructions pour l’administration des prisons et des hôpitaux. Il n’en est pas où les institutions charitables et les édifices publics soient en plus grand nombre. » (I. section XIII, p. 262 et suiv).

A Venise, les prisonniers d’Etat sont placés dans la partie supérieure du palais du Doge, sous les toits de plomb. La chaleur y est insupportable en été. Les diverses parties de la principale prison, voisine de ce palais sont saines. Les détenus ne se trouvent pas enchaînés. Néanmoins il existe des cellules* obscures ; le manque d'organisation du travail à l’intérieur est regrettable. Quatorze onces de pain sont délivrées par jour à chaque détenu.

• Florence possède deux prisons renfermant des chambres convenables, spacieuses même ; l’emploi de chaînes n’existe pas ; le pain distribué est bon. Dans le Palazzo degl’ Otto, on constate la fourniture de matelas. Débiteurs et criminels restent malheureusement confondus .

9. « Per solita bizzarria di fortuna il nome dell ’ inglese Howard è su tuttc lebocche e su tutti i libri, che trattano di tali argomenti, e l’italiano Scanaroli, chclo precedette di quasi un secolo e mezzo, è appena conosciuto in Roma da pochi. » Nous avons, en France, une Société fort importante, déjà ancienne,, vouée à l’examen des questions pénitentiaires, il lui appartiendrait de nous faireconnaître, au moins en analyse, les idées et les vues de cet auteur italien du. xvne siècle.

PRISONS ET PRISONNIERS

Les édifices pénitentiaires de Milan, sont reconstruits vers la fin du xvie siècle (1571-1593) 10. Les cellules « ont onze pieds de large et douze à quinze pieds de long » ; plusieurs renferment un trop grand nombre d’individus. Quelques-unes se trouvent affectées aux condamnés à vie ; « l’entrée en est défendue par deux portes, entre lesquelles est un espace étroit, à peine suffisant pour deux hommes. C’est là qu’on est enfermé, tandis que le guichetier ouvre la seconde porte, dans la crainte que ces prisonniers désespérés ne tentent de tuer le guichetier avec les clefs et de s’échapper ensuite » (I, p. 296). « Il existe, ajoute notre voyageur, deux autres prisons, Y Algastro et la Caza di correzione , dont l’érection fait honneur à ce pays » (p. 297). Nombre de détenus travaillent dans l’établissement ou au dehors, ils portent alors des fers.

A Crémone, des personnes appartenant à la noblesse et aux fonctions juridiques, sont appelées à protéger les « carcerati ». Elles s’informent des causes de l’arrestation, vérifient la qualité des aliments fournis, assurent la défense de ceux qui n’ont aucun soutien 11 .

Les chambres de la grande prison de Gênes sont aérées. Les règlements excellents, affichés dans toutes les parties de l’édifice, contribuent à assurer le bon ordre. Le geôlier doit avoir six guichetiers dont il est responsable. Le procureur fiscal visite chaque cellule, toutes les semaines, à l’improviste. Il est tenu de vérifier la manière dont les détenus sont traités et de faire ensuite son rapport au Sénat. Les criminels condamnés à mort portent seuls des fers . Les jeux de hasard et de cartes restent défendus 12 .

La situation est moins bonne à Turin ; lors du passage d’Howard il y a dans la citadelle cent trente individus enchaînés, quelques-uns n’ayant qu’une demi-chaîne, les autres liés aussi deux àdeux. Ils restent inoccupés et au bout d’un certain temps

10. Dott. Sei'afino Biffi, Sulle antiche Carceri di Milano e del ducato Milanese , in-8. Milano, 1884, cap. i, p. 57. Goût delà construction, 260.676 lires.

11. F. Robolotti, Ospitale maggiore di Cremona , in-8. Gremona, 1851. t. I,

Page 1