‹ Histoire de la charité (volume 3)Chapitre 47 sur 149 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Il est recommandé de ne pas exposer l’accusé à mourir durant la question , ou à rester estropié, infirme de ce fait. Un médecin doit assister les juges 20.

La peine capitale est trop souvent, elle-même, aggravée au moyen de supplices. Les membres se trouvent brisés, le condamné expire lentement sur la roue 21 ; un bûcher s’élève, le malheureux est étouffé dans les flammes 22.

Elisabeth multiplie, répétons-le, ces odieuses inventions contre ceux de ses sujets qui veulent demeurer fidèles à la foi de& ancêtres; le luxe des appareils, des supplices, fait honneur à l’imagination de la bonne Bess et rappelle assez les tortures subies par les premiers chrétiens 23. Ce Gode de sang est encore plus épouvantable en Irlande qu’en Angleterre, il reste en vigueur du couronnement de cette reine jusqu’à environ 20 ans après l’avènement de Georges III (1558-1780).

20. Duché de Bouillon. Coutumes, 1628, art. XXXII. — « Le juge prudent et discret advisera de quelle modération il luy conviendra user en la torture, selon la qualité du crime, complexion. condition de l’accusé, s’il est jeune, fort et robuste ou bien s’il est vieil, craintif, débile et délicat. S’il est simple ou rusé, ensemble la grandeur et affluence des indices contre luy vérifiez, et prendra esgard qu’il ne s'en ensuive lésion du corps, ou extropiement de quelque membre. » (Gd. Coutumier, t. II, p. 860-861).

21. « On prétend, écrit Voltaire, que le supplice de la roue fut inventé en Allemagne et ne fut employé en France que sous François 1er contre les voleurs publics » (Édition Beugnot, t. I, p. 333). Selon Brissot de Warville « le code des Pays-Bas publié par le duc d’Albe paraît avoir servi de prototype au notre, c’est de lui que nous avons emprunté le secret de notre procédure, sa rigueur, l’appareil effrayant des supplices, leur disproportion au crime, la condamnation à mort des voleurs, des ravisseurs, les peines de la roue et du feu... » (Les moyens d'adoucir la rigueur des lois pénales, discours couronnés par l'Académie de Châlons-sur-Marne en 1780. In-8, Châlons, 1781, p. 93).

22. Il est curieux de citer à ce sujet une remarque relative aux chemises soufrées que revêtent fréquemment les condamnés au supplice du feu Le grand-père d’un ancien notaire de Laval avait assisté à la dernière exécution capitale ayant eu lieu dans cette ville sous l’ancien régime. Il s’agissait d’une femme « sevreuse, empoisonneuse d’enfans, 1779. »

Ce grand-père racontait souvent, au sein de sa famille, les péripéties de ce drame. Avant d’être placée sur le bûcher, la condamnée se vit revêtir d’une de ces chemises soufrées , que l’on considérait alors, paraît-il, comme une manière d'atténuer les souffrances , les vapeurs du soufre étouffant de suite le criminel dès la première atteinte des flammes. Nous donnons cette explication telle qu’elle nous a été fournie.

23. Voir les détails dans Cobbett, ouvrage cité, Lettres XI et XV, nos 346-433 et suivants. « C’est un bon prêtre qu’on vient de martyriser en Angleterre d’un supplice cruel: on lui a arraché le cœur à demi étranglé; et comme on lui dit avant de l’exécuter que, s’il voulait renoncer à sa religion, on lui sauverait la vie, il répondit que s’il en avait mille il les donnerait toutes très volontiers pour l’amour de Jésus-Christ pour lequel il mourait. » Lettre de Saint Vincent de Paul, 3 septembre 1641 (Recueil cité, In-8, 1882, t. Ier, n° 55, p. 105).

De nombreuses protestations s’élèvent de tout temps contre la question et la torture ; « tant de beaux génies ont écrit contre cette pratique, dit Montesquieu, que je n’ose parler après eux 24 . »

Voltaire ne manque pas de mêler sa voix à ce concert 25 ; il trouve néanmoins que les supplices ont du bon lorsqu’on les applique aux Jésuites 26.

Au xviii6 siècle, Catherine II abolit les tortures proprement dites 27. Frédéric II agit de même (3 juin 1740) « excepté pour les crimes de lèze-majesté, de trahison envers la patrie, d’assassinats ayant coûté la vie à plusieurs personnes, ou ouvrage de complices dont il est nécessaire de découvrir les relations » (Howard, Lazarets , op. cit ., II, p. 363).

En France, Louis XVI, le 24 août 1780, supprime la question préparatoire et le 1er mai 1788 la question préalable. Un décret du 9 octobre 1789 consacre ces dispositions : « Art. XXIV. L’usage de la sellette, au dernier interrogatoire, et la question, dans tous les cas, sont abolies28. »

24. De l'esprit des Lois, nouv. édition, 1781, t. Ier, livre VI, chapitre xvi, p. 187.

25. Il écrit le 20 septembre 1760 à M. le chevalier de R... à Toulouse: « si vous songez que le républicain Jean Calvin, ce digne théologien, après avoir écrit qu'il ne fallait persécuter personne, pas même ceux qui niaient la Trinité, fit brûler tout vif, et avec des fagots verts, un Espagnol qui s’exprimait sur la Trinité autrement que lui : en vérité vous en conclurez qu’il n’y a pas plus de vertu dans les Républiques que dans les Monarchies » ( Œuvres , édit. Lequien, 1824, t. LXI, Correspond, générale, t. VI).

26. 28 décembre 175^ à la comtesse de Lutzelbourg : « On dit qu’on a roué le R. P. Malagrida; Dieu soit béni ! » ( Œuvres , éd. Lequien, t. LXI, Correspond, générale , t. VI, n° 1687, p. 87). 25 juillet 1760 au comte d’ Argentai : « Est-il vrai qu’on a un peu pendu vingt jésuites à Lisbonne ? C’est quelque chose, mais cela ne rend point Pondichéri » (t. LXI, Corresp ., VI, n° 1757, p. 212). 24 octobre 1761 au comte d’Argental : « Je ne suis pas fâché qu’on ait brûlé frèré Malagrida ; mais je plains fort une demi-douzaine de Juifs qui ont été grillés... » (t. LXII, Corresp ., VII, n° 2026, p. 111).

27. OEuvres de Voltaire, édition Beuchot, t. XXXII, p. 394-395. Les prisons de l’Empire restent malheureusement des lieux de supplices où régnent le knout, le chat, les fers, etc..

28. Isambert, XXVI-XXVIII, p. 373-526. Coll, des decrets , t. Ier, p. 130. Voir aussi : Ch. Desmazes, Les pénalités anciennes , supplices et grâces en France , in-8, 1866, p. 177. On ht dans le cahier de la noblesse du Bailliage de Dourdan (III, p. 249) : « Que la peine de mort soit infiniment plus rare ; qu’elle ne soit exécutée que d’une seule manière, la moins douloureuse; et que tous les supplices stérilement barbares, qui répugnent aux mœurs d’une nation douce, et qui offensent la religion autant que l’humanité, en dévouant à la rage les derniers moments du Condamné, soient à jamais proscrits. »

Dans la seconde moitié du xvme siècle la question et la torture disparaissent de nombreux Etats sans l’intervention de lois spéciales. D’autres localités conservent ces terribles coutumes. Il est intéressant de constater à cet égard les observations d'Howard. Parcourons de nouveau l’Europe à sa suite.

« A Amsterdam les instrumens qui servent à la torture sont dans la chambre où s’assemblent les Magistrats ; mais on a lieu de penser, écrit notre philanthrope, qu’ils n’y sont que pour imprimer la terreur : car les lois ne sont point ici sanguinaires, et la justice y est active, sans être sévère » [op. cit., 1, p. 112).

La torture infligée aux prévenus à Osnasbrug (Hanovre) est célèbre en Allemagne par sa dureté (I, p. 140). A Hanovre on voit, lors du passage de Howard, les terribles instruments suspendus dans une cave. « Un Conseiller et un secrétaire assistent à la question avec un docteur, un chirurgien, un exécuteur d’Osnabrug et quelquefois le geôlier. Si le coupable, ou l’accusé, s’évanouit, on le ranime avec des sels violens, non, comme ailleurs, avec du vinaigre 29. »

u A Hambourg se trouve une cave profonde où se donne la torture. Les instrumens qui servent à cette opération cruelle, sont plus barbares, plus inhumains peut-être que partout ailleurs... Le dernier accusé qui souffrit cette question fut une femme, et il y a peu d’années », constate Howard (I, p. 134) 30.

Lorsque l’on soumet un malheureux à la question dans la prison de Munich, « la chambre est éclairée, mais les fenêtres ou soupiraux en sont bouchés avec soin, pour que les cris de l’accusé ne puissent se faire entendre au dehors. Deux crucifix sont placés devant ses yeux au milieu des tourmens... Les femmes mêmes ne sont pas épargnées » (Howard, 1, p. 186-187).

29. « C’est à deux heures du matin, à la lueur des lampes, qu’on fait cette inhumaine opération. Un prisonnier y fut soumis trois fois ; à la troisième, au milieu des tourmens, on lui arracha les cheveux de la tête, etles poils de la poitrine : il ne put y résister, avoua tout ce qu’on voulut et fut exécuté » (Howard, op. cit ., I, p. 138-1 40).

Les baraques de certaines foires représentent complaisamment les victimes de Y Inquisition ; il serait bon de parler aussi un peu de quelques villes protestantes d’Allemagne. Voir la note 35.

30. Chambres de torture à Nurenberg, Aix-la Chapelle, Liège, Anvers, Bruxelles, Gand (même ouvrage).

Au Danemark les membres des criminels d’Etat doivent être rompus sur la roue31, quelquefois on commence par couper la main droite.

En Suède le roi Gustave III, monté sur le trône en 1771, fait supprimer la torture ; les instruments sont, par son ordre, renfermés dans une oubliette murée avec des briques (Howard, I, p. 224),

Une chambre de tourments existe à Florence ; elle renferme « une machine qui sert pour trancher la tête d’un seul coup ; avec la hache, on est trop souvent obligé de le redoubler. » Le duc Léopold supprime le supplice du feu en cas de condamnation à mort (Howard, I, p. 266-274).

En visitant les prisons de Rome, notre voyageur signale un instrument de torture32 qui disloque les membres. Il n’est peutêtre là que pour F intimidation car nous ne le voyons point mentionné ailleurs.

Le Père Labat décrit un genre d’épreuves employé parfois au bagne de Givita-Vecchia : il consiste à mettre un individu, préalablement suspendu par les pieds et les mains, en équilibre, « sur une cheville quarrée d’environ 4 ou 5 pouces de hauteur, et de 9 à 10 lignes en quarré, placée immédiatement sous l'os sacrum sur quoi repose ainsi tout le poids du corps. »

Ce supplice appelé la veille doit habituellement durer douze heures, il peut entraîner la mort 33 .

| ^En Espagne, la torture existe ; lorsque l’aveu du crime est

31. Voici comment Mercier, en son Tableau de Paris (t. II, chap. lvi, p. 193), décrit ce supplice de la roue : « Le bourreau frappe avec une large barre de fer, écrase le malheureux sous onze coups, le replie sur une roue, non la face tournée vers le ciel, comme le dit l’arrêt, mais horriblement pendante. Les os brisés traversent les chairs. Les cheveux hérissés par la douleur, distillent une sueur sanglante. Le patient dans ce long supplice demande tour à tour de l’eau et la mort».

32. Voici le texte : « On désireroit pouvoir dire que cette prison ne renferme pas de chambres de torture. Mais sur un des côtés, on voit une poulie et une corde, pour élever, par leurs mains, les coupables ou ceux qu’on croit l’être. Après qu’ils ont été suspendus pendant quelque temps, on les laisse échapper subitement dans une partie de la hauteur où ils sont élevés, et la secousse, comme le poids de leur chûte, disloquent leurs bras » (I, p. 277). « On ne peut, ajoute-t-il, donner de grands éclaircissemens sur la prison de l’inquisition » (I, p. 278).

33. Voyage du Père Labat, op. cit., t. VII, chap. Ier, p. 5 à 10. Howard ne parle pas de cette torture, qui n’était peut-être plus en usage de son temps, il faut l’espérer.

obtenu par ce moyen, on lit encore au prisonnier sa déclaration vingt-quatre heures après, afin qu'il puisse la rétracter ou la confirmer. Howard critique cette coutume i4.

Au sujet de ces tortures, qui restent en usage jusque vers la fin du xvme siècle, il convient de reproduire les observations fort judicieuses d’Adolphe Guillot ( Les Prisons de Paris , in-8, 1890, p. 32-33] . « Ces peines, dit-il, que les Magistrats appliquent alors en toute sûreté de conscience à ceux qu’ils considèrent comme des ennemis publics, sont tellement en opposition avec nos mœurs modernes qu’il est facile de soulever contre elles de bien violentes indignations, mais l’historien impartial cherche la raison des choses, et se pénètre bien des idées, des conditions, au milieu desquelles s’agitent ceux qu’il prétend juger.

« 11 est impossible, quand on lit les vieilles procédures, ou les écrits des anciens jurisconsultes, de ne pas être frappé de la parfaite bonne foi avec laquelle tout le monde alors accepte la légitimité de la Torture. Lorsque le Magistrat rentre chez lui après avoir assisté à ces scènes horribles, son cœur peut être ému, sa conscience n’est pas plus troublée que celle du Juge prononçant aujourd’hui une peine capitale.

« La cruauté qu'il croit nécessaire ne l’empêche pas de chercher la justice et c’est un jurisconsulte du xvie siècle qui adresse aux Magistrats ces belles paroles: Gardez toujours inviolablement la règle de la justice ; ne portez nulle part la verge d’équité sinon toujours droit ; dépouillez-vous de toute humaine affection ; soyez tard à juger, et quand il faudra juger, jugez ce qui sera bon et équitable, selon la vérité, et prononcez la sentence non comme vôtre, mais comme procédante de la volonté de Dieu juste. »

En résumé, presque dans toute l’Europe les prisons sont mal installées; débiteurs, prévenus, condamnés, souvent confondus, souffrent de mille manières. Les allocations de nourriture restent généralement insuffisantes.

34. Cet auteur constate que la torture n’est point en usage dans la Navarre. La setena pariida , tit. XXX, Leyes I-IX, énumère minutieusement la forme de la torture (de los tormentos), les personnes qui peuvent y être soumises, etc. ( Nov . Recop., op. cit., I, p. 658-659).

Il est nécessaire que les âmes compatissantes viennent secourir ces malheureux, améliorer leur sort, leur faire entendre une parole de consolation et d'espérance. Telle est l’origine de nombreuses Confréries vouées à la visite des prisonniers. Chez les peuples protestants, des initiatives individuelles pourvoient à ce besoin général 35.

35. Pour tout ce qui concerne les Tortures et les Prisons en Allemagne, conférer également Jean Janssen, op. cit ., tome VIII de la traduction française, troisième partie, chap. n, p. 486 à 512.

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