CHAPITRE II
les loges n’étoient pas au-dessous du niveau du terrain, et par conséquent humides, elles ne seroient pas mauvaises pour un homme seul ; on y reprocheroit cependant toujours l’inconvénient d’être sous le toit, et de ne pas présenter aux eaux un écoulement qui les en écarte...17 »
LeD1’ Richard, dans son histoire de l'hospice de Bicêtre (in-4°, 1889, p. 110) fait observer que la situation des aliénés devient encore pire durant la période révolutionnaire, que leur état en 1801 est moins favorable que celui constaté dix ans auparavant. « En effet, dit-il, le plus grand désordre règne dans les hôpitaux. Après le renvoi des anciens administrateurs en avril 1791, les établissements hospitaliers sont gouvernés pendant 10 ans par les modes les plus variés et les plus éphémères et par des hommes, dont les folles idées influent beaucoup sur l’administration et même sur la construction et réparation des bâtiments 18. »
A la Salpêtrière le voisinage de la Seine rend plus pénible encore l’état des basses-loges 19. L’installation des folles est lamentable. « Le nombre en est de cinq cent cinquante lors de notre première visite, écrit La Rochefoucauld [Bapp. cité, p. 77). L’air des vieilles loges est infect, elles sont petites, les cours étroites ; tout y est dans un état d’abandon aussi affligeant qu’inconce-
17. A côté de cette description faite au nom d’une commission qui s’est rendue sur place, voilà le récit dramatique que nous donne Desportes, à plus de trente ans de distance : « Les loges de la, Chapelle , à l’hospice de Bicêtre, adossées à la terrasse du bâtiment des imbéciles, n’avaient pas six pieds carrés dans œuvre. Il semblait qu’on eût pris à tâche de construire les murs très épais afin d’en diminuer l’espace . Elles ne recevaient de jour et d’air que par la porte, car le seul guichet dont elles étaient percées pouvait à peine servir à passer les aliments. Les planches qui composaient leurs couchettes étaient scellées dans les murs, et l’infortuné qui n’avait pour tout meuble que ce grabat, couvert de paille, se trouvant pressé contre la muraille de la tête, des pieds et du corps, ne pouvait goûter le sommeil sans être mouillé par l’eau qui ruisselait de cet amas de pierres, sans être pénétré par le froid de cette espèce de glacière. » ( Op . cit .)
18. Cet auteur nous montre Viel obligé d’exécuter des ordres souvent contraires aux principes les plus élémentaires de l’hygiène. « Rien d’extraordinaire, ajoute-t-il, que sous prétexte d’améliorations ces hommes eussent rendu les loges des insensés inhabitables. »
19. « En hiver, lors de la crue des eaux de la Seine, écrit Desportes (même rapport, p. 46), ces loges situées au niveau des égouts devenaient, non seulement bien plus insalubres, mais de plus un refuge pour une foule de très gros rats, qui se jetaient la nuit sur les malheureux et les rongeaient partout où ils pouvaient les atteindre. » Voir aussi : Rapp. au département de Paris, 6 décembre 1791. Tuetey, op. cit., t. III, n° 281, p. 489.
vable... On bâtit de nouvelles loges, un peu plus grandes, moins susceptibles d’infection, mais toujours dans le même système que les autres et par conséquent n’épurant aucuns de leurs vices essentiels. »
§ 3. — De la nourriture et des vêtements.
Les commissaires chargés de visiter la Maison de Charenton et du Val d’Osne — novembre 1790 — constatent ce qui suit : « Les pensionnaires ont une nourriture saine et variée. Le soin de la cuisine n’est pas abandonné à des domestiques seuls ; un religieux, sous le nom de dépensier, inspecte les cuisines plusieurs fois dans la journée; un autre, sous le nom de Directeur, fait distribuer sous ses yeux les portions aux malades, qu’il a souvent soin de consulter sur leur goût et qu’il satisfait toutes les fois qu’il ne les croit pas préjudiciables. Telles sont les précautions et les soins qui forment le régime de la maison confiée aux frères de la Charité, il n’est point de devoir qu’ils ne remplissent à leur égard et dont ils ne donnent l’exemple. Consacrés par état au soulagement de l’humanité, ils commencent et finissent le jour, sans que les soins les plus pénibles paraissent leur coûter20. »
Chez les Bons- fils de Lille, la nourriture est également bonne, suffisante et proportionnée au prix de la pension21.
Par contre, à Tournai, l’alimentation laisse à désirer; on donne la viande deux fois la semaine seulement : les autres jours soupe aux pommes de terre et autres légumes. L’eau sert de boisson (Delannoy, op. cit ., p. 268).
A Aix, la nourriture ordinaire des administrés consiste, par jour, en trois pains de froment de douze onces chacun, et même
20. Tuetey, op. cit., t. Ier, n° 150, p. 498. « Avant de sortir nous sommes entrés dans la boulangerie, où nous avons examiné le pain, qui nous a paru de bonne qualité, et avons exhorté les dits frères, prieur et procureur à continuer à faire continuer leurs soins et attentions, tant pour le spirituel que pour le temporel, envers tous les pensionnaires détenus en la dite maison. » ( Procès-verbal de visite de la maison de Charenton par les commissaires du Parlement , sept. 1789. — Tuetey, op. cit., t. Ier, n° 139, p. 453.)
21. Même nourriture suffisante pour les folles de la Madeleine (Dr de Smyttère, Not. stat.hist. et médicale sur l'asile public des aliénés de Lille. In-8, 40 p., un plan. Lille, 1847, p. 2).
davantage à quelques-uns, s’il est nécessaire ; un tiers de pot de vin mêlé auparavant avec de l’eau et une soupe solide matin et soir.
« Le semanier a soin de visiter tous les jours la Maison et d’assister au repas, pour voir si les insensez mangent tout ce qu’on leur donne ; si les officiers en ont soin, et s’ils sont tenus aussi proprement que leur misérable état le peut permettre » ( Règlem . cité , 1695, art. XXI-XXII1).
Dispositions analogues à Saragosse, « los ministros de la Casa» sont tenus de veiller sur les repas, de manière à ce que rien ne se trouve négligé ( op . cit. , p. 83).
En Angleterre, l’intendant de Bedlam « est chargé de descendre dans la cuisine tous les mardis, les jeudis et les samedis matin, assez à tems pour se convaincre de la bonté des provisions qu’on apporte, et voir si elles sont conformes aux marchés. Il compte les pièces de viande avant qu’elles ne soient mises en la marmite et assiste aux distributions. La boisson est de la petite bierre22. »
« Les fous de Bicêtre reçoivent pour toute nourriture, six quarts de pain bis par jour, la soupe taillée sur leur pain; un quart de viande, réduite à moitié étant cuite, les dimanches, mardis et jeudis ; le tiers d’un litron de pois ou de fèves, les lundis et vendredis; une once de beurre, les mercredis; une once de fromage les samedis. La nourriture des aliénés payant pension varie selon le prix consenti » (Bru, op. cit., p. 161).
En ce qui concerne les vêtements la situation reste mauvaise dans presque tous ces hôpitaux généraux, ces prisons, ces maisons où tant de déments, de furieux sont admis. Les malheureux renfermés ont le plus souvent des haillons pour se couvrir. On sait d’ailleurs combien il est difficile de maintenir les aliénés avec
22. « Il ne laissei’a porter dans la maison, de bierre-forte pour aucun fou, quelqu’il soit, qu’à certaines heures, et alors seulement pour les personnes que le médecin, le chirurgien ou l’apothicaire auront désignées, et dans la quantité qu’ils auront prescrite » (Etab. d'hum. Règlement général pour l'hospice de Bedlam, n° XIV, p. 85-86). Voir aussi Howard : « La ration de pain pour les malades consiste dans une livre par jour, c’est-à-dire huit onces à diner, et autant à souper; ils sont très bien servis en pain, beurre, fromage et bierre » (Bethlem ou Bedlam, Lazarets , t. II, p. 48).
des habillements en bon état. Les lunatics de Tournai reçoivent une robe de gros drap qui leur couvre entièrement le corps (Delannoy, op. cit ., p. 268).
A Saragosse, un padre pour les hommes, una madré pour les femmes, s’occupent de vêtir les infortunés internés dans l’asile, de les tenir propres, les changeant de chemises, d’habits, de robes, au temps voulu. « Para su regimiento nombraràn los Regidores un Padre para los hombres, y Madré para los mugeres, los quales tendràn cuydado de vestirlos, y hazer que anden limpios, mudandoles camisas, y ropa de cama à sus tiempos » (Op. cit.,
Il existe à Bicêtre des magasins dans lesquels on confectionne des vêtements. Les neufs sont accordés aux aliénés calmes, les autres étant vêtus des défroques des pauvres et des prisonniers. En général ces vêtements se détériorent promptement ; indépendamment de l’agitation des malades, l’humidité des loges et la quantité innombrable de rats qui circulent dans ces localités y contribuent beaucoup. On évalue à un cinquième environ le nombre des fous lacérant leurs habits et restant nus (Bru, op. cit., p. 161).
Lorsqu’un lunatic entre à Bedlam il lui est fourni divers vêtements, si la famille ou les amis ne peuvent en donner (Londres et ses environs, op. cit., t. Ier, p. 228).
§ 4. — Des soins médicaux.
A Paris les fous sont reçus en premier lieu à l’ Hôtel-Dieu ainsi qu’il est dit précédemment. Le traitement consiste en douches, bains froids, saignées répétées, on y joint des purgatifs, des vésicatoires aux jambes, les douleurs ainsi causées étant considérées comme favorables à la guérison.
Les deux salles affectées à cette catégorie de malades n’ont que 26 lits ; aussi faut-il les mettre « deux et quelquefois plus dans la même couche » . « On conçoit ce qui doit arriver à des fous ainsi rapprochés, forcés de passer les nuits et les jours dans la plus étroite société, et d’être tour à tour les victimes de leurs écarts réciproques. Ils se battent, peuvent s’estropier, et ces
désordres sont une suite déplorable du défaut d’emplacement 23. »
Ce traitement bien rudimentaire, exécuté dans des conditions déplorables, n’est que momentané. Les individus qui ne guérissent pas, au bout de quelques semaines, sont envoyés, selon leur sexe, à Bicêtre et à la Salpêtrière.
Là ils sont considérés comme incurables et délaissés par les médecins24. C’est, en effet, ce préjugé qui aggrave partout la condition de ces malheureux. « Dans les hôpitaux généraux, écrit Yalran, à l’égard des insensés on se préoccupe plutôt de prévenir les désordres de la rue, que de corriger les désordres de santé 25 . »
Il existe cependant des exceptions et, à partir du xvme siècle notamment, on voit apparaître certains soins médicaux 26 .
Dans sa description de Rome, publiée en 1767, l’abbé Yenuti Cortonese (liv. III, p. 967) écrit : « Les fous de l’un et l’autre sexe sont traités avec un grand soin, aussi bien pour le corps que pour l’âme, assistés par les médecins et bien pourvus de médicaments 27. »
Le règlement de Lucques (1773) prévoit un chirurgien affecté aux infirmeries et sept servants. Il est recommandé au personnel de traiter les aliénés avec amour et charité 28.
23. Rapp. des Commissaires chargés par l'Académie des sciences de l'examen du projet d'un nouvel Hôtel-Dieu , 22 novembre 1786, p. 38-39. — Richard, Hist. de l'hospice de Bicêtre, p. 105.
24. Rapp.'sur les hôpitaux fait au Conseil général du dép. de Paris , 16 novembre 1791. Tuetey, op. cit., t. III, n° 3, p. 8. Bru, Ilist. de Bicêtre , 1890. Première partie, p. 157 et suivantes. — Dr Régis, Des aliénés en 1789 et en 1889. Faculté de médecine de Rordeaux, 1889, p. 5 .