‹ Histoire de la charité (volume 3)Chapitre 54 sur 149 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LE RACHAT DES CAPTIFS

§ 1er. — Du sort des chrétiens enlevés par les musulmans l.

L’Eglise considère de tout temps comme une œuvre par excellence de venir au secours des infortunés tombés aux mains des barbares. Inutile de rappeler ici les exhortations des Ambroise, des Cyprien, et de tant d’autres.

Lorsque les Maures détiennent encore une partie de l’Espagne, les royaumes de Grenade, de Valence, de Murcie, etc., regorgent de prisonniers chrétiens et des âmes généreuses s’occupent de les racheter ; plus tard, les Musulmans une fois refoulés en Afrique, la piraterie s’organise. Des ports de Tripoli, Tunis, Alger, de diverses villes maritimes du Maroc, des navires légers, armés en course, montés par des hommes résolus, ayant une part dans les prises, ne cessent d’écumer la Méditerranée. Les

1. P. Ignace Dilloud, Les vies des saints Jean de Matha et Félix de Valois. Patriarches de l’ordre de la Sainte-Trinité et Rédemption des captifs (seconde édition). In-8, 3 feuilles, 489 p. gravures. Paris, 1696. Voyage pour la rédemption des captifs aux royaumes d'Alger et de Tunis , fait en 1720 , parles P.P.F. Comelin, Ph. de la Motte et J. Bernard de l’Ordre de la Sainte-Trinité, dits Mathurins. In-8, 7 feuillets, 169 p. Ensemble la tradition de l'Église pour le rachat des captifs , lx, 306 p. Privilège, Paris, 1721. P. Jehannot (de l’Ordre de la Sainte-Trinité). Voyage de Constantinople pour le rachapt des captifs. In-12, vi-401 p. Table et privilège. Paris. Delormel, 1732. A. Germain, L'œuvre de la Rédemption des Captifs à Montpellier. In-4, 38 p. Montpellier, 1863. — H. Simard, Saint Vincent de Paul et ses œuvres à Marseille. In-8, 2 feuill. 479 p. Lyon, 1894. Paul Deslandres, L'ordre des Trinitaires pour le rachat des captifs. 2 vol. in-8. Toulouse et Paris, 1903 (le second volume est consacré aux preuves). Cet ouvrage plein d’érudition épuise le sujet, en ce qui concerne l’histoire de l’Ordre des Trinitaires en France. Paul Deslandres a publié un résumé de ses recherches en un petit volume de 63 p., L'Eglise et le rachat des captifs. Paris, 1902.

pirates viennent sur les côtes d’Espagne, de France, d’Italie, enlever : hommes, femmes, enfants.

Ces mêmes navires s’emparent des bâtiments marchands. C’est ainsi que durant le court trajet de Marseille à Cette, saint Vincent de Paul est fait prisonnier avec tout l’équipage et emmené à Tunis 2.

La situation des individus arrachés à leur pays est lamentable. On peut distinguer trois sortes d’esclaves : ceux que les Deys se réservent pour les employer aux travaux publics ; d’autres entassés sur les galères tirent la rame ; enfin le sort des captifs appartenant aux particuliers dépend du caractère de leur maître et de l'intérêt qu’il peut avoir à ne pas les surmener.

Le danger de l’apostasie est le même dans ces divers états ; il résulte des mauvais traitements, des menaces ; ou bien de séductions, de promesses de nature à entraîner les âmes faibles. Les renégats se trouvent généralement dispensés des galères et des rudes labeurs.

Les coups, le renfermement durant la nuit au sein de bagnes mal ventilés, où l’on couche sur la terre nue, la mauvaise nourriture, telles sont les souffrances habituelles qui attendent un grand nombre de ces captifs.

Employés aux travaux de la campagne sous un soleil ardent, à l’exploitation de carrières, obligés de rester, dans les ports, une partie du jour trempés par l’eau de mer, nombre de ces prisonniers disparaissent rapidement épuisés de fatigues.

Les auteurs retraçant la vie journalière de ces misérables, énumèrent, en dehors des bastonnades, les mutilations, les empalements, l’emploi de la cire fondue versée sur les blessures !

Il est question de tonneaux garnis intérieurement de pointes acérées lancés sur une pente, une fois que la victime désignée y est renfermée. Des condamnés à mort, pour une futilité, sont attachés à quatre barques que des rameurs entraînent en sens contraires.

Les murailles d’Alger, et probablement celles d’autres cités

2. Michel Cervantès pris à Lépante, reste captif de septembre 1575 à mai

LE RACHAT DES CAPTIFS

africaines, présentent çles harpons, ou crocs de fer, nommés ganges : on lance les captifs du haut des murs et ils restent accrochés à ces horribles instruments de torture, attendant une mort qui arrive lentement.

Lors de bombardements parles flottes européennes, des prêtres, des esclaves, attachés à la bouche de canons éprouvent un autre genre de supplice.

L’ingéniosité des persécutenrs se déploie surtout contre les Chevaliers de Malte, les fugitifs, ceux qui restent fermes dans leur foi 3.

Les écrivains s’accordent d’ailleurs à considérer que « la captivité croît en horreur à mesure que l’on va de l’est à l’ouest4. »

Supportable, en quelque manière à Tripoli, le sort des esclaves devient plus dur à Tunis, encore plus pénible à Alger, et tout à fait horrible au Maroc 5.

Même à la fin du xvme siècle, alors que la condition générale des Captifs est meilleure, les quelques Européens maintenus dans les royaumes Marocains sont cruellement traités. L’aversion que l’on a pour eux paraît insurmontable 6.

Partout difficultés de fuir soit par mer, soit par terre ; la mort suit habituellement toute tentative infructueuse d’évasion.

Les pirates barbaresques s’aventurent parfois jusqu’en Angleterre, en Irlande; mais l’Océan leur inspire des craintes légitimes

3. « Notre courage, dit Gervantès, s’épuisait à la vue des cruautés qu’Hassan exerçait dans son bagne. C’était tous les jours un supplice nouveau, tous les jours un captif était suspendu au croc fatal, un autre était empalé, un troisième avait les yeux crevés... », c'est le récit que met Gervantès dans la bouche du Captif. Don Quichotte , partie lre, chapitre xxxix.

4. « Pour les esclaves d’Alger, ils ne sont pas si malheureux : la Politique de ceux qui sont en dignité; l’intérest des Particuliers, et l’humeur un peu plus sociable de ceux qui demeurent dans les Villes, rend leur sort moins rigoureux du moins pour la plûpart » ( Voyage de 1720, op. cil ., p. 48).

5. « Les captifs le plus durement traités étaient les esclaves de Maroc ou de Fez. Le Pacha les employait à tailler le marbre ou les pierres de taille, à fabriquer la chaux, la poudre et les armes. Ils tournaient les moulins à grains. Tous les soirs, à grands coups de bâton, on les faisait descendre dans des sortes de puits fermés par une trappe de fer » (Ledermann, op. cit ., p. 60). Malgré ces situations si tristes, une lettre d’un Père Jésuite, reproduite dans le Voyage de 1720 (op. cit., p. 154)? juge l’esclavage en Barbarie comme une demi-liberté comparé à celui des chrétiens transportés àConstantinople.

6. Docum. manuscrit, de 1789 cité par Deslandres, op. cit., t. II, preuves, n° 347, p. 472.

et la Méditerranée reste le centre de leurs cruels exploits; les traités demeurent un jeu pour eux, ils n’en tiennent trop souvent aucun compte 7.

Le nombre des navires ainsi armés et sortant des ports de l’Afrique septentionale n’est cependant jamais bien considérable.

Le Père Dan, au xvie siècle, l’évalue à 150 (Ledermann, p. 53). On ne s’explique pas facilement que les jalousies divisant les nations chrétiennes soient alors assez puissantes pour empêcher une action commune de nature à réussir. Au lieu de cela l’histoire ne nous signale que quelques tentatives isolées et sans résultats définitifs 8.

Echec de Gharles-Quint en 1541 ; attaque sérieuse de François, duc de Vendôme (le Roi des Halles ), contre la flotte algérienne 1664-1665 ; bombardement d’Alger par Duquesne 1682-1683. Quelques années plus tard (1688), le Maréchal d’Estrées lance 10.000 bombes sur la ville réduite en un monceau de cendres ; le traité qui suit cette expédition (1689) protège dans une certaine mesure les Français contre les entreprises de ces ennemis 9. A partir de ce moment les pirates ravagent de préférence les côtes d’Espagne et d’Italie.

Les lignes qui précédent donnent une faible idée de l’état des chrétiens captifs des Turcs, alliés aux Arabes et aux Kabyles ; on conçoit donc que de pareilles souffrances suscitent d’ardents dévouements. A la fin du xne siècle, et au commencement du xme, deux Ordres religieux se fondent en vue d’arracher à leur sort

7. On lit dans le Voyage de 1720 (p. 6) « que sur les représentations des Consuls de France, d’Angleterre et d’Hollande, qui se plaignoient qu’un vaisseau Vénitien avoit été pris contre la foy des Traitez, le Dey n’en relâcha rien et les paya de la réponse que les Barbares étoient nez Pirates, et ne pouvoient subsister par d’autres voyes, que c’étoit aux Crétiens à se tenir sur leurs gardes, même en temps de paix. »

8. Dès 1658 saint Vincent de Paul, ému à la pensée des souffrances de tant de milliers de Chrétiens, avait voulu faire réprimer ces pirateries ; ses projets échouèrent (Simard, op. cit ., chap. xi, p. 149).

9. « Dix mille bombes avaient été lancées sur Alger, qui n’était plus qu’un monceau de ruines fumantes. Un nouveau traité de paix est accordé à la République en septembre 1689. Ce peuple reconnaissait enfin l’inanité des promesses que lui faisaient les consuls d’Angleterre et de la Hollande protestantes, de le défendre contre la puissance invincible de nos armes. » (Abbé Maynard, Vie de saint Vincent de Paul , op. cit ., t. I, livre II, chap. ni, art. III, § 2, p. 331-332).

LE RACHAT DES CAPTIFS 183

ces êtres éprouvés dans leur corps et toujours en péril de perdre leur âme à la suite d une honteuse apostasie 10.

§ 2. — Saint Jean de Matha et Félix de Valois , fondateurs de l'ordre de la Sainte-Trinité pour le rachat des captits.

Maints passades de la Sainte Ecriture nous fournissent la preuve de révélations sensibles faites par Dieu à des créatures humaines. La vie des saints nous offre également des traits semblables. Ce sont là des exceptions rares; dans l’immense majorité des cas, la grâce divine agit d'une manière insensible sur les âmes, les pénètre, [les dirige, leur inspirant des actions nobles, généreuses, sublimes.

Lorsque les fondateurs d’ordres agissent sous l’influence cachée de ces mouvements divins, leurs disciples sont excusables, jusqu’à un certain point, de chercher à rendre visibles aux yeux de tous ces secrètes inspirations; ce qui se passe dans Lintime des cœurs revêt sous leur plume une forme palpable destinée à frapper les imaginations populaires.

C’est ainsi que les historiens de saint Jean de Matha, méridionaux pour la plupart 11 , se plaisent à embellir sa vie de gracieuses légendes appelées à s’évanouir devant la critique moderne. Le sujet est d’ailleurs assez grand par lui-même sans ces pieux ornements 12.

En réalité nous savons fort peü de choses sur Jean de Matha. Il naît vers l’an 1160, peut-être à Faucon, près Barcelonnette. Sa mère est d’origine marseillaise ; notre saint va dans cette ville, puis étudie à Aix et se retire plus tard en un lieu solitaire.

10. Il nous faut ainsi revenir en arrière, mais la note 12 de la page 44 du IIIe volume de notre ouvrage fait connaître, les motifs qui nous ont amené à ajourner l’historique sommaire de ces fondations : « Nous laissons de côté, pour le moment, l’ordre du Saint-Esprit de Montpellier, celui de Saint-Antoine, les Trinitaires et les membres de l’Ordre de la Merci ; c’est deux derniers ordres trouveront place dans le t. IV, car c’est surtout après la bataille deLépante que leur mission prend de l’extension. »

11. Voir Deslandres, op. cit., Bibliographie de l’histoire de l'Ordre. Introduction, p. vin à xxvii.

12. Hélyot, op. cit., t. II, chap. xlv-xlviii. Des religieux Trinitaires ou de la Rédemption des captifs, appelés en France Mathurins, p. 310-333 (Dans l’édition Migne, t. III, p. 707).

Durant son séjour sur les bords de la Méditerranée il apprend à connaître les souffrances des captifs emmenés par les Barbaresques et la pensée de favoriser les échanges entre prisonniers chrétiens et esclaves musulmans hante son esprit. Parti afin de suivre les cours de l’Université parisienne il se voit ordonné prêtre et reçu docteur. L’évêque Maurice de Sully apprécie les grandes qualités du jeune Provençal. #

La vocation de Jean de Matha se précise ; ses amis l’engagent à se rendre à Rome ; au début de ce voyage il visite un pieux anachorète du pays de Valois 13 qu'il convertit à ses projets. Tous deux atteignent la Ville Eternelle au moment où Innocent III vient démonter sur le siège de Pierre.

Le Pontife se montre au premier abord médiocrement favorable à l'œuvre nouvelle ; cette impression ne dure point et il autorise les deux amis à rédiger les statuts de leur future congrégation de concert avec le successeur de l’évêque Maurice : Eudes de Sully. Le 16 (ou le 17) décembre 1198 une Bulle approuve les statuts de V Ordre de la très sainte Trinité pour la rédemption des captifs.

Après quelques voyages14, au Maroc? en Espagne? à Tunis? Jean de Matha meurt dans la cité Papale (décembre 1213). Les dernières années de sa vie sont consacrées aux œuvres de miséricorde, à la visite des prisonniers et des malades l5.

Ces renseignements ne suffisent pas aux annalistes des Trinitaires. Suivant eux, quand Jean de Matha est ordonné prêtre à Paris, une colonne de feu vient se poser sur sa tête. Lors de sa première messe il a une vision : un ange aux vêtements éblouissants de blancheur, marqués d’une croix rouge et bleue, lui apparait, accompagné de deux captifs, l’un blanc, l’autre noir ; ils sont

13. Félix de Valois , nom de pays, qui ne lui assigne aucune origine royale malgré les légendes.

14. « Moins de trois mois après la Bulle, partirent les premiers Rédempteurs, avec une lettre du Pape pour le souverain du Maroc, le Miramolin , datée du 8 mars 1199: Des hommes divinement inspirés, dit le Pape, viennent l'acheter des chrétiens captifs détenus dans votre empire, soit à prix d’ai’gent, soit par échange, avec ceux de votre pays que les chrétiens détiennent » (Deslandres, op.ciL, t.ler, cliap. ier, p. 16).

15. Félix de Valois est déjà mort, le 4 novembre 1 212, à 1 âge de 85 ans, à Cerfroy, maison principale de l’Ordre naissant.

LE RACHAT DES CAPTIFS

enchaînés et l’ange croisant les bras au-dessus de leur tête paraît indiquer qu’ils doivent être échangés 16.

Dans la solitude où demeure Félix de Valois, alors que Jean de Matha lui communique ses vastes projets, un cerf se présente souvent près d’une fontaine, il a entre les branches de sa ramure le signe de la même croix aux deux couleurs.

Si Innocent III, d’abord incrédule, revient sur sa décision première, c’est qu’en célébrant la sainte Messe l’ange lui apparaît également dans l’attitude signalée par Jean de Matha.

Telles sont les légendes dont plusieurs écrivains jugent utile d’accompagner le récit des œuvres fort réelles des saints fondateurs 17.

L’Ordre de la Sainte-Trinité prend une rapide extension. La maison occupée à Paris par ces religieux étant dédiée antérieurement à saint Mathurin ils en portent le nom 18.

Deux cents établissements s’ouvrent en moins d’un siècle : France, Espagne, Angleterre, Ecosse, Irlande. Plus tard l’ordre compte treize provinces en dehors des monastères situés en Hongrie, Saxe, Bohême, etc. 19.

Les maisons françaises sont surtout nombreuses dans le Nord et le Midi, le Centre en compte peu ; quelques-unes se trouvent détruites au milieu des ravages que causent les guerres de religion 20 .

16. <( Ce fut en effet un ange qui parut sous la figure d’un jeune homme d’une admirable beauté, et tout brillant de lumière, revêtu d’un habit aussi blanc que la neige, et chargé sur l’estomac de croix de diverses couleurs, dont le montant était rouge et le travers d’azur. Il avoit à ses cotez deux hommes chargez de chaînes et de fers, qui marquoient assez par leur posture languissante, et par les différens habits dont ils étoient couverts, qu’ils étoient des esclaves de différente religion. L’ange portoitde temps en temps les mains sur ces esclaves, comme s’il eût voulu montrer par cette action que c’était pour en faire un échange... » Vie, op. cit., p. 55-56. « Avente sul petto una croce rosso-cerulea, colle braccia incrociate e distese sul capo di due schiavi avvinti da catene. . . » (Moroni, op. cit., t. LXXX, p. 294).

17. Voir Deslandres, op. cit., p. 17. Ces auteurs font figurer Jean de Matha à un Concile en Dalmatie, comme légat du Pape, ce qui est reconnu inexact.

18. On trouve aussi en France le surnom de fratres de asinis, en raison de leur monture primitive. « Mentre nell’ Inghiltera furono appellati Fratri-rossi, per la croce rosso-azzurra posta sull’ abito » (Moroni, op.cit., LXXX, p. 297).

19. « En 1599, naquit en Espagne la congrégation des Trinitaires Déchaussés qui, non contente de déborder dans le midi de la France, alla jusqu’en Autriche et en Pologne, où l’Ordre n’avait pas encore paru. » (Deslandres, op. cit. , lere partie, chap. v, p. 185). Conférer : Hélyot, op. cit., t. II, p. 325.

20. Un grand nombre de Trinitaires sont massacrés à Castres, Montpellier, etc.,

Saint Louis favorise grandement les Trinitaires. Des Lettres Patentes de: François II, Charles IX, Henri III, Henri IV, Louis XIII portent confirmation des privilèges de l’Ordre.

Tous les revenus de ces religieux ne sont pas consacrés à la rédemption des captifs ; un tiers seulement de ces ressources se trouve affecté à cette destination. Le surplus sert à l’exercice de l’hospitalité, au soulagement des prisonniers et à d’autres œuvres charitables. Ce tiers se transforme à un moment donné en une taxe fixe (Deslandres, Brochure , citée, p. 18).

Les vêtements des Trinitaires doivent être en laine blanche avec une croix sur la chape. La forme de cette croix, rouge et bleue, varie avec les époques et les pays, ainsi du reste que l’habit religieux lui-même (Hélyot, op. cit., t. II, p. 317) 21 .

Les querelles continuelles des Trinitaires et des membres de l’Ordre de la Merci, les discusions violentes entre les provinces, entravent dès le xvne siècle les progrès de cet Institut. Ces luttes regrettables ont pour origine des questions de réformes, de prééminence, et la politique étrangère 22.

Vers le milieu du siècle suivant, la situation intérieure de nombre de couvents paraît déplorable23. Néanmoins lorsqu’éclate

(Deslandres, op. cit., t. I, 2e partie, chap. ix, et t. II, Preuves, n° J 80, p. 257). Le savant A. Germain fait à cesujet les réflexions suivantes, pleines d’à propos en France, au xxe siècle : « Nos religieux émigrèrent en 1562; et, à leur retour, ils ne trouvèrent aucun vestige de leurs 'anciennes habitations. Les protestants les avaient rasées, non par simple vandalisme, et pour le stérile plaisir de détruire tout ce qui portait le sceau d’un culte abhorré, mais d'après ce principe de leur programme, qu'il fallait supprimer les nids, quand on voulait empêcher les oiseaux d'y reparaître. Nos moines, en reparaissant au milieu de tant de ruines, se réinstallèrent comme ils purent, prêts à fuir encore, pour revenir encore, si un nouveau déploiement de persécution se manifestait ; et, afin de mieux convaincre d’impuissance la politique à courte vue de leurs adversaires, qui s’étaient figurés les anéantir en démolissant des églises et des cloîtres, ils s’appliquèrent à montrer par d’éclatants indices de résurrection, combien persistante était la sève de leur Institut... » (op. cit., p. 12).

21. « Le supérieur de chaque couvent s’appelle Ministre, et est élu parmi les prêtres et par le suffrage de tous. Le grand Ministre ne peut être déposé sans certaines formalités déterminées. De la fin duxin6 siècle au milieu du xve le grand ministre réside à Cer froid en Brie. Il vient ensuite demeurer à Paris » (Deslandres, op. cit., t. Ier, chap. m et v, p. 21-22-39).

22. Deslandres, op. cit., t. Ier, 2e partie, chap. xvi (1689-1716), p. 272. « La rupture entre les religieux de France et d’Espage était entièrement politique, comme le prouve suffisamment ce fait que le Roi de Portugal, toujours hostile à l’Espagne, fit entrer les Trinitaires de sa province sous l’obéissance du général français- »

23. Voir Deslandres, op. cit., t. Ier, 2e partie, chap. xvii-xvm, p. 284-300. Les branches de l’ordre fusionnent entre elles en France (année 1768). Les membres

LE RACHAT DES CAPTIFS

la Révolution Française bien des Mathurins savent protester contre la sécularisations de leurs maisons et fournir des victimes aux proscripteurs 24 .

§ 3. — Pierre de Nolasque et les Frères de la Merci 25.

Vers l’an 1189 naît, près de Castelnaudary, un enfant appelé à marcher sur les traces de Saint Jean de Matha. Très pieux, adonné au soulagement des malades soit dans son pays, soit à la cour du roi d’Aragon, il se sent ému, lui aussi, au récit des souffrances qu’endurent les captifs chrétiens chez les Mulsumans, maîtres de diverses régions de l’Espagne. Quelques années après l’organisation de l’Ordre de la Très-Sainte-Trinité, il fonde (1218) ? à Barcelone un Ordre religieux et militaire dénommé : de la Merci , ayant pour but le rachat de ces infortunés26. Pierre de Nolasque, à la suite d’une vie de dévouement, meurt la nuit de Noël 1256.

L’Ordre naissant (approuvé seulement en 1230 par le pape Grégoire IX) se consacre au rachat des malheureux en danger de perdre la foi ; il comprend des chevaliers laïques et des chevaliers prêtres (Ledermann, op. cit ., p. 23).

En dehors des trois vœux ordinaires de Religion ces Frères de la Merci en font un quatrième, par lequel ils promettent, en cas de besoin, de rester dans les fers comme gage de la rançon

deviennent : les chanoines réguliers de la Trinité (Deslandres, op. cit ., t. Ier, lre partie, chap. in, p. 21).

24. Deslandres, op. cit., t. Ier, 2e partie, chap. xix, p. 301-310. D’après les statistiques dressées par A. Babeau, les Mathurins de Paris sont dans une bonne moyenne : 10 restés, 9 sortis, 3 absents (Bull, dé la société de l'hist. de Paris , t. XXIII, p. 201).

Le 17 mars 1783 un édit de Joseph II supprima les Trinitaires tant en Autriche que dans les Pays-Bas (Deslandres, op.cit., t. Ier, 2e partie, chap. xix, p. 303).

25. Moroni, op. cit., vol. xliv, Mercede. S. Maria délia Redenzione degli schiavi. Ordine Reale, Militare e Religioso. Emile Ledermann. Les frères de Notre-Dame delà Merci et la rédemption des captifs. In-8, p. 104. Paris, 1898.

26. Religieux et militaires. « On a fait coutume de baptiser ainsi tout Ordre qui, en plus des charges communes aux autres congrégations, avait aussi des charges extérieures, étrangères en quelque sorte à la vie contemplative » (Ledermann, op. cit., chap. ii, p. 22). Deslandres, op. cit., 1. 1, IIIe partie, chap . iv, p. 357, donne comme date probable de cette fondation l’année 1223 et même 1228, en raison de certaines particularités de la vie du Dominicain, Saint-Raymond de Pennafort, intimement lié à l’origine de l’Ordre de la Merci.

des captifs délivrés : « Et in Sarracenorum protestate in pignus (si necesse fuerit ad redemptiorum Ghristi fidelium) detentus manebo » (Ledermann, op. cit . , p. 24).

L’habit de l’Ordre est blanc, car on fait remonter sa création à une vision de la Très-Sainte-Vierge. Saint Pierre de Nolasque, et ses premiers compagnons, se consacrent au début à des rédemptions chez les Maures d’Espagne, ils ne passent la mer que vers 1220 ou 1225.

C’est également dans ces Royaumes chrétiens du Nord de la Péninsule hispanique que leurs couvents s’élèvent ; ou en trouve plus tarda Toulouse, Carcassonne, Perpignan, Montpellier, etc. Deux établissements sont ouverts à Paris et un autre à Chenoise, diocèse de Sens ; ils subsistent durant plusieurs siècles27.

Bossuet proclame bien haut les mérites de ce dévoué et pieux fondateur28 :

« Le voyez-vous, dit-il, traitant avec ce barbare de la délivrance de ce chrétien ? s’il manque quelque chose au prix, il offre un supplément admirable : il est prêt à donner sa propre personne, il consent d’entrer dans la même prison, de se charger des mêmes fers, de subir les mêmes travaux et de rendre les mêmes services... Prisonnier entre les mains des pirates pour ses frères qu’il a délivrés, il préfère un cachot à tous les palais, et ses chaînes à tous les trésors... Il est satisfait puisque ses frères le sont et, pour ce qui regarde sa liberté propre, il la méprise si fort qu’il est toujours prêt à l’abandonner pour le moindre des chrétiens captifs, ne désirant d’être libre que pour s’engager de nouveau en faveur des autres esclaves !... »

Les Frères de la Merci n’échappent pas aux divisions intestines entre chevaliers-laïques et chevaliers-prêtres, et luttent souvent aussi, nous venons de le dire, contre les Trinitaires. Il est question en France de fusionner les diverses branches de la

27. Lettres patentes portant règlement pour les couvents de l’Ordre de la Mercy, établis à Paris et à Chenoise, dernier décembre 1668 (Louis XIV).

28. Œuvres de Bossuet, édition de 1862, t. Ier, p. 549. Cité par Deslandres, t. Ier, IIIe partie, chap. xm, p. 440.

LE RACHAT DES CAPTIFS

Très-Sainte-Trinité et de la Merci, mais ce proie! n’aboutit pas

Les couvents français des Mercédaires sont en pleine décadence au xvme siècle, les moins importants se trouvent réunis à ceux possédant encore un certain nombre de religieux 30. Les événements de 1789 achèvent de porterie dernier coup à l’Institut.

§ 4. — Des ressources nécessaires au rachat des Captifs et des moyens employés pour se les procurer 31 .

Les deux Ordres, dont il est parlé ci-dessus, recourent aux mêmes expédients pour réunir l’argent indispensable au rachat des chrétiens victimes de la guerre ou de la piraterie. Nous ne pouvons donc les séparer, leur manière de procéder est identique : sermons, quêtes 32, subventions obtenues des familles en vue de délivrer un de leurs parents 33 .

29. « Louis XV forma un bureau dé seigneurs, chargés d'examiner la réforme de l’Ordre de Notre-Dame de la Merci. On devait, dans le cas de réunion avec les Trinitaires, appeler le nouvel Ordre, celui des chanoines réguliers de la Rédemption des Captifs... » (Ledermann, op. cit., p. 46).

30. Arrêt du Conseil d’État du Roi (1er mai 1775) qui confirme et autorise les délibérations du chapitre des religieux de la province ancienne de l’Ordre de la Merci et enjoint à ceux qui se trouveront de résidence dans les maisons qui doivent être supprimées de se retirer dans celle de leur affiliation (Arch. Nat., G9 522). En 1788 il n’existait plus que deux provinces de l'Ordre, avec 19 maisons et 77 religieux. La plupart de ces maisons étaient dans la situation la plus précaire et criblées de dettes... (Arch. Nat., G9 522).

31. Indication de quelques pièces relatives à ce sujet et faisant partie des collections de l’auteur : Ordre de la procession des esclaves rachetés au Royaume d'Alger , par les Religieux de la Trinité et Rédemption des Captifs , dits Mathurins. Qui se fera le lundy 13 may 1720, en l’Abbaye Royale de Saint-Antoine et le lendemain matin en l’Eglise des R. P. Feuillants ruë Saint-Honnoré, in-4, 8 p. 1720. Ordrede la procession des esclaves rachetés aux Royaumes de Maroc etd' Alger..., 22 et 23 octobre 1725, in-4, 8 p. L'ordre et la marche... captifs rachetés dans le Royaume de Maroc... par les ordres réunis de la Sainte- Trinité et de Notre- Dame de la Mercy , 14, 16, 17 décembre 1754, in-4, 8 p. — L'ordre et la marche... Royaume de Maroc..., 16, 17, 18 janv. 1759, in-4, 8 p. — L'ordre et la marche... Royaume de Maroc, janvier 1766, in-4, 8 p. — L’ordre et la marche... Royaume d'Alger..., in-4, 12 p., 1785.

Lorsque la Rédemption est faite par les Trinitaires et les Religieux de la Mercy, ces plaquettes portent, en tête, les armoiries des deux Ordres.

32. Ces quêtes sont l’objet de contestations continuelles entre les deux Ordres ; aussi Louis XIII (6 août 1638) partage-t-il le territoire de la France entre les Trinitaires et les Religieux de la Merci, leur assignant les provinces où ils peuvent recevoir des offrandes (Germain, op. cit., p. 36). Voir pour les détails concernant ces quêtes : Deslandres, op. cit., t. Ier, p. 333, 365,366, t. II, n° 92, p. 137. Arrêts du Conseil d’État du Roi, 10 avril 1725 et 28 septembre 1782, portant que ces quêteurs ne jouissent de l’exemption d’aucunes charges publiques.

33. Il fallait dans ce cas agir avec une extrême prudence parce que les maîtres

Page 1