Petits Bollandistes , t. V, p
7. La série D. XIX. 14 à 25, renferme de nombreuses plaintes d’habitants de toutes les parties de la France, au sujet de la suppression des ordres religieux qui secourent largement les pauvres : Freishofï (Alsace) ; Sierck près Thionville ; Le Quesnoy ; Mortagne, en Poitou; Saint-Jean-des-Vignes, Soissons ; Rebeaucourten-Champagne, Mas-d’Agenois (Guyenne); Damecy (Lorraine); Ile de Noirmou-
L’abbaye de Saint-Denis, près Paris, donne 2.636 livres de pain par semaine ; de son côté, le Chapitre de Saint-Paul de l’Estrée accorde annuellement 1 .000 pains d’un sol, en deux fois.
Ces allocations sont même maintenues par un décret du mois de juillet 1793; effectuées alors par les autorités municipales, les distributions de {)ain disparaissent au milieu de la tourmente révolutionnaire 8.
A Notre-Dame d’Ambronay-en-Bugey, diocèse de Lyon, les religieux Bénédictins sont tenus, depuis les temps les plus reculés, de distribuer une aumône générale et publique, consistant à donner, pendant le cours du Carême de chaque année, à tous les pauvres qui se présentent, le quart d’un pain de seigle, appelé vulgairement Bribe , lequel quart, désigné dans les anciens titres sous le nom de Quadrans , doit être du poids d’une livre ; chaque particulier reçoit l’aumône à l’issue d’un guichet où se tient un des religieux qui en fait la répartition au nom de sa Communauté 9.
La ville du Mans compte trois abbayes faisant aussi des générosités régulières :
L’abbaye de la Couture « assure annuellement soixantehuit aumônes générales de huit onces de pain pour chaque
tiers, etc., etc. Nous avons réuni quelques-uns de ces témoignages dans notre brochure intitulée : De l'organisation de la bienfaisance publique et privée dans les campagnes au XVIIIe siècle. In-8, 52 p. Châlons-sur-Marne, 1895.
8. Conférer, Arch. Nat., F15, 271 et 444, diverses pièces relatives à la distribution confiée à la municipalité de Saint-Denis. Une lettre, datée de Franciade , 29 pluviôse an 6, nous montre « le marchand de farines et le boulanger auxquels il est dû des sommes considérables, refusant de continuer les avances... » Texte du décret précité: « du 14 juillet = 21 même mois. La Convention nationale, après avoir entendu le rapport de son Comité des secours publics, sur la pétition de la municipalité de Saint-Denis, relative à des distributions de pain en faveur des pauvres de cette commune, décrète : Art. 1 . Les deux distributions qui se faisoient, à Saint-Denis, aux pauvres de la commune, l une de 2.636 livres de pain par semaine, dans la ci-devant Abbaye, et l’autre de 1.000 pains d’un sol pièce par année dans le ci-devant chapitre de Saint-Paul de l’Estrée, seront provisoirement continuées... » (Collect. des décrets. Paris, Baudoin, mois de juillet, p. 98).
Autre décret concernant une indemnité demandée au sujet d’une aumône en grains, faite par la ci-devant abbaye de Fécamp, 20-23 janvier 1793 (même mois, p. 84).
9. « Mémoire tendant à faire réunira l’Hôtel-Dieu d’Ambronay, l’Aumône générale du Monastère du dit lieu ; vulgairement appelée Bribe. » In-4°, 14 p. Lyon, 1781 . Les auteurs du mémoire s’élèvent vivement contre les abus auxquels cette distribution donne lieu.
LES DISTRIBUTIONS D’AUMONES (lre PARTIE)
pauvre, les lundi et jeudi, depuis la Toussaint jusqu’à la saint Jean-Baptiste. L’aumône du Jeudi Saint est de deux livres de pain. »
L’abbaye Saint-Vincent alloue une livre de pain à ceux qui se présentent, le samedi de chaque semaine, de Noël à la saint Jean-Baptiste.
L’abbaye de Beaulieu distribue, durant le carême, à tous les pauvres une livre de pain, moitié froment, moitié seigle.
Le nombre des participants est énorme, les 16, 20 et 23 décembre 1649 : 4.900 ; 5.900 ; et 5.400 personnes viennent à la porte de Saint-Vincent, sans compter les pauvres honteux 10.
Du 17 octobre de chaque année au 17 juillet suivant, il se fait, trois jours de la semaine, une aumône générale au guichet de l’abbaye de Lessay (Normandie). On remet à tous venants un pain de trois quarterons.
L’origine de ces distributions, dont la nomenclature est pour ainsi dire infinie, remonte en général à des époques de disettes, de calamités publiques, elles ont alors leur raison d’être. Aux xviie et xvme siècles, sauf dans certains cas déterminés, ces libéralités engendrent mille abus.
Des Mémoires, rédigés en 1718, par le Procureur du Roi et le Promoteur de Coutances tracent un tableau saisissant de ces abus, en ce qui concerne justement l’abbaye de Lessay.
Aussitôt, disent ces Mémoires, que la cloche sonne aux jours marqués pour indiquer le commencement de la distribution, chacun quitte son travail ; le fermier, le laboureur, l’homme de boutique, l’artisan, comme le simple indigent. La qualité et l’habillement de ceux qui reçoivent ainsi l’aumône permettent de juger qu’ils n’en ont point un pressant besoin. On voit quelquefois 3.000 individus se présenter devant les bâtiments de l’abbaye :
10. « On en a vu quelquefois beaucoup plus, tandis que le nombre descendait au-dessous de mille, lorsque l’année était fertile et que le travail ne manquait pas » (Th. Gauvin, Rech. sur les étab. de charité du diocèse du Mans. In-12. 1825, p. 73 et suivantes).
A citer les aumônes instituées à Pébrac par le saint Mr Olier : « Aumône générale tous les jours de l’année; aumônes extraordinaires chaque dimanche, le jour de la Septuagésime, le Jeudi saint et plusieurs fois pendant le Carême » (M. Faillon, Vie de Mr Olier. 3 vol. in-8, 1873, t. I, p. 203, note).
hommes, femmes, enfants ; un âne, conduit par un paysan, porte,, un jour, cinq pauvres petites créatures, la plus âgée juchée sur le bât, quatre entassées dans deux paniers. Ceux qui n’ont pas de progéniture louent des enfants, afin d’augmenter le nombre do pains à obtenir.
Cette tourbe est loin d’appartenir à la seule paroisse de Lessay; on vient des communes voisines. Tout le monde ne saurait être servi en même temps : de là, batailles, coups échangés. Des impatients jurent, blasphèment, jouent, et les bonnes mœurs sont bien compromises durant ces pérégrinations le long des chemins 11 .
Les distributions se faisant à l’abbaye de Blanchelande à des jours différents de ceux adoptés à Lessay, les mendiants ont là une belle occasion de déplacement.
Ces charités anciennes appellent donc des transformations utiles, c’est ce qui a lieu parfois 12, mais avec une lenteur laissant se perpétuer le mal. On arrive de cette manière à la fin du xvme siècle où tout, en France, disparaît dans le gouffre creuse par les événements.
Ajoutons que maints Ordres ou Congrégations ne se contentent pas de ces distributions aveugles, et pratiquent la véritable assistance à domicile, faite au chevet des infirmes, au foyer desnécessiteux.
En 1791, la municipalité d’Angoulême constate « que l’institution des Sœurs de la Sagesse atteint un double but ; à l’obligation
11. « Il y a deux aumônes plus considérables qui se font à Lessay, le troisième jour de février et le jeudi saint. L’aflluence y est bien plus considérable qu’aux aumônes de la semaine, parce que on y donne un pain pesant une livre et demie ; le 3 février 1718, il y avait 3.233 mendiants. Une autre aumône se fait le jeudi qui précède les jours gras, chaque année, on y donne un pied de lard en carré à chaque habitant de la paroisse de Sainte-Opportune. Le gentilhomme comme le vilain, comme le pauvre, s’y présente avec cette différence que la part du gentilhomme est souvent un jambon » ( Documents manuscrits , collections de l’auteur).
12. « Ordonnance de l’Intendant de la généralité de Caen (16 juin 1723) au sujet de l’aumône publique qui se faisait trois fois la semaine à la porte de l’abbaye de Blanchelande : défense à toutes personnes de s’y trouver dorénavant, soit isolément, soit par attroupement pour y demander l’aumône. Cette aumône sera commuée en 700 boisseaux d’orge pour être la moitié appliquée aux pauvres des paroisses où l’abbaye possède des biens et revenus, et l’autre moitié à l’hôpital de Saint-Sauveur-le-Vicomte. » ( Inv . a rchiv. de la Manche série H, n° 179).
LES DISTRIBUTIONS D’AUMONES (lre PARTIE)
de procurer aux malades qui ne peuvent être transportés aux hôpitaux, des soins et des secours en remèdes, linges et bouillons, se joint celle de distribuer à l’indigence qui cherche à se cacher, les bienfaits qu’une charité prévenante lui destine » (Arch. Nat., F«, 235).
Rappelons que les Frères de Saint-Jean-de-Dieu ne bornent point leurs fonctions à desservir des établissements hospitaliers; en Lorraine, ils vont dans les campagnes, traiter les maladies épidémiques, et distribuer gratuitement tout ce qui est nécessaire aux infortunés patients (Arch. Nat., D. XIX, C. 14).
En dehors des Filles de la Charité, que nous verrons bientôt à l’œuvre, de nombreuses religieuses enseignantes se font un devoir de visiter les indigents des paroisses et de leur porter des secours.
Mais, dans cette salutaire émulation pour le bien, les catholiques ne sont pas seuls à agir ; les Consistoires s’occupent également des pauvres délaissés, quoique, chez les peuples protestants, cet office incombe plus particulièrement aux communautés d’habitants.
§ 2. — Les Consistoires et les Diaconies.
A Genève, nous voyons au xvie siècle se fonder des Bourses destinées à venir en aide aux Religionnaires Allemands, Français ou Italiens, tombés dans la misère. Au fond il s’agit de Diaconies. Les Allemands capables de remplir ces fonctions d’assistance se rencontrent difficilement, aussi, en 1721, on nomme à cet office des citoyens delà ville. Dès lors, le capital de la Bourse s’accroît rapidement et, l’année 1799, il atteint 313.000 florins. Les administrateurs de cette œuvre agissent de concert avec les directeurs de l’Hôpital général, et s’occupent à la fois des besoins matériels de leurs ressortissants et des services cultuels 13.
En Hollande, un acte de 1618, s’exprime ainsi : « Quand aux diacres, leur office est de recueillir et garder fidèlement les
13. Eug. Mittendorff, Les institutions philanthropiques genevoises. In-8, 1888, chap. iv, art. 4. Bourse allemande réformée, p. 47-48.
ausmones, voire mesme d’adviser aussi soignieusement avec autres à trouver de bons moiens pour subvenir à ceux qui en ont nécessité, en après à les distribuer avec prudance, allaigresse et simplicité : à ces fins il est expédiant qu’ils assistent les povres d’ausmones et qu’ils leur proposent des consolations tirées de la parole de Dieu. »
Ces diacres rendent compte de leur gestion devant le Conseil de l’église et les membres de la communauté qui désirent être présents 14 .
A la Haye, la Diaconie réformée est à la vérité la plus importante, toutefois la Diaconie luthérienne prend une grande extension. Le nombre des pauvres qu’elle assiste augmente d’années en années. Des règlements arrêtés le 1er novembre 1649, veulent que les indigents secourus régulièrement toutes les semaines, justifient chaque trimestre de leur foi chrétienne 15.
La communauté Wallonne a également sa diaconie qui embrasse les villes de La Haye et de Delft. Un acte de l’assemblée tenue dans cette dernière cité, le 5 octobre 1588, établit que les aumônes seront communes et partagées suivant les nécessités constatées (Falkenburg, op. cit ., p. 14).
Les secours se divisent assez habituellement en allocations ordinaires et en subsides extraordinaires en raison de cas particuliers (Falkenburg, op. cit., p. 15). Chaque groupe religieux s’occupe spécialement des indigents de sa confession 16 surtout si
14. Falkenburg-, Armenzorg in Nederland-Gemeente ’s-Gravenhage, in-8, 1897, p. 14 et 24. VanZanten, Armenzorg- in Nederland. Gemeente Groningen, in-8. 1897, p. 64. — Conférer pour l’Allemagne, ville de Brême. Bôhmert, Das Armenwesen in 77 deutschen. Stâdten , sept. 1887, ch. vii, p. 124.
15. Op I November 1649, ni. werd besloten « dat de wekelijks bedeelte armen aile drie maanden rekenschap van hun christendom moesten geven. » (Falkenburg, op. cit., p. 13).
A remarquer que nombre d’écrivains reprochent amèrement aux catholiques de faire, même avec leur propre argent, de la charité confessionnelle . Que font donc alors les Luthériens de la Haye?
16. Le principe du soin des pauvres chez les Luthériens est clairement défini dans une ordonnance de 1730: « Les diacres, y est-il dit, veilleront à ce que l’on ne donne des aumônes qu’à ceux qui sont membres de notre église et citoyens de la commune, ne pouvant se suffire à eux-mêmes par le travail ou étant devenus vieuxet infirmes... » (Falkenburg, ’s-Gravenhage, op. cit., p. 13). A rapprocher ce qui se passe à Lyon en 1562. Les huguenots sont maîtres de la ville : « ordre de n'accorder ni délivrer l’aumône à personne, qu'en premier lieu il ne soit cer-
LES DISTRIBUTIONS d’âUMONES (lre PARTIE)
les ressources font défaut, cela se conçoit très bien. 11 existe des exceptions, et dans la pratique la charité s’étend parfois sur tout le monde, les coreligionnaires peuvant par exemple recevoir seuls de l’argent, les autres pauvres uniquement du pain (année 1720) 17.
A la suite d’un procès qui a lieu en 1 737, entre deux diaconies, l’une presbytérienne, l’autre réformée, on arrête qu’en cas de mariage mixte, si l’homme vient à mourir laissant femme et enfants, la communauté à laquelle il appartient de son vivant, doit payer les deux tiers de l’entretien des orphelins ; la communauté de la femme supportant le reste de la dépense (Falkenburg, op. cit ., p. 15).
En France les disciples de la Réforme chargent leurs diacres de visiter les pauvres, les prisonniers, les malades. Leur office comprend également le soin de recueillir et de distribuer les aumônes sous la direction des Consistoires.
A la Rochelle et à Sedan des dames pieuses qualifiées de diaconesses vont à domicile secourir les indigents 18.
Des auteurs veulent assimiler ces personnes charitables aux sœurs catholiques, ils vont même jusqu’à prétendre que c’est dans cette organisation protestante que Monsieur Vincent puise l’idée de ses servantes des pauvres 19.
tiffié, de son surveillant, s’il est de bonne vie et conversation ; s'il fréquente aux presches et s'il sçait prier Dieu ; et aussi soit certiffiè de sa foi et créance. » (F. Rolle, Inv. de la charité, t. II, série E, p. 41, 2e colonne).
17. Il est décidé à la Haye, en 1647, que la diaconie réformée n’assistera à l’avenir que des membres de sa Confession. Cette résolution semble toutefois avoir été assez mal observée car, le 3 juillet 1685, on se montre résolu à ne plus secourir « les papistes », tout en maintenant sur les contrôles, ceux qui y figurent déjà (Falkenburg, ’s-Gravenhage, p. 21). Voir aussi pour l’exercice de la charité par les Diaconies le même ouvrage, p. 31.
18. Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme Français , lre année, 1853, p. 255-259.
19. « On se figure généralement que l’institution des sœurs de charité , dont le catholicisme se loue tant, a été créée de toutes pièces par lui ; c’est là une erreur, car l’histoire nous apprend que Henri-Robert de la Mark, souverain de la principauté de Sedan, ayant embrassé la Réforme en 1559, institua des demoiselles de charité pour le soulagement des pauvres, 80 ans avant que Saint Vincent de Paul établit à Paris, vers 1642, ses Filles de la charité , qui sont aujourd’hui les sœurs... » (E. Rorel, Les associations protestantes et religieuses et charitables de France , in-8, 1884, p. 108).
Mme Agenor de Gasparin, dans le livre où elle proteste avec une si grande véhémence, contre toute société se rapprochant des congrégations romaines20, fait bonne justice de cette assertion. En 1568, 1579 et 1580, dit-elle, les synodes tenus à Vesel, forment le vœu que des femmes soient associées à l’œuvre d’assistance des pauvres, et portent le nom de diaconesses 21 .
Quant à Robert de la Mark il établit, il est vrai, à Sedan (1560) une institution charitable, mais, ajoute Mme Gasparin « tout en exerçant un patronage très-actif dans certains quartiers, sans se lier par aucun autre engagement que celui de ne rien négliger pour venir au secours des malheureux, les femmes appartenant à cette société accomplissent ce que font tous les membres des nombreuses associations du même genre qui couvrent la face de T Europe » 22 (op. cit ., t. II, p. 308-309).
Un document publié par le Bulletin de la société de V histoire du protestantisme français donne des détails intéressants sur la « police et l’ordre gardez en la distribution des deniers aumosnez aux pauvres de l'église réformée de la Ville de Paris » (année 1561) 20.
Voici le résumé de cette organisation : Huit notables bourgeois et habitants de la Ville, quatre surveillants « prins du corps du Consistoire », sont chargés avec les diacres24 : 1° de recueillir les
20. « L’idée du mérite des œuvres se dégage peu à peu de l’idée d’une sainteté particulière, elle ne la précède pas. Elle en sort progressivement d’abord vague, comme une vapeur qui monte de quelque bouillante chaudière, puis elle se dessine mieux, puis elle se condense, puis elle seformule, puiselle sefaitdogme. Quiconque établit en dehors de l'Écriture une perfection ultra-scripturaire , monopole des forts , celui-là pose dans son église la première pierre de l'édifice monstrueux qu'on appelle le mérite des œuvres.... » ( Des corporations monastique au sein du protestantisme, 2 vol., in-8, Paris, 1854, t. Ier, p. 276). « En Angleterre, en France, en Allemagne, en Suisse le puséisme, cette hydre romaine qui nous dévore le cœur , lève ses mille têtes et nous enserre de ses mille replis... » (même ouvrage, t. II, p. 164).