CHAPITRE Y II
portent l’empreinte de l’esprit français que Monsieur Vincent possède toujours au plus haut degré.
Voici l’analyse sommaire du règlement de 1617 38.
Le patron de l’œuvre est « Nostre-Seigneur Jésus » ; elle est composée « de femmes tant vefves que mariées, que filles, desquelles la piété et la vertu soit cognue, et de la persévérance desquelles l’on se puisse assurer, pourvu néanltmoingts que les. mariées et les filles ayent permission de leurs marys, pères et mères, et non autrement. »
Le nombre des membres est fixé provisoirement à vingt. « La Confrérie fait choix de deux pauvres femmes d’honnête vie et dedévotion appelées gardes des pauvres malades », chargées des. malheureux dénués de tout secours « et ne pouvant remuer». Ces femmes sont « payées honnestement selon leur labeur ».
L’une des personnes affiliées à la confrérie est élue prieure et doit s’employer à ce que les nécessiteux reçoivent les soins nécessaires; elle peut prescrire à la trésorière « de bailler tout ce qu’elle juge utile pour les choses qui ne se peuvent remettre à la prochaine assemblée. »
La prieure se trouve assistée « de deux des plus humbles et discrettes personnes de la compagnie » ; l’une d’entre elles étant <( eslue soubs-prieure et Trézorière ».
Un procureur « gère et négocie les affaires concernant le fondz: du temporel de la Confrérie, par l’advis et direction du sieurcuré, de la Prieure, de la Trézorière et de l’autre Assistante. »
Les servantes des pauvres sont de service à tour de rôle. Lorsqu’un indigent est admis aux secours, la dame de garde « lo va voirincon tinant, s’informe s’il a besoingt d’une chemise blanche,, affin que sy ainsy est, elle lui en porte une, ensemble des lin-
38. Texte donné in extenso par l’Abbé Maynard, op. cit., t. I, p. 121. Il en a été publié un fac-similé à Bourg-, in-4°, chez Pelliat, 1839. Conférer le règlement de la confrérie de charité érigée à Bourg, 1692, Dr Ebrard, op. cit., p. 166-177. Statuts et règlements de la compagnie des Dames de la miséricorde érigée à Chalon-sur- Saône, l’an 1638. Henri Batault, Notice historique sur l'association des dames de la Miséricorde de Chalon-sur-Saône, 1638-1877. In-8, vin, 328 p. Chalon-sur- Saône, 1878, p. 16 à 22. Confrérie de charité. Argenteuil près Paris, établie par « nous, Vincent de Paul, prêtre, Supérieur des prêtres de la congrégation de la Mission... » en vertu de la permission de Mgr l’archevêque de Paris ; 24 août 1634 (Étienne Olivier Chevalier, Notice sur la commune et l'hospice d' Argenteuil, in-12r Saint-Denis, 1859, p. 190-200).
LES DISTRIBUTIONS d’aUMONES (3e PARTIE)
ceulz blanz, s’yl en a nécessité... » Ensuite elle « le fait confesser pour se communier le lendemain à cause que c’est l’intention de la dicte confrérie que ceulx qui veulent estre assistés d’elle se confessent et se communient avant touttes choses ».
Suivent des prescriptions minutieuses pour la nourriture à porter aux nécessiteux ; les soins de propreté à assurer dans leur demeure ; le tout accompli avec simplicité, bonne humeur39. La personne chargée d’un malade «doit le resjouir s’yl est fort désolé, luy couper parfois sa viande, luy verser à boyre, et l’ayant ainsy mis en train de manger, s’yl a quelqu’un auprès de luy, elle le laisse et va trouver ung autre pour le traicter en la même sorte. »
La Confrérie fournit du pain, de la viande, du potage, etc. Permission est demandée « de faire manger de la chair encaresme et autres jours deffendus à ceulx qui sont fort mallades et pour ceulx qui le sont tellement, qu’ils ne peuvent manger de la viande solide, leur est donné des bouillons, panades au pain cuit, orges mondez, et œufs fraiz trois ou quatre fois par jour. »
«Les dictes servantes des pauvres, poursuit le règlement, doivent tascher de disposer à mieux vivre ceulx qui guérissent et à bien mourir ceulx qui tendent à la mort. »
Elles sont tenues de prévenir le curé en temps utile afin que les patients reçoivent l’extrême onction, la Confrérie assure un enterrement convenable aux défunts.
Afin de s’exciter mutuellement à accomplir leur mission, les Dames de charité tiennent à certains jours des assemblées générales ; entendent des messes, des exhortations pieuses.
Suivent les règles concernant : la reddition des comptes ; l’élection des dignitaires; les communions et exercices particuliers des membres.
Ces dispositions si sages se retrouvent dans tous les statuts ;
39. « L’esprit intérieur doit animer toutes les bonnes œuvres, et les rendre méritoires; les manières extérieures doivent aussi accompagner et faire connoîtrecet intérieur pour la bonne édification du public; c’est pourquoi les jours de visite les sœurs seront plus recueillies et vêtues (s’il se peut) d'une manière plus simple et plus modeste qu’à l’ordinaire « ( Réglement de Bourg , art. 10, Dr Ebrard, op. cit., p. 168) .
il est difficile, disent les mémoires contemporains, de se rendre compte du bien que ces confréries procurent aux pauvres, surtout en temps de disette ou d’épidémies. Les conversions obtenues partout sont nombreuses et jusqu’à la fin du xvme siècle l’œuvre de Monsieur Vincent subsiste et grandit au milieu de la reconnaissance du peuple de maintes petites villes de nos diverses provinces.
§ 3. — Les Bureaux de charité de V ancienne France.
Lorsqu’il existe des fonds de charité à l’administration desquels les fondations n’ont point pourvu d’une manière spéciale, ces revenus sont administrés par les curés 40. En effet le clergé séculier desservant les paroisses rurales est naturellement porté, par devoir, par tradition, nous pourrions dire, en vertu de son essence même, à secourir les indigents. « Qui donc s’occupe des pauvres et des petits lorsqu’il n’y a ni confrérie de charité, ni monastère? je réponds, avec les documents, dit l’érudit archiviste de la Loire- Inférieure, M. Maitre, qu’ils trouvent toujours un protecteur dans leur curé. » (Assistance publique dans la Loire-Inférieure , p. 587). Le curé de village sort des rangs du peuple, il connaît ses goûts et ses faiblesses, il devient facilement l’ami et le conseiller des gens de labeur. Peu exposé aux déplacements, il voit grandir ceux qu’il a baptisés ; il vieillit avec les époux dont il bénit autrefois le mariage, et les traite tous, enfants et parents, comme les membres de sa famille. « Il ne va point à un curé qui connoit et aime son devoir, écrit le Recteur de Mouzillon, de calculer cette charge (l’hospitalité et le soulagement des malades) qui lui procure tant de jouissances délicieuses, mais il n’en est pas moins vrai qu’elle pèse sur ses revenus d’une toute autre manière que sur ceux de la plupart des autres citoyens, parce qu’il y a peu de personnes qui puissent voir d’aussi près la misère des pauvres et des malades. Or il est difficile de la bien voir sans être porté presque invinciblement à la soulager. »
40. René Fage, La vie a Tulle aux XVIIe et XVIIT siècles. In-8, Paris, J902; chap. xxx, p. 365. Buchalet, L'ass. pub. à Toulouse , op. cit., in-8, 1904, p. 117 et suiv.
(les dlstrï butions d’aumones (3e partie)
Malheureusement, de même que la Commende constitue le chancre de la vie monastique, la portion congrue épuise les forces d’une trop grande partie du clergé rural. Tous ne sont pas en effets curés primitifs et alors les dîmes que l’Eglise et la Royauté concèdent aux ministres du Seigneur, au lieu d’être employées au service du culte et des pauvres, reviennent aux gros décimateurs n’habitant souvent pas la commune 41 .
Aussi le clergé se plaint-il vivement : de ces décimateurs qui ne donnent rien ; de ces gens riches toujours prêts à déserter les campagnes 42.
Heureusement que l’initiative privée ne se lasse pas ; l’exemple de saint Vincent de Paul porte ses fruits. Vers 1750, le Père Lejeune réussit à grouper « en une sorte de confrérie laïque les dames de Limoges pour s’occuper des pauvres et des malades. De la ville cette institution se répand dans tout le diocèse » (A. Leroux. Inv. archives de la Haute-Vienne. Série h, supplément- Introduction, p. xxxv).
Lors de la création des hôpitaux généraux, la Royauté s’efforce de constituer partout des « Bureaux de charité », de manière à lutter efficacement contre la mendicité 43.
41. Conférer notre brochure : « De V organisation de la bienfaisance publique et privée dans les campagnes au XVIIIe siècle. In-8, 52 p. Châlons-sur-Marne, 1895. « On a supposé, en Angleterre, écrit Arthur Young, que le clergé français avait mérité son sort par sa mauvaise conduite. Cette idée n’est pas juste. Il est improbable, impossible plutôt, qu’un corps si nombreux, possédant de grands revenus, ait été exempt de vices; mais il garde toujours ce qui est plus rare en Angleterre, une décence extérieure très grande. On ne trouvait pas dans son sein des braconniers, des chasseurs de renards, qui, après avoir suivi les chiens toute la journée, donnent le soir à la bouteille, et, sortant de table, gardent à peine assez d’aplomb pour la chaire... » ( Voyage en France , trad. Lesage, in-12, t. II, chap. xxi, de la Révolution française , p. 443).
42. « Lettre circulaire de l’Archevêque de Rouen pour prier les curés de lui envoyer un état exact : des fonds destinés dans leur paroisse pour le soulagement des pauvres ; des établissements que la charité a pu former et des ressources qu’ils peuvent trouver » (Seine-Inf., Inv. arch ., t. II, série G, n°. 840). Voir aussi : Sarthe, Inv. arch., t. II, Arch. eccle., G, n° 825. — « Les secours étaient très-inégalement répartis dans les villages, selon la générosité des gros décimateurs, des seigneurs et des propriétaires aisés. A côté de localités où l’on ne mangeait que des galettes de blé noir, par suite de l’absence des seigneurs ou de la dureté des gros décimateurs, il s’en trouvait d’autres, où grâce aux charités de la noblesse et des bourgeois vivant noblement, il n’y avait aucun nécessiteux. » (A. Babeau, Le village. In-8, 1878, p. 291.)
43. « Sur l'initiative de la Royauté, des fondations semblables se multiplient ■avec rapidité dans la France entière. Installés à Toulouse, en 1692, les Bureaux
330 HISTOIRE DE LA CHARITÉ. LIVRE lit. CHAPITRE Vil
L'organisation diffère selon les localités 44. Ces institutions jouissent généralement;, lorsqu’il s’agit de pays d’élection, de certains avantages, qui leur sont refusés en Pays d’Etat, ceux-ci doués d’une certaine autonomie doivent supporter seuls partie des charges de leur administration (Buchalet, op. cit . , p. 118).
Les Bureaux se trouvent pour la plupart liés aux Fabriques paroissiales. Il n’est pas rare, du reste, de voir ces œuvres nouvelles remplacer d’anciennes confréries de dames de charité 45.
A la suite de l’ordonnance de juillet 1777 46 , Necker adresse aux Intendants une circulaire qui contient des recommandations très judicieuses. « Je ne vous prescris rien, dit le Contrôleur général des Finances, sur la forme de ces bureaux d’aumônes, ni sur le détail de leurs occupations ; je pense même que vous devès donner dans le commencement la plus grande liberté dans chaque paroisse, sur ce qu’il y a de plus convenable. La concurrence des idées sur cet objet peut vous fournir des plans plus utiles que ceux adoptés dans les premiers moments 4?. »
Pour les villes d’une certaine importance, nous trouvons des Bureaux formés de membres nombreux : « Au Mans, le Bureau, institué le 13 décembre 1785, est composé de soixante-cinq administrateurs, y compris les curés et les administrateurs des seize paroisses, tous représentai des corps et compagnies; d'un
de charité fonctionnent de la même façon dans la généralité de Rouen, dès 1695. Il y a donc eu, à la fin du xvne siècle, un effort sérieux et général, tenté par le Gouvernement et les communes, pour mettre fin, dans la mesure du possible, à la mendicité » (Buchalet, op. cit., p. 117, en note).
44. Pour se rendre compte de la diversité des formes de l’organisation des Bureaux de charité, consulter : Joseph Coiffier, L'ass. pub., dans la généralité de Riom , op. cit., IIIe partie, chap. ii, p. 227 à 245. — E. Queruau-Lamerie, Notes sur les Bureaux de charité de Laval, 1683-1803. In-8, 58 p., Laval, 1904.
45. « Arrest de la Cour de Parlement, portant règlement pour l’administration des Fabriques, et pour celle des biens et revenus des charités des Paroisses situées dans l’étendue du diocèse de Reims. In-4°, 36 p. Paris, 1785. « Arrest de la Cour de Parlement portant règlement pour l’admin., des biens et revenus de la Fabrique et de la charité de la paroisse d’Aubervillers (près Paris). In-4, 19 p., Paris, 1785.
Paroisse de Saint-Leu d’Esserent (Ile-de-France), Congrès des Sociétés savantes, avril 1898. Journal Officiel du 14 avril, p. 7361. Communication du chanoine Muller.
46. Cette circulaire donne à l’Ordonnance la date du 30 juillet, alors que le texte imprimé de cette ordonnance faisant partie de nos collections porte la date du 27.
47. Circulaire du 4 décembre 1777. Arch. de la Marne. Série C. Liasse 2005.
LES DISTRIBUTIONS d’aUMONES (3e PARTIE)
syndic et d’un trésorier général. L’évêque est proclamé Président-né 48 ; on établit un comité d’administration ayant vingt-six membres, savoir : le lieutenant général civil, le lieutenant général de police, le procureur du Roi, le maire, le subdélégué, le commandant de la maréchaussée, le syndic et le trésorier, tous administrateurs-nés ; les trois représentans des corps de médecine, chirurgie et pharmacie, et quinze membres pris dans les différens ordres.
« Le Bureau divise la ville en sept quartiers renfermant les seize paroisses avec leurs déhors, et les pauvres en différentes classes 40. »
A Brulon (Maine), nous trouvons : le curé, le seigneur, le procureur de la fabrique, des notables, « tant du bourg que de la paroisse » ; de plus une dame de charité 50.
Quelquefois, après des essais infructueux, un don permet de constituer le Bureau 51 .
Dans les campagnes, le curé fait toujours partie de la Compa-
48. En arrivant à Montauban, il y a cinq ans, écrit l’Intendant (le 12 novembre 1704), j’y trouvai une si grande quantité de pauvres qui mouraient de faim, que je crus ne pouvoir rendre un plus grand service au public, que d’établir un bureau de charité, composé des plus honnêtes gens de la Ville, de tous les états, avec un directeur et des inspecteurs dans tous les quartiers, pour faire dés quêtes publiques tous les trois mois, et assister tous les pauvres suivant leurs besoins, et dont ils rendoient compte tous les quinze jours au bureau. Ce bureau s’est toujours tenu dans ma maison, où M. l’Évêque de Montauban a bien voulu assister sans qu’il fût question de rang entre nous, ni qu’il y eût de place marquée pour personne, ne songeant les uns et les autres qu’au soulagement des pauvres. J’ai tenu ce bureau cinq ou six fois chez lui ; mais, voyant que les habitants y venoient à contre-cœur et qu’ils ne donnoient plus aussi libéralement, y ayant plusieurs nouveaux convertis qui n’aiment pas à être gouvernés par des évêques, il me pria de le tenir toujours chez moi... (De Boislisle, Corresp. des Intendants , op. cit., t. II, n° 689, p. 209.
49. Thomas Gau vin, Rech. sur les ètab. de charité du diocèse du Mans,op. cit., 1825, p. 81. — « Règlement du Bureau de charité de Carcassonne, 4 avril 1755. Art. 1er. Il sera composé de Mgr l’Evêque ou d’un de ses vicaires généraux, de deux de MM. les chanoines du chapitre cathédral ; de MM. les Curés de Saint- Nazaire et de Saint-Sernin ; de* MM. Mayor et consuls, de deux principaux habitans de la cité ; de deux bourgeois de la Trivalle et de la Barbecane ; d’un syndic qui sera en même temps trésorier, ayant voix délibératrice, et d’un secrétaire... >» (Mahul, Cari, et archiv., de l'ancien diocèse de Carcassonne. 5 vol. in-4, t. V, p. 713). L’arrêt de Parlement du 30 décembre 1740, prescrit pour les villes où il y a plusieurs paroisses, la réunion des curés, des marguilliers en charge, des notables habitants... » ( Code de l'hôpital général, op. cit., p. 4:55-468).