CHAPITRE II
En cette circonstance, nous le répétons, le nom de Pussin doit être joint à celui de Pinel. En effet ce surveillant habitué à vivre avec les malades, étudiant leurs mœurs, leur caractère, se rend compte de tout ce qu’il peut obtenir d’eux par le calme, la patience et fait passer ses convictions dans l’esprit de son chef. Celui-ci s’associe à cette pensée régénératrice ; il écrit quelques années plus tard : « Les aliénés, loin d’être des coupables qu’il faut punir, sont des malades dont l’état pénible mérite tous les égards dus à l’humanité souffrante et dont on doit rechercher par les moyens les plus simples à rétablir la raison égarée. « (Dr Semelaigne, op. cit ., p. 74.)
Vers cette même époque on peut signaler les ouvrages de médecins anglais, italiens, allemands tendant à la reconnaissance des droits des pauvres êtres privés de la raison 42-.
C’est également à la fin du xvme siècle que l’on voit appliquer en Angleterre le système de la douceur et d’une sage liberté. Il s’agit de l’asile fondé près d’York par le quaker Tuke.
« Les chefs qui le dirigent, écrit de Gérando ( op . cit ., t. IV, p. 413), voient surtout, dans les aliénés, des malheureux et des frères : compatir aux maux, les soulager, les adoucir, les calmer, voilà leur première pensée ; et en s’attachant ainsi à consoler la victime, chose admirable ! ils réussissent à guérir le malade43. »
fut appelé à Bicêtre. Le Représentant de la commune qui se trouve présent à la scène de l’enlèvement des fers ne peut être le Conventionnel Couthon, il s’agit probablement du citoyen Toulan. Consulter pour tous ces détails : Ulysse Trélat, Rech. hist. sur la folie, in-8, 1839, p. 123. Richard, Hist. de Bicêtre , 1889, op. cil., p. 111 et suivantes. Bru, Hist. de Bicêtre, 1890, op. cit., p. 163-165; et appendice xxvii, p. 454. Dr René Semelaigne, Les grands aliénistes français, tome Ier, in-8, 1894. Philippe Pinel, p. 42-44. Dr Maurice Ducosté, Cours aux infirmiers sur les soins à donner aux aliénés. Revue Philanthropique, 13e année, t. XXVI, n° 153, 15 janvier 1910.
42. Chrichton (Londres), Chiaruggi (Florence), d’Acquin (Turin) etc. Voir pour cette nomenclature : Gérando, De la hienf. pub., t. IV, 3e partie, livre III, chap. v, art. 2, § 2, p. 406-412. Giraudy, Mém. sur la maison nationale de Charenton , in-8, 30 pages. Paris, an XII, p. 2 et 3. — Ach. Foville fils, Les aliénés , étude pratique sur la législation et V assistance qui leur sont applicables, in-8. Paris, 1870, p. 4.
« La Bastille était quelque peu un hôpital, de même qu’à cette époque les hôpitaux servaient souvent de prisons, on embastillait des fous (1727), des illuminés, des épileptiques et des hystériques que l’on soignait à la mode d’alors (bains, eau froide) » (Frantz Funk-Brentano, Réf. sociale , 2e série, t. 8, XVIII delà collection, juillet-décembre 1889, p. 89).
43. « Tout dans cet asile, continue de Gérando, respire la paix; l'équité dicte
Les auteurs s’accordent à reconnaître que cette maison est celle dont la réputation est le mieux établie 44.
Il existe encore un autre abus, fort long à déraciner. Lorsque l’on entre au Jardin des Plantes de Paris, dans la cabane des singes, une inscription frappe les regards : Défense d’exciter les animaux.
Or malheureusement les fous sont, d’une manière générale, même au xvme siècle, soumis à la curiosité publique et aucun écriteau ne les protège contre les agaceries, les outrages des visiteurs 45 .
A Bedlam, le croirait-on, cette pratique odieuse est réglementée (op. cit., p. 79). « Aucun individu quelconque, dit l’article XIV, excepté les administrateurs, ou les personnes qu’accompagne un administrateur, ou le médecin, n’est admis à visiter l’hôpital et les fous, si ce n'est les lundis et les mercredis , depuis dix heures jusqu'à midi ; et alors seulement en vertu d’un billet signé par un des administrateurs ou par le médecin ; mais aucune personne au-dessous de 16 ans, ou qui aurait été renvoyée comme incurable ne peut être admise... »
L’établissement d’Amsterdam est bien tenu, nous venons de le dire, il mérite les éloges d’Howard forcé cependant de faire cette réserve : « Au-dessus des chambres situées sur la première cour, il y en a de plus grandes, pour les hommes qui sont riches, ou dont les amis le sont. On ne laisse point pénétrer jusqu’à eux les curieux de l'ordre commun ; mais, par indulgence, on y laisse
les règlemens et les applique ; les précautions se déguisent sous la forme des soins ; les infirmiers sont des amis, plutôt que des gardiens... »
« Cette Maison, dit Ferrus, est paisible, elle ressemble plus à un couvent de trappistes qu’à un asile d’aliénés » (Les aliénés, op. cit., p. 81).
44. Ferrus, Des aliénés , op. cit., p. 81. Kirkman Gray, en faisant l’éloge de William Tuke et de sa méthode, remarque que ce philanthrope anglais ne connaît pas les améliorations réalisées par Pinel; il agit par une intuition personnelle. « The Retreat was established in a house outside the City ; but its Windows had no bars, its walls enclosed no hidden chambers, and echoed to no clank of chain. For physical restraint the watchfulness of attendants was substituted ; in place of violence, kindness was used » (A History of English Philanthropy , op. cit., p. 141).
45. « On les donne en spectacle, écrit Esquirol, à la curiosité publique, et d’avides gardiens les font voir comme des bêtes rares » (Cité par le Dr Morel : Y a-t-il plus d'aliénés aujourd'hui qu’ autrefois ? In-8, Rouen, 1857, p. 7).
entrer fort mal à propos ceux qui payent quatre stivers » (. Prisons, op. cit ., t. Ier, p. 125).
Le Conseil général des hôpitaux et des hospices civils de Paris s’honore « en arrêtant la curiosité indiscrette qui amène des étrangers dans les loges des fous, pour se faire un amusement, quelquefois cruel, de leur malheur46 ».
Il existe des asiles où l’on utilise les administrés à de petits travaux en rapport avec leurs facultés. C’est une chose excellente pratiquée à Saragosse. On doit néanmoins critiquer une coutume usitée dans le même établissement, et qui consiste à faire solliciter, au dehors, les aumônes des particuliers, par des aliénés paisibles; ils vont de plus, moyennant rétribution, accompagner les services funèbres47.
Les administrateurs de cet asile espagnol ont soin que les locos assistent à la messe les jours fériés, s’ils peuvent le faire sans inconvénient. « Y pondran cuidado los Regidores en que les hagan oir Missa todos los dias de fiesta, a todos los que pudieren oirla sin escandalo, ni ruido » [Op. cit ., 1723, p. 82).
On rencontre alors heureusement des Directeurs d’hôpitaux se souvenant que les aliénés possèdent une âme et que la perte de leur raison offre souvent des alternatives de guérison momentanée et de rechute. Ce sentiment se trouve aussi bien chez les catholiques que dans des pays protestants.
Le règlement d’Aix (1695) porte, article XXIV : « Le semanier doit avoir soin que dans les bons intervalles desdits insensez, le sacrement de pénitence leur soit administré et réitéré
46. Camus, Rapp. de fructidor an XI, p. 85. On lit dans les Cahiers du Tiers- État de Paris , objets particuliers, art. 40 : « On s’occupera plus sérieusement qu’on ne l’a fait jusqu’ici, dans les hôpitaux, de l’art de guérir les maniaques. On croit avoir tout fait quand, en les resserrant dans des réduits obscurs, capables d’altérer la raison de l’homme le mieux constitué, on les a mis hors d’état de nuire à leurs semblables . On abolira l'usage barbare de les donner en spectacle comme des bêtes féroces, pour un vil tribut et nous tâcherons , s'il se peut, d'effacer ce fait des annales du dix-huitième siècle (Arch. Parlement., t. V, p. 317).
47. « Dentro de Casa haràn trabajarà los Locos en todos los ministerios, y servicios que pudieren hazer conforme su disposicion ; y a las Locas en hilar, coser, hazer roscadas y otros exercicios.. . Haràn que vayan à acompanar à los Difuntos de la Ciudad, por la limosma, que se acostumbra, y los que tuvieren mas sentido, iràn a pidir por la Ciudad, y por las Iglesias con sus cajuelas, pidiendo la limosma ordinaria » (op. cit., p. 81-82).
autant que faire se peut, selon la prudence et direction du confesseur ; afin qu’en cas de rechute dans la démance, ils se trouvent en bon état pour leur conscience. »
De son côté, Howard signale qu’à Francfort, « l’asile des fous possède une chapelle luthérienne, très propre, dans laquelle les économes, le public, et les gens en démence ont leurs bancs particuliers. Ces derniers sont placés de manière que le public ne peut les appercevoir, ni pendant le service, nia leur entrée et à leur sortie » (Lazarets, t. Ier, p. 206).
§6. — Un grand citoyen français : COLOMBIER , Inspecteur des hôpitaux , et l’Instruction de 1785 sur les aliénés.
Tenon, en ses mémoires sur les hôpitaux de Paris, émet les idées les plus justes au sujet des fous. « On ne doit pas, écrit-il, les retirer de la société sans s’être assuré par un traitement suffisant qu’ils sont incurables. Le premier remède est d’offrir au fou une certaine liberté de façon qu’il puisse se livrer mésurément aux impulsions que la nature lui commande.
c< Il faut tenir les déments à l’abri de l’impression d’une forte chaleur ; il convient de leur faire respirer un air frais, propre à tempérer l’extrême effervescence de leur sang 48. »
Tout ceci est très juste mais antérieurement à Tenon, un homme parcourt la France, montrant une activité étonnante. A une époque où les moyens de transport sont si lents, sans les facilités que donnent actuellement le sud-express et le train rapide de la Côte d'Azur , nous le voyons à Lyon, à Carcassonne, à Montpellier, à Chartres, au Quesnoy, à Clermont-Ferrand, en Alsace, en maints autres endroits. Il seconde partout les vues
48. Mémoires , 1788, p. xxiv-xxv, 4e mémoire , § ni, p. 211 à 220 et 448. « Que sont des bâtiments d’hôpitaux pour d’autres malades que des fous ? (p. 216). Des moyens purement auxiliaires, propres à favoriser le régime et à féconder la vertu des médicamens. Mais les hôpitaux pour les fous sont autre chose; ils font euxmêmes fonctions de remèdes. » Esquiros a exprimé cette idée en des termes devenus proverbiaux : « Une maison d’aliénés est un instrument de guérison ; entre les mains d’un médecin habile, c’est l’agent thérapeutique le plus puissant contre les maladies mentales» (t. II, p. 398). « N’est-il pas juste, sans amoindrir en rien les mérites de ce passage d’Esquiros, de faire remarquer que bien avant lui, Tenon avait exprimé cette sorte d’aphorisme en termes très analogues. » (Ach. Foville fils, Les Aliénés , op. cit ., p. 13.)