CHAPITRE VIII
LES DISTRIBUTIONS D’AUMONES ET L’ASSISTANCE A DOMICILE EN GÉNÉRAL
4e Partie
LES COMPAGNIES DE CHARITÉ PAROISSIALE A PARIS (xvne-x VIIIe siècles) L
§ Ier. — Origine de ces Compagnies.
Au milieu du xvie siècle, la misère est intense à Paris et dans les régions avoisinantes. Les guerres de la Fronde accumulent des calamités, dont le récit fait éprouver un vif sentiment d’horreur. Ces malheurs incitent les cœurs généreux à trouver un remède à tant de souffrances. Il faut absolument venir *en aide à des infortunes dont le triste spectacle est sous les yeux de tous.
Les Jansénistes exhortent les fidèles à se montrer dignes de leur foi chrétienne. « En présence de l’extrémité des maux que souffrent huit et dix mille pauvres, de deux provinces, écrit
l. A consulter : Paillon, Vie deM. Olier , 4e édit., in-8, 1873, notamment le tome II ; Vle de Pelleport-Burète. Essai sur l'organisation charitable des paroisses de Paris... In-12, 1895(Ext. Réforme sociale). J. Laurentie, A travers l'ancien Paris. In-12, 117 p. Paris, 1896. Dom Beauchet Filleau, Annales de la Compagnie du Saint-Sacrement. In-8, 1890, op. cit. Raoul Allier, Le cabale des dévots , 1627-1666. In-12. Paris, 1902. Emmanuel Brunet, La charité paroissiale à Paris au XVIIe siècle d'après les règlements des Compagnies de charité. In-8, 150 p. Caen, 1906. Cet ouvrage du pasteur protestant de la Tremblade (Charente-Infér.) est des plus importants ; il se recommande par le soin et l’exactitude qui ont présidé à sa rédaction. Il est regrettable qu’un écrivain catholique n’ait pas consacré son temps à l’étude d’un sujet aussi intéressant, et sur lequel il reste encore beaucoup à dire.
Saint Cyran2, dans la cherté du bled qui augmente tous les jours et qui les menace de la famine, il faut que ceux qui ne sont pas libéraux par les mouvemens de la foy le soient au moins par les sentimens de la nature... »
Saint Vincent de Paul exerce incontestablement, là aussi, son action bienfaisante, mais les véritables créateurs de ces Charités parisiennes semblent être les membres « de la Compagnie du Saint-Sacrement » dont on retrouve la main dans la plupart des œuvres sociales et hospitalières de l’époque 3.
L’immense paroisse Saint-Sulpice est alors le foyer de mille actes scandaleux ; la misère y est épouvantable, son curé, l’abbé Olier, l’un des membres actifs de la Compagnie du Saint- Sacrement, réunit ses paroissiens riches ou aisés, le lundi de Pâques 1651 ; il leur expose les besoins des pauvres ; faisant appel à leur dévouement. « Ses paroles font tant d’impression sur l’assemblée que plusieurs donnent sur le champ des sommes considérables ; la plupart s’engagent pour une certaine somme chaque mois, et lui offrent encore leur temps, leurs soins, et leurs peines4. »
Le mouvement se propage ; à Saint-Germain-l’Auxerrois les deux Compagnies de charité obtiennent des indulgences du pape Alexandre VII, en l’année 1655 (De Pelleport, op. cit ., p. 21).
A Saint-Roch, « le pasteur charitable qui ne peut seul essuyer toutes les larmes que l’extrême misère verse dans tous les endroits
2. L'aumosne chrétienne ou la tradition de l'église touchant la charité envers les pauvres. 2 vol. in-12. Paris, 1651. Préface, p. 28. Une note ancienne inscrite sur la feuille de garde de notre exemplaire porte ce qui suit : « Le neveu du grand Arnault, Antoine Le Maistre, a publié ce traité ; mais son véritable auteur est l’abbé deSaint-Cyran, qui l’a composé à la prière de M. Bernières Maignat, exilé à Issoudum où il est mort en 1662. »
3. « Le bien que les Compagnies charitables des paroisses faisoient dans leur étendue et le soulagement qu elles donnoientà celle du Saint-Sacrement leur Ht souhaiter d’en procurer dans les paroisses qui n’en avoient point. On en a voit déjà l’expérience à Saint-Eustache, à Saint-Sulpice et à Saint-Nicolas-des-Champs et M. du Plessis-Montbar fut chargé par l’Assemblée de travailler à en former dans les autres grandes paroisses qui avoient besoin de ces secours. Dieu y a donné bénédiction, et ces compagnies particulières ont suppléé au soulagement des pauvres honteux, lorsque la générale à été détruite » ( Annales , op.cit., chap. xvii, p. 147).
4. Faillon, Vie de M. Olier , op. cit ., t. Il, partie II, Liv. XI, 1645-1652. Voir les pages 502 à 505.
LES DISTRIBUTIONS ü’aUMONES (4e PARTIE)
de sa paroisse, est inspiré d’en haut d’y procurer une célèbre mission dans l’année 1661, pour allumer le feu de la charité dans le cœur de ses paroissiens. Le zèle et le désintéressement de ces pieux missionnaires procure ce que l’on en attend, bien loin qu’il soit nécessaire d’aller solliciter les particuliers, plusieurs personnes de condition et de mérite s’offrent avec un zèle pur et une ferveur de charité chrétienne, qui attire grand nombre de paroissiens dans une compagnie naissante ayant pour but de procurer tout le bien et d’empêcher tout le mal possible dans l’étendue de la paroisse5. »
Les Dames de Saint-Louis-en-l’Isle se chargent d’abord de tous les pauvres, puis en 1688, « les Messieurs forment entre eux une Compagnie de charité pour les pauvres honteux. »
Ces pieuses associations, portant divers noms, se rencontrent sur plusieurs points de la ville 6 ; on peut citer les paroisses : Saint-Sulpice ; Saint-Roch ; Saint-Louis-en-l’Isle ; Saint-Germain-l’Auxerrois ; Saint-Etienne-du-Mont ; Saint-Paul ; Saint- Séverin, etc.
Les unes sont la création directe de la Compagnie du Saint- Sacrement, d’autres se rattachent à ces bureaux de charité intimement liés aux fabriques paroissiales 7.
§ 2. — Des règles qui président k V organisation de ces compagnies de charité 8.
Les ecclésiastiques et les laïques peuvent faire partie de ces Compagnies qui comptent au nombre de leurs membres des nobles, des dames de qualité, des magistrats, de simples bourgeois, des
5. « Règlem. de la Compagnie instituée pour le soulagement des pauvres honteux de la paroisse Saint-Roch, cité par Laurentie, op. cit., p. 85.
6. «Nous avons pu, écrit de Pelleport Burète [op. cit., p. 13), reconstituer le fonctionnement des compagnies de charité dans 24 paroisses de Paris. »
7. La Confrérie de Notre-Dame-de-Bon-Secours pour le soulagement et l’assistance des pauvres honteux malades de la paroisse Saint-Eustache de Pai’is avait été fondée à la réquisition des curé, marguilliers et paroissiens par décret de Mgr de Gondi, archevêque de Paris, le 14 décembre 1629 (Laurentie, op.cit ., p. 106). Conférer: Alletz, Tableau de l'humanité, op. cit., p. 252).
8. Indépendamment des règlements cités par Emm. Brunet, op. cit., p. 8 et 9, en peut consulter: Réglem. de la Compagnie de charité que MM. de la paroisse Saint-Louis en l'Isle Notre-Dame ont établie pour le soulagement des pauvres honteux. In-12, Paris, 1685. Reg. de la Comp. de charité des Dames de la paroisse
bourgeoises °. Tous de haute moralité, de bonne conduite ; aimant et servant Dieu; appliquésaux œuvres de charité.
Les Compagnies prononcent les admissions ; elles décident de même la radiation de ceux qui ne remplissent plus les conditions exigées ; une conduite relâchée, une tiédeur prolongée entraînent des réprimandes puis, comme sanction suprême, l’exclusion10.
Le curé préside les séances, il est assisté par des] dignitaires, dont l’un remplit les fonctions de secrétaire-trésorier. Ils recueillent les votes, tiennent les registres, etc.
Des conseillers, en nombre variable, doivent être choisis parrni les membres ecclésiastiques et laïques. La durée de ces mandats s’étend ordinairement de six mois à un an. Certains délégués se trouvent aussi élus en vue de la surveillance d’institutions spéciales dont la Compagnie s’occupe.
En cas de besoin ces officiers se réunissent avec le curé pour l’expédition des affaires courantes.
Les séances ordinaires se tiennent au presbytère, ou bien dans une chapelle, une crypte. Il peut y avoir, dans le cours de l'année, quelques assemblées extraordinaires.
Toutes ces réunions commencent et se terminent par la prière ; au début le Veni Creator Spiritus pour invoquer la bénédiction du Saint-Esprit sur les confrères et leurs œuvres. A la fin 1 e Laudate Dominum omnes pentes.
Saint-Louis en l'Isle. In-12. Paris, 1713. Règ. de la Comp. de charité de la paroisse Saint-Roch. In-12. Paris, 1111. Règ. de la Comp. employée aux secours et rétablissement des pauvres honteux valides , de la par.Saint-Eustache (nouv. édit.). In-12, 1730. Reg. des deux Comp. de charité de la par. Saint-Germain-l' Auxerrois. .. In-12. Paris, 1737. Ordre d'administration pour le soulagement des pauvres de la paroisse Saint-Sulpice. In-12. Paris, 1777, etc.
9. « Avec quel zèle tous les États, dans cette immense paroisse deSaint Sulpice, ne sont-ils pas employés au soulagement des pauvres ? » ( Supplément a l'ordre d'administration établi pour le soulagement des pauvres de la paroisse Saint-Sulpice. In-12. Paris, 1778). Conférer: Emm. Brunet, op. cil., p. 45.
10. « Que s’il y en avait quelqu'unqui ne fûtpas dans l'ordre et dontla conduite pût donner scandale ou mauvaise édification, il en sera charitablement averti par Monsieur le Curé, et, en cas qu’il ne fît bon usage de cet avis et continuât de donner mauvais exemple, il sera prié de s’abstenir de la Compagnie, le tout néanmoins avec une grande circonspection et prudence et après l’examen des officiers et avis de la Compagnie (Saint-Eustache, 1654, p. 33, Emm. Brunet, op. cil.,
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Tout ici doit être réglé parles sentiments de l’humilité la plus -absolue. Les membres se placent, sans rang déterminé, au fur et à mesure de leur arrivée. Des sièges distincts sont réservés au curé et aux dignitaires chargés de la surveillance des débats11.
On ne se lève à l’entrée d’aucun membre, excepté lorsqu’il s’agit du curé de la paroisse, que ses occupations multiples ■empêchent parfois d’assister à toute la séance.
Il est prescrit de ne parler qu’à son tour, après en avoir obtenu l’autorisation. Il faut s’exprimer brièvement, de telle sorte que la réunion dure au plus deux heures. Ne point s’égarer dans des digressions inutiles, se limitant à ce qui touche la gloire de Dieu -et le soulagement des pauvres 11 .
Les séances ont lieu à des dates déterminées ; deux fois le mois par exemple, il en est ainsi à Saint-Eustache où la société prend le nom de « compagnie des quinze jours » (Laurentie, op. cit ., p. 96)
§ 3. — Du mode d’ assistance des pauvres *
Méthodes employées pour éviter les fraudes.
« C’est un précepte sans doute de faire l’aumône... Mais la faire sans choix et sans discernement dans les grandes villes, ■c’est y entretenir la fainéantise, le crime et tous les désordres qui les infestent 13 . »
11. « VI. Les fidèles n’ayant de véritable différence entre eux que celle qu’ils ■ont devant Dieu pour le mérite de leurs bonnes œuvres, la Compagnie se remplira de cette pensée; et pour agir dans cet esprit d’humilité, ceux qui seront dans l'assemblée prendront leurs places sans distinction de rang et de condition, et les premiers venus occuperont les premiers sièges, et les autres ensuite, à la réserve de ceux de M. le Curé et de l’ecclésiastique et laïque nommez pour recueillir les voix en son absence » (Saint-Eustache, Réglement cité , 1730, p. 5).
12. A Saint-Sulpice le Bureau de charité ne tient que « de la Toussaints à la fin de juillet, dans les trois mois suivants il reste trop peu de monde à Paris. » On réunit alors les Officiers selon les besoins ( Supplément , op. cit., p. 45).
13. « Le moyen de n’être pas trompé , c’est de s’adresser à la paroisse où les pauvres sont connus, ou à portée de l’être promptement, et de ne donner qu’après •cette information, supposé qu’on ne veuille pas y envoyer ses charités. .. En écartant la fraude et le mensonge nous ménagerons des ressources aux vrais pauvres et ils seront toujours le principal objet du zèle et de la charité qui dirigent notre ■administration » ( Supp.à l’ordre d’ A dminis., Op. cit., p. 8).
Les mauvais pauvres emploient mille ruses pour extorquer les aumônes ; il faut se tenir en garde 14.
Tous ceux qui veulent être secourus parles Compagnies charitables doivent rédiger un billet qu’ils déposent dans une boète à ce destinée placée près du presbytère.
Ces billets contiennent les prénoms, noms, demeure, situation, charges de famille, etc. Il sont remis aux officiers quelques jours avant les séances.
Des membres reçoivent la mission de faire enquête sur chaque demande, de manière à constater la vérité des faits allégués; l’état moral et spirituel des solliciteurs. Tout est examiné avec le plus grand soin, sans tenir compte des recommandations présentées par le pauvre ; ses besoins seuls et son honnêteté doivent parler pour lui 15.
La personne qui présente une requête ne saurait d’ailleurs être choisie pour procéder aux investigations nécessaires.
L’enquête minutieuse et impartiale une fois faite, le rapport doit être soumis à la société (qu’il s’agisse de compagnie de Dames ou de Messieurs). Les conclusions du rapporteur sont discutées, s’il y a lieu et l’assemblée prononce souverainement16.
14. « Supposons que la vingtième partie seulement soit de mauvaise foi, c’est-àdire des pauvres qui, au moyen de Placets, de Mémoires, de Lettres, de Certificats vrais ou supposés, toujours surpris, vont de Maison en Maison capter les aumônes en qualité des pauvres honteux, feignent des misères qu’ils n’ont jamais éprouvées, emploient la ruse et l’artifice. . .
« Cette vingtième partie sera nombreuse dans la Paroisse Saint-Sulpice où nous comptons au moins vingt mille Pauvres. Ce sont donc mille bouches qui éclatent en plaintes amères contre nous, parce qu’étant bien informés de leur état, de leurs moyens et de leurs supercheries, nous avons soin de les écarter... »
( Supplément , op. cit., p. 5 et 6).
15. « Ceux qui recommanderont des pauvres doivent ctre persuadés qu’il ne sera fait acception de personne ;que nous donnons toujours aux vrais besoins, et que, si nous ne faisons pas tout ce qu’on désireroit, c’est ou pareeque les pauvres recommandés ne le méritent pas, et alors nous avons soin d’en prévenir leurs protecteurs, ou parce que nous n’en avons pas les moyens » ( Supplément , op. cit., p. 46).
16. « XIV. Celui qui aura donné le billet pour la visite du pauvre, n'aura point de voix délibérative pour son assistance, et n’en pourra rien dire, qu’en cas qu’il juge en conscience que l’affaire n’a pas été assez expliquée par celui qui en aura fait le rapport et après en avoir demandé la permission (Régi., Saint-Eustache, 1730, op. cit., p. 10 et 11). La Compagnie de Saint-Eustache (op. cit., chap. iv, p. 31) exige que les pauvres « soient domiciliez sur la paroisse depuis un an et plus, ou qui n’y ayant pas demeuré ce tems en seront du moins originaires, et y demeurans actuellement ; sans que l’absence de trois mois hors delà paroisse puisse les exclure de la visite et de l’assistance. »
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En vue d’éviter les doubles emplois, toujours si à redouter17, une liste générale des pauvres assistés est tenue à jour et conservée à la paroisse ; toute personne peut en prendre connaissance et éviter de voir ainsi ses libéralités gaspillées par de vils intrigants. 11 ne s’agit pas ici bien entendu des pauvres honteux dont le nom ne pourrait être divulgué sans inconvénients.
Afin de faciliter le contrôle et la surveillance, les paroisses sont divisées en quartiers et en cantons. Des ecclésiastiques et des laïques sont placés simultanément à la tête de ces circonscriptions dont l’importance varie selon l’étendue et la population des divers centres religieux de la capitale.
Assistance à domicile des valides en général.
La visite des ménages et des indigents valides incombe plus particulièrement aux Messieurs , sans que les Compagnies de Dames se trouvent exclues de cette pieuse mission.
Les visites doivent être faites sans retard, dans l’intervalle d’une séance à une autre ; les membres qui se montrent négligents peuvent être astreints au versement d’une aumône.
Toute distribution de secours a lieu à domicile, de manière à assurer un contrôle permanent. Une inspection annuelle permet de vérifier encore la situation des assistés.
Il est interdit de donner connaissance aux pauvres des résolutions prises à leur égard ; les délibérations des Compagnies sont secrètes.
Les mendiants doivent être écartés de l’assistance ordinaire des sociétés ; l’hôpital général, à l’ouverture duquel les confrères du Saint Sacrement prennent une grande part, leur assure un asile 18.
17. « Il y a des pauvres qui reçoivent de toutes mains et se trouvent dansl’abondance tandis que les plus honnêtes familles sont abandonnées. » ( Ordre d'administration, op. cit., p. 29).
18. « Les mendians, les troniers ou les tronières, ne recevront point l’assistanceque la paroisse n’accorde qu'aux pauvres qui ne mendient pas, parce qu’ils trouvent ailleurs de quoi subsister » ( Ordre d'administration , op. cit., p. 27-28).
« Les mendians étant supprimés, ceux qui leur donnoient sont exhortés à faire leur aumône aux quêtes dans l’église, qui se font tous les dimanches et fêtes pendant les Messes de paroisse » ( Supplément , op. cit., p. 47).