CHAPITRE II
civilité pratique composés peut-être sous le règne de Snefou (IIIe Dynastie) par Kaqimna, les leçons célèbres de Ptah-Hotep, que l’on est fondé à rattacher aux temps de la Ve dynastie. Voici quelques extraits de ces leçons 2.
« VI. Ne mets pas la crainte chez les hommes (pour les rançonner) (ou) Dieu te combattra de même. Si quelqu’un prétend vivre par là, Dieu lui ôtera le pain de la bouche. » « XXX. Si tu es grand après avoir été petit, [si] tu es riche après avoir été gêné ; [lorsque tu es] à la tête de la ville, sache ne pas te faire avantage [de ce que] tu es parvenu au premier rang, n’endurcis pas ton cœur à cause de ton élévation, tu n’es devenu que l’intendant des biens de Dieu. Ne mets pas après toi le prochain, qui est ton semblable ; sois pour lui comme un compagnon. »
Les pensées morales s’élèvent avec le développement de la civilisation égyptienne ; quinze siècles environ avant notre ère 3, le scribe Ani adresse à son fils, Khonsou-Hôtep, une série de préceptes empreints de sagesse et de sentiments d'humanité : « On ne recueille pas le bien en disant du mal. » « Place devant toi comme but à atteindre une vieillesse dont on puisse rendre témoignage... Que ton œil soit ouvert de peur que tu ne deviennes mendiant... Ne remplis pas ton cœur des biens d’autrui. Ne mange pas ton pain pendant qu'un autre est debout sans que tu étendes ta main pour lui vers le pain. On sait qu’éternellement l’homme peut devenir demain ce qu’il n’est pas aujourd’hui ; l'un est riche, l’autre mendiant, et les pains sont stables pour qui agit fraternellement. »
Ainsi que l’observe Chabas 4, « le précepte donner du Pain est très fréquemment rappelé par les hiéroglyphes, mais cette maxime a aussi en vue les devoirs de l’hospitalité qui sont d’au-
2. Ph. Virey, Papyrus Prisse , Bibliothèque de l'école des Hautes Études, fasc. 70, in- 8, 1887, pp. 40-50 et 82.
3. Amelineau, Essai sur l'évolution hist. et phil. des idées morales dans l'Égypte ancienne , in-8, 1895, ch. XI, pp. 339-358. L’analyse des préceptes du Scribe est empruntée à cet ouvrage. M. Amelineau, contrairement à l’opinion généralement admise avant lui, croit que c’est le fils qui doit porter le nom d 'Ani et non le père (La Morale égyptienne quinze siècles avant notre ère , Étude sur le papyrus de Boulaq , n° 4, in-8, 1892 ; Introduction, p. xii).
4. L'Égyptologie, lre série, in-4, t. II, fasc. juillet-août 1876, p. 57.
LES PEUPLES DE L’ANTIQUE ORIENT 31
tant plus impérieux que l’étranger est plus dénué de ressources ».
Le vieux scribe ne manque pas enfin d’indiquer qu’en s’adressant à la divinité les paroles ne suffisent pas, « l’encens des œuvres » constituant le plus bel acte d’adoration5.
Les papyrus ou fragments de papyrus échappés à la destruction ne sont pas les seuls documents qui permettent de connaître ce que les Egyptiens considèrent comme d’impérieux devoirs envers le prochain. Les grands seigneurs, les fonctionnaires, ayant obtenu du Pharaon la faveur de s’élever un tombeau, aiment à énumérer dans des stèles fastueuses les actes de leur vie. Nous nous contenterons de citer quelques-uns de ces textes sans demeurer garants de leur absolue véracité. Il suffit de voir que certaines actions sont réputées meilleures que d’autres et qu’on est fier soit de les avoir réellement faites, soit de se les attribuer.
Dans un tombeau remontant à la VIe dynastie, on lit ces paroles : « J’ai élevé à mon père une demeure (magnifique) ; j’ai honoré ma mère; j’ai été plein d’amour pour tous mes frères; j’ai donné des pains à celui qui avait faim, des vêtements à celui qui était nu, à boire à celui qui avait soif; aucune chose peccamineuse n’est en moi 6. »
Ameni, le prince du nome de Meh (XIIe dynastie), énumère ses campagnes, ses victoires, et ajoute : « Je n’ai pas affligé le fils du petit; je n’ai pas maltraité la veuve ; je n’ai pas fait tort aux hommes des champs... Il n’y a pas eu de chef de cinq hommes, dont j’enlevai les hommes de leurs travaux. Il n’y eut pas de malheureux dans mes jours. Il n’y eut pas d’affamé dans mon temps, même quand il y avait des années de famine. Il n’exista pas de pauvres dans mon nome. Je donnai à la veuve comme à celle qui avait un mari. Je ne distinguai pas le grand du petit dans tout ce que je distribuai 7. »
5. Amelineau, op. cit ., ch. VT, p. 221 : « La charité et la bienfaisance, écrit Chabas ( L'Egyptologie , op. cit., t. Ier, fasc. juin 1875, p. 143), étaient les vertus les plus méritoires devant le tribunal d’Osiris, mais la générosité et la libéralité que les hiéroglyphes désignent par le nom significatif de : ampleur de main, étaient un mérite dont les Égyptiens aimaient à se faire gloire... »