LE CITOYEN GREC, CHEF DE FAMILLE ; SES RAPPORTS AVEC LES SIENS
Si quittant les bords du Nil, du Tigre ou de l’Euphrate, nous nous transportons dans cette presqu’île que viennent baigner la mer Egée et la mer Ionienne, nous y trouvons un peuple, originaire des plateaux de l’Asie centrale, appartenant à la grande race Aryenne. Le territoire est petit, montagneux, découpé par cent golfes ; mais le climat est sain, les corps sont vigoureux et les Hellènes remplissent le monde de l’éclat de leur génie.
Nul peuple ne porte aussi haut, à ces époques reculées, le culte des arts, de la philosophie, de l’éloquence, des lettres. Toutes ses cités sont célèbres : Sparte, Argos, Ithaque, « la superbe Mycènes, l’opulente Corinthe, Thèbes et ses murs fameux 1 » ; au milieu d’elles resplendit Athènes, « la plus heureuse des villes, la plus aimée des dieux, celle où habite la bonne fortune » 2.
Deux poèmes, V Iliade et V Odyssée 3, tracent le tableau de la
1. Odyssée (Didot), chap. II, passim. Toutes nos références s’appliquent à l’édition des auteurs grecs, publiée par la maison Didot. Exception est faite pour Aristote ; nous suivrons alors la traduction de Barthélemy Saint-Hilaire.
2. Lettre IV sur les injures de Théramène, attribuée à Démosthène et que le critique moderne considère comme apocryphe (Didot), p. 783.
3. Il n’y a pas lieu d’entrer ici dans la discussion soulevée au sujet de l’attribution au seul Homère de ces deux poèmes. 11 nous suffit de les considérer comme
vie, des coutumes, des croyances primitives de ces peuplades ; plus tard des écrivains de grande valeur en décrivent l’histoire mouvementée ; des inscriptions sans nombre complètent ce vaste ensemble d’informations. On peut, grâce à ces sources, se rendre compte de la manière dont les tribus de la Grèce, avec les variétés infinies de leur caractère, comprennent le devoir social envers les faibles, et rechercher la place occupée au sein de cette civilisation brillante par les pauvres et les déshérités.
Nous plaçons en tête de cette étude, la famille , comprenant, groupés sous l’autorité du père : la femme, l’enfant, l’esclave. « La famille n’est-elle pas, selon Aristote, antérieure à l’Etat et plus nécessaire que lui 4 ».
§ lev — Le Père de famille , sa femme et ses enfants.
La famille antique est une association religieuse qui se perpétue au delà de la tombe ; d’après la croyance, alors universelle, les morts deviennent des êtres sacrés, tutélaires, protecteurs ; ils continuent à vivre sous la terre, du moment qu’on leur a assuré, au moyen de rites déterminés, une sépulture et des offrandes. Quant au défunt, privé de tombeau et de sacrifices, il est malheureux, errant, toujours disposé à faire du mal aux humains. Un lien s’établit de la sorte entre toutes les générations d’une même souche ; l’ancêtre reste parmi les siens, bon, secourable pour eux, hostile à ceux qui ne descendent point de lui5.
Le père est le prêtre de ce culte domestique, perpétué seulement de mâle en mâle ; son nom ne renferme pas l’idée de paternité ; mais bien celle d’une autorité ou d’une dignité, qu’Aristote qualifie de pouvoir royal.
La première personne soumise à ce pouvoir est la femme ; elle
des textes fort anciens, reflet des usages et des mœurs des tribus grecques plusieurs siècles avant l’ère chrétienne.
4. Aristote, Morale à Nicomaque, liv. VIII, ch. XII, § 7 ; Politique , liv. I, ch. I, § 5 et 6.
5. Fustel de Coulanges, La cité antique , liv. I, ch. II, IV et VIII. Dans les dèmes de l’Attique, le Démarque est chargé de veiller à ce que les habitants décédés reçoivent la sépulture (Haussoullier, La vie municipale en Attique , in-8, 1883, lre partie, ch. III, § 2, p. 108).
LE CITOYEN GREC CHEF DE FAMILLE
ne se donne jamais, elle est donnée en mariage ; une fois devenue épouse, elle abandonne la religion du foyer qui l’a vue naître pour invoquer les ancêtres de son mari; après le trépas, aucun culte ne lui est dû; dans la mort comme dans la vie la personnalité de son époux l’absorbe. Sa fonction consiste à engendrer des fils continuateurs des prières, des rites auxquels le mariage l’a initiée ; la stérilité amène fatalement la répudiation 6.
En dehors de ce cas, le divorce reste à peu près inconnu aux temps héroïques ; il devient ensuite si fréquent que les orateurs nous représentent l’apport de la dot comme une précaution destinée à fournir quelque solidité à l’union matrimoniale. Introduite dans la demeure de son mari, sans que l’on pense à consulter ses sentiments, la femme en sort souvent chassée, sans avoir rien fait pour s’attirer ce traitement rigoureux 7 .
A Athènes la volonté de l’homme n’est sous ce rapport soumise à aucune formalité ; son caprice fait loi 8 ; il peut même donner sa femme en mariage à un autre ; soit par disposition entre vifs, soit par testament 9.
Les poèmes homériques nous représentent les mères de famille et les femmes en général, se livrant à l’intérieur de la maison aux travaux manuels10; surveillant les esclaves 11 ; attentives aux
6. Fustel de Coulanges, La cité antique , op. cit ., liv. II, ch. VIII.
7. R. Lallier, De la condition de La femme dans la famille athénienne au Ve et au IVe siècle , in-8, 1875, p. 290.
8. L’archonte prononce, s’il y a lieu, le divorce réclamé par la femme, après examen d’un écrit contenant les motifs de cette demande ( Dict . antiquités grecques et romaines , t. II, 1er part., p. 32J-322, au mot : Divortium de E. Caillemer).
9. M. R. Dareste, dont les travaux font autorité en la matière, considère : « que l’opinion qui donne au père, à Athènes, le droit de rompre à son gré le mariage de sa fille est dépourvue de tout fondement » ( Journ . des savants, 1897, juin,p. 343)-
10. Nausicaa à Ulysse: « Tu pénétreras jusqu’au lieu où habite ma mère. Tu la trouveras assise près du foyer, appuyée contre une colonne, filant une laine couleur de pourpre, ses femmes derrière elle ( Odyss . (Didot) chant VI, vers 305 et suivants, p. 351) ; dans maints autres endroits le poète décrit les travaux de Pénélope. « Détremper le pain et le pétrir; battre et serrer les habits et les tapisseries; voilà encore un bon exercice pour une femme. Un tel régime fera l’assaisonnement de ses mets, lui donnera une meilleure santé, une plus belle carnation. » (Xénophon (Didot), Economiques, ch. X, §11, p. 638) — Alexandre envoie cent talents à Phocion, les envoyés suivant celui-ci dans sa demeure où règne la plus grande simplicité, voient sa femme pétrissant le pain (Plutarque (Didot), Vie des hom. illust., Phocion, XVIII, p. 894).
11. « Lorsque d’une esclave que tu auras prise ne sachant pas filer, tu fer
besoins des hôtes, disposées à les servir de leurs propres mains 12.
En Attique, particulièrement, les femmes mènent une vie sédentaire ; elles sortent peu et entourées de suivantes âgées 13 ,
Xénophon, dans ses Economiques (ch. VII), écrit à ce sujet une idylle pleine de grâce : un interlocuteur de Socrate, Ischomaque, ayant épousé une jeune fille de quinze ans, habile tout au plus à filer la laine, l’initie avec une condescendance charmante à tous les devoirs d’une maîtresse de maison qui sait diriger son intérieur et ne se répand pas au dehors.
Plus, lui dit-il, tu te montreras bonne ménagère, gardienne vigilante de l’innocence de nos enfants , plus tu verras s’accroître d'année en année la considération de tous pour toi ; « dans le monde ce n’est point la beauté qui acquiert de nouveaux droits à l’estime, au véritable respect, ce sont les vertus ».
Plutarque se déclare en faveur de la dignité de la femme 14 ; il ne la considère pas seulement comme une ménagère diligente, sachant gouverner et enrichir sa maison, il l’élève au rang de compagne de l’homme, associée à ses travaux et à la direction morale de la famille.
Mais à côté de ces tableaux si purs, que d'ombres ! Sans accepter toutes les épigrammes des Comiques, le citoyen grec, les documents le prouvent, laisse voir ses tendances constantes à ne considérer dans l’union sacrée de l’époux et de l’épouse qu’un joug fâcheux, imposé par la nécessité d’avoir des fils légitimes, continuateurs du culte familial et assurant ainsi à chacun le bonheur au delà du tombeau15.
Est-il utile d’insister sur le rôle considérable joué aux périodes
une bonne fileuse dont les services doubleront pour toi... » (Xénophon, Econ ., ch. VII, § 41, p. 631).
12. Cependant Télémaque est entré dans un bain que lui a préparé la belle Polycarte, la plus jeune des filles de Nestor. Par ses soins, l’huile parfumée coule sur ses membres... ( Odyss ., ch. III, v. 464-467, p. 320).
13. Lallier, De la cond. des femmes, op. cit., ch. II, La femme maîtresse de maison, p. 61-84.