Lucien, Dialog. des morts , I, i
25. Alfred Maury, Hist. des relig. de la Grèce antique, 3 vol. in-8, 1857-1859, t. II, ch. X, p. 173 ; Plutarque, Qu'il n'est même pas possible de vivre agréablement selon la doctrine d'Epicure, xxi, p. 1347.
Il ne s’agit ici, bien entendu, que de palliatifs insuffisants. Il existe des orphelins dont les pères sont morts pour la patrie ; des blessés, des infirmes incapables de tout travail. L’Etat — surtout en Attique — leur vient en aide s'ils sont citoyens.
§ 3. — Des mesures directes d' assistance par l'Etat en faveur de certaines catégories de nécessiteux 26.
En Grèce, tout citoyen est soldat ; les guerres sont longues, fréquentes, et celui qui meurt en défendant sa Cité se sent consolé à la pensée que l’Etat n’oubliera pas les êtres aimés qu’il laisse après lui. A Athènes, Solon, au dire de Diogène Laërce, décide que les orphelins seront entretenus aux dépens du trésor public. On leur accorde un subside quotidien variant entre une et deux oboles 27.
Lorsque leur éducation est terminée, ils paraissent au milieu de l’assemblée revêtus d’une brillante armure, et le héraut les présente au peuple en ces termes : « Ces jeunes hommes dont les pères sont morts à la guerre, en combattant avec courage, le peuple les a élevés pendant leur enfance, il les revêt maintenant d’une armure, les renvoie à leurs affaires domestiques et les invite à mériter les premières charges 28 » .
L’Archonte prend soin d’ailleurs, d’une manière générale, des pupilles de l’un et de l’autre sexe, des femmes qui. se déclarant enceintes, restent dans la maison de leur mari décédé ;
26. Tout ce qui regarde les soins médicaux et les médecins publics fera l’objet du chapitre suivant.
27. G. Platon, La démocratie et lerégime fiscal à Athènes , in-8, 1899, 2e partie,
§ 1er, P- 17-
28. Harangue d’Eschine, Sur la couronne ; Platon, Mènèxème ou de l'oraison funèbre. Les Rhodiens, assiégés par Démétrius (an 304), rendent un décret pour : armer les esclaves les plus vigoureux auxquels on accorde la liberté : assurer la sépulture des citoyens qui succomberaient dans la lutte ; leurs filles nubiles devant être mariées aux frais de l’État et leurs enfants mâles, adultes, revêtus d’une armure et couronnés sur le théâtre aux fêtes de Bacchus (Diod. de Sicile, liv. XX, lxxxiv.) — Eugène Révillout pense trouver dans des comptes démotiques la preuve que sous les Lagides des orphelins étaient, en Égypte, secourus, tant en argent qu’en blé, au moyen de taxes spéciales établies sur les transports, la construction des digues, etc. ( Mélanges sur la métrologie , l'économie politique et l'histoire de l'ancienne Éyypte, i n- 4 , 1895, p. 310-311.)
LE CITOYEN GREC ET l’ÉTAT
il ne doit pas permettre qu’on les insulte. La loi lui donne le droit de poursuivre les coupables et de les faire condamner à une peine pécuniaire ou corporelle 29.
Afin que les filles des plus pauvres citoyens puissent se marier, il leur est fourni légalement « une dot, .suffisante, observe Démosthène, si peu que la nature leur ait donné de beauté 30 ». La République Athénienne n’oublie pas les descendants de ses hommes illustres ; les filles d’Aristide sont dotées par le Prytanée ; la Cité se porte caution de leur mariage et accorde à chacune 3.000 drachmes 31 .
Les guerriers restés infirmes à la suite de blessures, reçoivent, s’ils possèdent moins de trois mines (300 francs environ), un secours « que les uns font remonter à Solon, d’autres à Pisistrate. Ce subside d’une obole par jour, à l’origine, est porté ensuite à deux » 32.
Deux oboles sont accordées également aux citoyens, aussi peu fortunés, que leurs infirmités rendent incapables de travailler 3:3. Le Conseil procède à l’examen des demandes, un trésorier spécial, désigné par le sort, est chargé de la distribution ; il n’est rien accordé si les requérants ont des enfants susceptibles de les assister. Ce devoir familial s’étend même moralement plus loin. Dans sa harangue contre Timarque, Eschine lui reproche de laisser sans secours un vieillard aveugle,
29. Démosthène, Sosité contre Macartatos , § 75. Lex., p. 564.
30. Démosthène, Tèom. et Apollod ., contre Nèèra, § 113, p. 728.
31. Lysimaque en mourant laisse une fille nommée Polycrite, le peuple, suivant Callisthène, lui consigne pour vivre la mèmè somme qu’au vainqueur des jeux olympiques. (Plutarque, Aristide, XXVII, p. 400).
32. Dict. ant. grecq. et rom., t. Ier, art. Adgnatoi , p. 91; Bœckh , op. cit ., t. Ier, p. 395 et suiv. Le Prytanée était comme l’Hôtel de Ville d’Athènes, on y donnait des repas aux citoyens qui avaient été utiles ; on pouvait même les y nourrir toute leur vie. « Bien loin d’être entretenus sur la fin de nos jours aux frais de la République à raison des grands services que nous lui avons rendus sur mer, nous éprouvons les traitements les plus durs... (Aristophane, Les Acharniens, v. 676 et suivants ) — « La maison de Crésus, que les Sardiens ont destinée à ceux des habitants de la ville qui, par leur grand âge, ont acquis le privilège de vivre en repos dans un collège de vieillards, qu’ils appellent Géronsie , est bâtie en briques... » ( Vitruve , liv. III, ch. VIII.)
33. Aristote, Constitution d'Athènes, XLIX, § 7, trad. par Haussoullier, Bibliothèque de l'École des Hautes Études, fasc. 89, p. 74.
son oncle , et de ne pas rougir de voir cet homme recevant l'aumône accordée aux citoyens invalides 34.
Un plaidoyer attribué à Lysias permet de se rendre compte de la manière dont ces subsides sont alloués. L'orateur défend, devant une commission du Sénat, un citoyen accusé de recevoir indûment les allocations de la Cité ; on prétend que cet individu est capable d’exercer un métier ; d’ailleurs est-il véritablement invalide puisqu'il peut monter à cheval? Le défenseur répond que le père de l’accusé ne lui a rien laissé, qu’il a néanmoins nourri sa mère; qu'il est présentement infirme avec des enfants en bas âge, incapables de lui venir en aide. Il exerce péniblement, il est vrai, un misérable métier dont le produit est insuffisant à lui assurer l’existence. Quant au cheval il ne lui appartient pas, et monter à cheval ne prouve pas que l’on ait tous les membres en bon état. « C’est ajoute Lysias, un excellent citoyen qui, du temps des trente tyrans, a partagé l'exil et les périls des patriotes 35 » .
Cette assistance ne s’applique du reste , il ne faut point l'oublier, qu’aux seuls citoyens 36 ; les étrangers peuvent être admis à résider, mais ils ne font point partie de la Cité : v L’étranger n’a pas de maison, écrit R. Dareste37. Il habite auprès, à côté des citoyens, mais non avec eux, et c’est ce qu'indique son nom de Métèque , jjlstoixoç... Il peut exercer librement son industrie ou son commerce à la seule condition de payer une capitation de douze drachmes chaque année. » Par contre, il se trouve dispensé de remplir les Charges publiques.
34. Voici, ajoute Eschine (Didot, § 102-104, p. 47), un dernier trait, le plus révoltant de tous : ce vieillard avait négligé de se trouver au recensement des citoyens invalides, il présentait sa requête au Sénat pour recevoir son allocation ; son neveu, qui était sénateur et qui présidait ce jour-là, ne daigna pas appuyer sa requête et lui laissa perdre son quartier... ÜEui>. de Démosthène et d'Eschine, trad. de l’abbé Auger, revue par Planche, t. III, p. 385.)
35. Robiou, Quest. de droit attique , in-8, 1880, II, p. 3 et 4 ; Lysias (Didot), XXIV, p. 200 et suiv.
36. Les Grecs appelaient étrangers tous ceux qui n'étaient pas citoyens, et barbares ceux qui n’étaient pas Grecs. « Iphigénie... Il est dans l’ordre que les Grecs commandent aux barbares et non les barbares aux Grecs ; ceux-là sont nés pour l’esclavage, ceux-ci pour laliberté. »> to jjisv yà? SouXov, oi ô’sXsuOepoî. Euripide, Iphygénie en Aulide, v. 1400-1401.
37. Plaidoyers civils de Démosthène , op. cit., t. Ier, Introduction, p. xxm ; P. Guiraud, op. cit., ch. X, p. 152-153.
LE CITOYEN GREC ET l’ÉTAT
Thucydide, comparant les vieilles coutumes hospitalières des Athéniens avec les lois lacédémoniennes (II, xxxix), dit : « Nous offrons notre ville en commun à tous les hommes, aucune loi n’en écarte les étrangers, ne les prive de nos institutions, de nos spectacles » ; et Xénophon demande qu’afin d’attirer les Métèques dans la cité, dont ils augmentent la richesse, on leur accorde des patrons comme aux orphelins (. Revenus de V Attique, II).
Partout en Grèce la qualité de citoyen est attribuée par décret à l’étranger qui a rendu des services à l’Etat 38.
Quoi qu’il en soit, ces subsides légaux, concédés après examen et enquête, paraissent légitimes, étant donné V omnipotence de l'Etat grec ; à eux seuls ils ne fournissent pas un encouragement à la paresse et leur influence ne peut devenir désastreuse. Il en est différemment des mesures politiques, des distributions aveugles et sans limite que, par une sorte de surenchère, établissent les flatteurs du peuple dont ils sont les pires ennemis 39.
Les feuillets de l’histoire de la plupart des cités helléniques portent les traces du sang versé au milieu de ces guerres intestines, si fréquentes, dues à la rivalité des classes riches et des classes pauvres. Ces révolutions amènent, aussi bien dans la Grèce proprement dite que dans les colonies d’Asie,, des crimes, des représailles dont le récit est affreux 40 ; de pareils boulever-
38. Éphèse, Loi (87 av.J.-C.), § 6. Les Isotèles (étrangers jouissant des droits civils), les Métèques (étrangers domiciliés), les esclaves sacrés, les affranchisses étrangers ordinaires, qui prendront les armes et s’enrôleront par-devant l’autorité militaire seront déclarés citoyens de plein exercice ( Rec . des Inscrip., jurid. grecques, 1er vol.).
39. Praxàgora: « Jé veux que la nourriture soit commune et la même pour tous.... Personne n’aura plus lieu de craindre la pauvreté. Tout sera commun à tous : salaisons, pain, gâteaux, tuniques, vin, couronnes et pois... (Aristophane, L'assemblée des femmes , v. 593-594-605 et suiv.) Voir aussi toute la pièce des Chevaliers où Aristophane se moque si agréablement des courtisans du peuple.
40. « A Milet, dans une lutte de la faction des riches avec la faction du peuple celle-ci, l’ayant emporté, les vaincus furent chassés; rassemblant les enfants de ces fugitifs dans des granges, les vainqueurs les firent fouler et broyer sous les pieds des bœufs... Les riches devenus les plus forts à leur tour, piürent les enfants des hommes de la faction opposée, les enduisirent de poix et les brûlèrent tout vifs... » Pastoret, Hist. de la législ ., t. IX: Législation des Ioniens , p. 194; Fustel de Coulanges, Cité antique , liv. IV, ch. XII, p. 402. « La ville d’Argos fut le théâtre d’une insurrection, les massacres étaient tels que les Grecs ne se souvenaient pas d’en avoir jamais vu de semblables ». ( Diod . de Sicile , XV, lvii).
sements profitent aux ambitieux qui se hâtent de jouir de leur règne éphémère.
Il est constamment question de partager les terres, de remettre les dettes ; à un moment^ la plèbe acclame Alcibiade parce qu’il lui semble capable de la tirer de sa misère par une nouvelle commotion politique ( Diodore de Sicile , XIII, lxviii) 41 . Là même où règne la plus extrême égalité^ il se trouve des orateurs « auxquels il ne paraît point suffisant de traiter les pauvres comme les riches et qui veulent établir un état d’infériorité pour ces derniers, comme si possédant davantage ils appartenaient moins à la patrie42 ».
§ 4. — Les manœuvres politiques déguisées sous le nom de mesures d'assistance.
Nous n’avons pas à entrer dans le détail des réformes attribuées à Solon et à Lycurgue : en Attique, remise des dettes, renversement de la domination des Eupairides, accession du peuple à toutes les charges; en Laconie, partage des terres, repas publics, éducation de la jeunesse par l’Etat.
A Athènes, ces réformes amènent les hommes avides du pouvoir à puiser dans le Trésor de la République, afin de capter la faveur populaire ; pente funeste sur laquelle il est difficile de s’arrêter.
1° Le triobole.
L’organisation démocratique de la ville de Minerve, l’augmentation du nombre des conseillers, la création de tribunaux populaires, dont l'importance s’accroît à l’époque de Périclès^ incitent à donner aux 6.000 juges 43 une indemnité représentative du
41. « La cause de tous ces maux était la fureur de dominer qu’inspirent l’ambition et la cupidité... Les chefs des partis devenus supérieurs à leurs ennemis ne mesuraient ni à la justice, ni à l’intérêt de l’État les peines qu’ils leur faisaient subir » (Thucyd., liv. III, lxxxii).