CHAPITRE V
Idoménée ( Iliad ., XI, v. 511-520) prescrit de l'emporter au plus vite sur son char, car, ajoute-t-il, un homme qui comme lui sait extraire le fer et par d’heureux secrets guérir les blessures vaut à lui seul mille guerriers.
Euripyle percé d’une flèche est obligé d’aller demander l’aide de Patrocle : « Sauve-moi, lui dit-il, en me conduisant jusqu’à mon navire, retire de ma jambe le trait amer ; lave avec une onde tiède le sang noir et verse les baumes adoucissants et salutaires dont Achille t’a communiqué la connaissance, car, si je ne me trompe, des deux médecins, Podalyre et Machaon, l’un est dans sa tente blessé.. . l’autre combat contre les Troyens ». Patrocle, avec son poignard, retire de la cuisse le trait aigu et ses mains expriment le suc d’une racine qui enlève les douleurs.
Nous voyons que les individus atteints d’une blessure légère sont l’objet de soins immédiats; les chefs gravement blessés se font conduire au camp retranché, près des vaisseaux, où ils peuvent recevoir des secours plus efficaces.
Les fils d’Asclépios ne sont pas cependant seuls chargés du service médical de l’armée grecque : Idoménée (XIII, v. 214) s'élance hors de sa tente, après avoir confié un guerrier aux mains des médecins, et Patrocle énumérant à Achille (XVI, v. 28 et suiv.) les personnages hors de combat, indique qu’autour de ces rois des praticiens habiles s’empressent et soignent leurs blessures.
Si, en raison de la nature du poème, les mentions relatives aux chirurgiens dominent, il ne s’ensuit nullement que les médecins proprement dits n’existent pas et que du temps d’Homère ou d’Hésiode les Grecs vivent sans être assistés par des hommes du métier.
Nous n’avons point du reste à prendre ici partie dans les discussions sans nombre élevées au sujet de l’histoire de la médecine et d’Hipocrate en particulier. Qu’il suffise de dire que le terme d ' Asclépiadcs, si usité, s’applique, en dehors des prêtres desservant les temples d’Asclépios, à de prétendus descendants du dieu de la médecine qui se transmettent de père en fils le trésor de leur expérience.
Ces médecins que l’on peut appeler laïques deviennent nom-
ASCLÉPIOS ET LA MÉDECINE GRECQUE
breux aux belles époques de la civilisation hellénique ; le texte du serment qu’ils doivent prêter, serment antique dont la rédaction définitive est attribuée à l’asclépiade Hippocrate, leur fait le plus grand honneur. En voici les principaux passages :
« Je jure par Apollon médecin, par Asclépios, Hygie, Panacée, de regarder comme mon père celui qui m’a enseigné cet art, de veiller à sa subsistance, de pourvoir libéralement à ses besoins, de considérer ses enfants comme mes propres frères, de leur apprendre cet art sans salaire... Jamais je n’administrerai un médicament mortel à qui que ce soit quelques sollicitations qu’on me fasse... Je ne prêterai pas les mains aux avortements. Je conserverai ma vie pure et sainte aussi bien que mon art... Dans toutes les maisons où j’entrerai, ce sera pour le soulagement des malades, me conservant pur de toute iniquité volontaire, m’abstenant de toute espèce de débauche... Les choses que je verrai, ou que j’entendrai dire dans l’exercice de mon art... et qui ne devront pas être divulguées, je les tairai, les regardant comme des secrets inviolables 26 ».
Quelques-uns de ces praticiens exercent leur profession de ville en ville 27 ; ils traitent les malades à domicile et ont des trousses portatives, car ils sont à la fois médecins et chirurgiens, appliquant le fer et le feu, prescrivant les purgatifs et la diète, recourant aux caustiques et aux amputations 28. Il y a même des ventouseurs attitrés 29; l’opération de la pierre, à cause des risques qu’elle présente, demeure interdite aux médecins et reste confiée à de hardis empiriques 30.
Presque tous les praticiens possèdent une officine — faipsïov — ouverte sur la rue, munie des instruments nécessaires, ils y reçoivent leurs clients 31 . C’est là aussi que l’on prépare les médi-
26. Hippocrate, OEuvr. choisies , trad. par le Dr Daremberg, in-12, 18'i4, p. 1 à 3.
27. Hippocrate, OEuvr., trad. par Littré, 10 vol. in-8, 1839-1861, t. IV, p. 641.
28. Platon, Georgias et Protagoras (passim); Elien, Hist. mêlées , liv. XI, ch. xi.