Wallon, Histoire de l'esclavage, 2e édit., t. 1, p
HISTOIRE DE LA CHARITÉ. CHAPITRE Ier
l’étranger
Le peuple de Dieu étant placé au milieu des nations livrées aux plus épouvantables corruptions, la loi fait tous ses efforts pour le préserver d’un contact aussi dangereux. Le mariage avec les Chananéennes est interdit ( Exod ., XXXIV, 15-16; Deut . , VII, 3-4), de peur que les Israélites séduits n’offrent aux fausses divinités un encens criminel ; ne se livrent aux infâmes profanations dont les hauts lieux et les bois consacrés sont le théâtre habituel. La femme devient-elle juive, la prohibition tombe ( Pastoret , op. cit ., t. III, pp. 392-397).
Mais lorsque cette question si grave de l'entraînement à l’idolâtrie n’est plus en jeu, le principe de la fraternité humaine reprend son empire, la loi se montre bienveillante envers l’étranger résidant sur la terre d’Israël, ou de passage à travers la contrée. Il faut l’aimer comme un concitoyen : « Et diligetis eum quasi vos met ipsos. » ( Lévit ., XIX, 32, 34.)
Vous n’attristerez pas l’étranger, dit le Seigneur, parce que vous avez été étrangers vous-mêmes en Egypte ( Exod ., XXII, 21; XXIII, 9); aussi dès qu’il s’agit de dispositions favorables aux pauvres, les textes du Pentateuque placent cet étranger à côté de la veuve et de l’orphelin ; loin de sa patrie il se trouve souvent, en effet, sans appui et sans secours, et il convient d’être miséricordieux pour lui.
§ 3. — Les prescriptions charitables.
Toutes ces prescriptions ne suffisent pas encore. Dieu veut faire pénétrer l’amour du prochain dans le cœur de son peuple. En premier lieu la justice doit être égale pour tous, sans acception de la richesse, de la puissance ou de la pauvreté [Exod., XXIII, 6; Lévit., XIX, 15).
Le salaire du travailleur est sacré ; loin de le retenir, il faut le
LE PEUPLE HÉBREU
lui verser le jour même, avant le coucher du soleil, parce qu’il l’attend pour se procurer le nécessaire (. Deut ., XXIV, 14-15). Le prêt à intérêt est interdit entre israélites ; qu’il s’agisse d’argent, de grains ou de quelque autre chose que ce soit ( Deut ., XXIII, 19).
La loi ordonne d’ouvrir la main au frère qui, habitant l’enceinte de la ville, tombe dans le malheur. Il faut lui prêter gratuitement ce dont il a besoin. Ce prêt doit être fait simplement, sans arrière-pensée, et surtout que le prêteur ne se laisse pas arrêter par cette considération impie que l’approche de la septième année permettra de reculer le remboursement, car l’année sabbatique marque aussi l’ajournement des dettes 29 (Deut., XV, 9-10).
Défense de conserver en gage les objets indispensables à l’emprunteur : l’habit qui le couvre, la meule qui broie le grain dont il se nourrit (Exod., XXII, 26-27; Deut., XXIV, 6-7).
La bienveillance dans les relations de la vie, les services réciproques, sont également prescrits. Malheur à celui qui parle mal du sourd, tend des pièges à l’aveugle, le fait égarer de son chemin (Lévit., XIX, 14; Deut., XXVII, 18).
Lorsque, ordonne le Seigneur, tu verras le bœuf, l’âne ou la brebis de ton frère échappés à leur conducteur, tu ne passeras pas outre, tu auras soin de les lui ramener ou de les conserver jusqu’à ce qu’il vienne les réclamer. Tu agiras ainsi, alors même que le propriétaire te serait inconnu, bien mieux Mors même qu’il serait ton ennemi. Si tu vois la bête de somme de celui qui-te hait succomber sous sa charge, tu t’arrêteras afin de l’aider à la relever (Exod., XXIII, 4-5; Deut., XXII, 1-4).
Il convient de faire plus encore : ceux qui possèdent sont chargés de venir au secours des pauvres, d’une manière si efficace qu’on ne rencontre pas en Israël de mendiants, de malheureux réduits à la dernière extrémité : « Et omnino indigens et mendicus non erit inter vos » (Deut., XV, 4-11).
Que l'Hébreu qui ne peut plus travailler ait un asile chez ses compatriotes au même titre que l’étranger et le voyageur. Tous ces actes de bienfaisance sont bénis de Dieu.
29. Voir, pour la théorie de V ajournement et non de l'extinction des dettes à la septième année, Pastoret, op. cit ., t. III, pp. 452-454.
HISTOIRE DE LA CHARITÉ. CHAPITRE Ier
Voici en résumé les préceptes de la loi mosaïque relatifs à l’idée de fraternité et de charité. Gomment ces prescriptions ontelles été suivies dans la pratique ? C’est ce que nous allons examiner à la lumière de l’histoire et des traditions talmudiques.
Un fait important domine toute la question : cette loi n’est pas donnée à un peuple établi régulièrement dans une contrée ; ayant déjà une législation, des coutumes anciennes que le législateur se propose de coordonner et d’améliorer. Lors de la rédaction du Pentateuque , les Israélites errent depuis quarante ans à travers le désert ; ils ne font que toucher au seuil de la terre promise : « Quando ingressi fueritis terram quam ego dabo vobis » [Lévit., XXV).
Il s’agit d’un Code renfermant des dispositions subordonnées à l’obéissance de la nation juive aux commandements divins. Dieu déclare qu’il livre aux Israélites en héritage un pays plein de fontaines d’eau pure, où coulent des ruisseaux d’huile, de lait et de miel ( Exod ., XXXIII, 3; Lévit., XX, 24) ; abondant en fruits délicieux : « In quâ ficus et malogranata, et oliveta nascuntur » ( Num ., XIII, 24-28; Deut ., VIII, 8).
Il leur accorde cette contrée selon la promesse faite par lui en les tirant de la servitude d’Egypte [Deut., VII, 8).
Si vous marchez selon mes préceptes, ajoute le Seigneur, le sol produira des grains en abondance ; vous y habiterez sans crainte, vous reposant à l’ombre de votre figuier et de votre vigne [Lévit., XXVI, 1-12; Lib., III Reg., IV, 25).
Si au contraire vous n’écoutez pas mes commandements, j’arrêterai sur vous l’œil de ma colère; vous serez assujettis à ceux qui vous haïssent. Si après cela vous n’obéissez point encore je vous châtierai sept fois davantage. Tous vos travaux seront inutiles ; j’enverrai la peste au milieu de vous, vous serez livrés entre les mains des ennemis ; l’indigence et la famine vous accableront : « Mittet Dominus super te famem et esuriem » à un tel degré « que dix femmes cuiront du pain pour leurs familles dans un seul four, qu’elles le distribueront au poids et en si petite quantité que vous en mangerez sans être rassasiés » [Lévit., XXVI, 13-38; Deut., IV, 25-27 ; VIII, 19; XXVIII, 15 à 68 ; XXXII, 21 à 26).
LE PEUPLE HÉBREU
Or le peuple hébreu est un peuple à la tête dure : « populus enim durae cervicis » ( Exod ., XXXII, 9; XXXIII, 3], très dure même : « ego enim scio cervicem tuam durissimam » ( Deut ., XXXI, 27). Son penchant naturel à l’adoration des objets sensibles, l’entraîne constamment vers l’idolâtrie. Le châtiment ne se fait pas attendre, et cet état de tranquillité qui doit permettre l’application entière de la loi n’est jamais de longue durée. Faut-il énumérer, dès le temps des Juges, les conquêtes temporaires des Moabites, des Chananéens, des Ammonites, des Philistins ; ensuite le schisme sous Roboam 30 ; les invasions successives des Rois d’Égypte et d’Assyrie ; les guerres entre les royaumes d’Israël et de Juda ; la destruction de Samarie et l’envoi en exil des dix tribus sous les règnes de Theglathphalasar II et de Sargon; — la ruine de Jérusalem par Nabuchodonosor II, après dix-huit mois de siège ; Sédécias emmené captif à Babylone avec la majeure partie de ses sujets.
Tous ces événements sont connus ; ils expliquent les différences que l’on constate entre le texte des lois mosaïques et leur application depuis l’entrée des Hébreux dans la terre promise jusqu’à l’anéantissement de la Ville Sainte sous les coups des vétérans de Vespasien et de Titus.
30. La race de David ne garde plus que deux tribus : Benjamin et Juda (Lià., III Reg., XII, 19, 24).