Ann. Florus, epist. III, xiv
37. Cicer., in Ruello, de leg. agraria oratii , II, v. A noter qu’entraîné par les nécessités du moment, Cicéron avocat ne se gêne pas parfois pour attaquer les Gracques et leurs projets. « En dépit des prohibitions officielles, écrit Mommsen
l’ÉTAT ET LA MISÈRE a ROME
On mentionne, de T’ann'e 120 à l année 100, trois lois avant trait à cette grave question. L’une détruit ce qui reste de la législation Licinienne et des amendements dus aux Gracques, notamment en ce qui touche à l’aliénabilité des terres concédées. Une seconde oblige les possesseurs précaires du domaine public à payer une redevance devant être répartie ensuite entre les citoyens 38 . A cette condition, défense d’effectuer de nouveaux partages. Une troisième loi supprime alors la redevance, laissant subsister le principe posé: les patriciens et les riches triomphent.
En l’an 59, César, consul, fait passer une loi qui divise le territoire si fertile de la Campanie entre les citoyens ayant au moins trois enfants. On doit suppléer à l’insuffisance du domaine libre par l’achat de propriétés particulières, avec l’argent que rapporte Pompée, et au prix fixé par le dernier cens; vingt répartiteurs sont chargés de cette délicate opération 39 .
C’est la dernière loi agraire dont nous ayons à nous occuper 40, car l’on ne peut donner ce nom aux distributions faites par Marius, Sylla et les Triumvirs : Antoine, Lépide et Octave, aux mercenaires sur lesquels ils s’appuient durant cette ère de proscriptions sanglantes. Là, les propriétaires sont spoliés de la manière la plus brutale en faveur des vétérans 41 , qui, une fois pourvus, ont
( Hist . des Rom., op. cit., t. V, p. 78), le dévouement passionné des masses envers les deux frères, et surtout envers Càius, se fit jour après leur mort ; elles entourèrent d’un culte touchant et religieux leur mémoire, ainsi que les lieux où ils étaient tombés ».
38. « Au fond, écrit Macé (p. 355), cette loi était désastreuse pour le peuple ; c’était, en effet, établir une véritable taxe des pauvres, un congiarium ; c’était un appât à la paresse de la populace, c’est-à-dire le contraire des véritables lois agraires, qui, au lieu d’abrutir le peuple par la paresse, le relevaient par la nécessité du travail ».
39. Suet., J.Cæs., XX ; Vell. Pater., Hist. Rom. ,11, xliv. Plutarque critique cette loi ( Pompée , xlvii ; Caton le jeune, xxxn-xxxni).
40. En l’an 64, Cicéron avait fait repousser un projet présenté par Servilius Rullus. Les avis sont partagés sur les avantages et les dangers de ce projet (Macé, op. cit., p. 373-412 ; Dureau de la Malle, op. cit., p. 322 et suiv. : Duruy, Hist. des Rom., t. II, p. 332 et 333 .
41. Cicer. , in Ruello, III. 2; Suet., Oct. ; App., Guer. civ ., I; Vell. Paterc., Hist. Rom., II, lxi ; Virg., Eglog., I et IX. Pour augmenter le zèle de l’armée, dit Appien (IV, 3), les triumvirs promirent aux soldats, indépendamment des autres résultats de la victoire et à titre de colonies, dix-huit villes, de 1 Italie, les plus importantes par leur richesse et la fertilité de leur territoire. » Caligula, Néron, d’autres empereurs établissent des colonies militaires défensives en divers points du territoire, mais ceci ne rentre point dans notre sujet (Suet., Ner., IX ; Tacit., Ann., XIV, 27).
une tendance naturelle à vendre leur part pour revenir à Rome augmenter les désordres de cette malheureuse époque.
Pour conclure : l’esprit des véritables lois agraires, tel qu’il apparaît dans les textes, n’est ni communiste, ni révolutionnaire. Ces lois sont le produit d’une réaction inévitable contre les empiètements incessants du domaine public, qui aboutissent à la constitution de vastes latifundia , au grand détriment de la population, composée de petits cultivateurs libres, véritable force d’un pays.
Ces revendications légitimes ne tiennent pas compte, il est vrai, et c'est un reproche que l’on est fondé à leur adresser, des améliorations apportées à certaines parties de Yager publicus par les usurpateurs; cette lacune n’enlève point l’utilité de la plupart des propositions que formulent, au cours des siècles, les Magistrats investis de la puissance tribunitienne.
Loin de voir dans les Gracques, notamment, des perturbateurs de la société, on doit les considérer comme « des hommes d’Etat ayant sur la nature de la société et celle du gouvernement les vues les plus justes et les plus étendues » (Dureau de la Malle, op. cit ., t. II, p. 321).
Il convient d’ailleurs de remarquer que ces lois ne sont nullement dues à un sentiment de bienfaisance envers la classe pauvre; elles tirent leur origine de principes politiques ; la question d'humanité pure reste étrangère aux préoccupations des patriciens qui les attaquent et des tribuns qui les défendent.
§ 4. — Les distributions au peuple.
L’Italie, le monde entier, semblent créés pour la seule ville de Rome ; c’est là qu’habite le Peuple-Roi; foule immense d’origine diverse : petits propriétaires expulsés de leurs champs; artisans peu propres au métier des armes 4"; Latins inscrits frauduleuse-
42. Devant la menace d’une invasion gauloise (en 338 et 320 av. J.-C.), « la foule des artisans, les ouvriers sédentaires, gens peu propres au métier des armes, furent, dit-on, enrôlés » (Minime militiæ idoneum genus)(Tit.-Liv„, Hist., VIII, xx).
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ment sur les registres du cens 43 ; affranchis, hier encore privés de liberté 44.
Cette foule inquiète, envieuse, inspire de tout temps de grandes craintes aux gouvernants, et la question des subsistances figure au premier rang des préoccupations du Sénat républicain, puis des Empereurs.
Dès l’expulsion des rois, les consuls sont chargés de tout ce qui concerne les vivres 45. Le Sénat confie ensuite aux édiles le soin de veiller à l’approvisionnement de la ville (cura annonæ) , indépendamment de la création d’un Præfectus annonæ dans les temps difficiles 4fi. Cette dernière fonction devient permanente à la fin du règne d’Auguste.
Lors des famines si fréquentes, suite naturelle des guerres avec les nations voisines, on fait venir du blé de l’Etrurie, de la Sicile, et les sénateurs déploient une grande activité pour accélérer les transports47. En cas de nécessité, les édiles vendent le blé un as le rnodius 48 ; le peuple reconnaissant leur élève des statues. Les particuliers qui veulent agir de même deviennent aussitôt suspects.
L’an 438 (avant J.-C.), Sp. Mélius, de l’ordre des chevaliers, homme fort riche, fait à l’occasion d’une disette de larges distributions. Accusé d’aspirer à la royauté, il est tué impunément par Servilius Ahala, maître de la cavalerie 49.
43. Les alliés latins se plaignaient qu’un grand nombre de leurs concitoyens étaient venus se fixer à Rome et avaient été compris dans le cens. L’enquête faite renvoya 12.000 latins dans leurs foyers et déchargea Rome d’une population d’étrangers devenue embarrassante (Tit.-Liv., Hist ., XXXIX, ni). Cet abus ne cessa pas (Tit.-Liv., XLI, vin, 12).
44. On connaît l’apostrophe de Scipion Emilien, le vainqueur de Numance à la foule qui l’interrompait par ses clameurs: « Ceux que j’ai amenés ici enchaînés ne m’effrayeront pas parce qu’aujourd’hui on leur a ôté leurs fers ».
45. Les deux consuls se disputaient l’honneur de faire la dédicace du temple de Mercure. Le Sénat renvoya au peuple la décision de cette affaire en ordonnant que celui que le peuple choisirait aurait la surintendance des vivres (eum præesse annonæ) (Tit.-Liv., Hist., II, xxvii).
46. Tit.-Liv., Hist., IV, xii ; Dict. ant. grecq. et rom., t. Ier, p. 95-100, art. Ædiles de G. Humbert.
47. Tit.-Liv., Hist., II, xxxiv (ann. 505-460); IV, lii (ann. 410-408); X, xi (ann., 302-291).
48. Le rnodius vaut 8 lit. 671 (Tit.-Liv., Hist., XXXI, l ; XXXIII, xlii).
49. « On força les citoyens à déclarer le blé qu’ils avaient ; à vendre le surplus de ce qui leur était nécessaire pour un mois; on diminua la ration des esclaves ;
C’est surtout lorsqu’un péril pressant menace la cité que les patriciens recourent à toutes les séductions envers le peuple : affranchissements de droits d’entrée, d’impôts 50. Les Empereurs agissent de même. Tibère fait baisser le prix du blé 51 et tient compte aux marchands de deux sesterces par boisseau; il n’épargne ni soins, ni dépenses pour remédier aux incertitudes des saisons et des flots 52.
Claude, gravement menacé lors d’un tumulte populaire amené parla rareté des subsistances (la Ville ne possédant plus de grains que pour quinze jours), s’occupe avec sollicitude, le reste de son règne, des approvisionnements et de la sûreté de Rome 53.
Sous Néron, la cherté des grains augmente la haine que lui attire ses rapines 54. Toutefois, la populace craint pour ses provisions alimentaires, sa principale et constante préoccupation, si le prince parle de s’éloigner (et, quæ præcipua cura est, rei frumentariæ angustias, si abesset, metuendi 55).
Vespasien, avisé d’une nouvelle disette, fait prendre les navires les plus légers, les charge de grains et les expédie, quoique la
on accusa et on livra à la fureur du peuple les marchands de grains et l’on n’obtint de ces rigoureuses mesures d’autres résultats que de constater le mal sans le soulager. Un grand nombre de plébéiens ayant perdu tout espoir, plutôt que de traîner leur vie dans ces tourments, se voilèrent la tête et se précipitèrent dans le Tibre (Tit.-Liv., Hist ., IV, xii-xm).
50. Porsenna marche contre Rome à la tête des Toscans... « Aux riches seuls fut alors laissé le soin de contribuer aux besoins de l’État, puisqu’ils pouvaient supporter ce fardeau; tandis que les pauvres lui payaient un tribut assez fort en élevant leurs enfants » (Tit.-Liv., Hist ., II, ix).
51^ Auguste après Actium « fit, dit Suétone (XVIII), de l’Égypte une province romaine, et, afin d’assurer la fécondité nécessaire aux approvisionnements de Rome, ses soldats nettoyèrent tous les canaux ouverts aux débordements du Nil ».
52. Tacit., Ann., II. lxxxvii; VI, xm. Tibère avait été chargé des vivres sous Auguste, à un moment où les approvisionnements manquaient (Suet., Tib., VIII). Sous son règne, ce service était confié à des compagnies de chevaliers romains, ainsi que la perception des impôts (Tacit., Ann., IV, vi).
53. Suet. (Tib. Glaud., XVIII) ; Tacit., Ann., XII, xliii, fait à ce sujet de mélancoliques réflexions : « Il n’y eut qu’une faveur particulière des dieux et la douceur delà saison qui nous garantirent des plus déplorables extrémités. L'Italie jadis fournissait elle-même des blés aux provinces éloignées, et son sol n'est pas plus stérile aujourd’hui, mais on préfère labourer l’Afrique et l’Egypte, et abandonner aux hasards de la mer la vie du peuple romain. »