‹ Histoire de la charité (volume 5)Chapitre 14 sur 197 · L. Lallemand. — Histoire de la chariié. IV · texte numérisé non relu

L. Lallemand. — Histoire de la chariié. IV

son mère est dévastée par les bandes huguenotes de 1562 à 1590. Selon un témoin oculaire : « l’église ressemble à une écurie ; le monastère à un désert ; les hôpitaux à des chaumières ravagées » (Advielle, op. cit,, p. 45).

Des tentatives faites pour arrêter cette décadence échouent. (( En France, la plupart des Gommanderies sont usurpées par des ecclésiastiques séculiers, des réguliers, des confrairies de pénitents, par les consuls des villes ou bourgs et quelquefois par le premier occupant 9. » Les Antonins se voient forcés de recourir à d’onéreux procès pour rentrer en possession de leurs biens. En 1774, un arrêt du Conseil enjoint au Chapitre général de réviser les constitutions « et de chercher les moyens de se rendre plus utile à VÉglise et à V Etat . » [Mémoire^ p. 28 et 30.)

Trois ans après — 1777 — les religieux de Saint- Antoine, demeurent incorporés à l’ordre de Malte. « L’hospitalité étant un devoir commun aux deux ordres, ce dernier s’oblige alors formellement de l’exercer telle qu’elle est prescrite par les statuts de l’ordre de Saint- Antoine et d’acquitter en général et en particulier toutes les charges et fondations dont sont grevés les biens qui lui sont transmis 10. » Ajoutons que cette obligation donne lieu à bien des difficultés avec les municipalités avant les bouleversements qu’amène l’ère révolutionnaire.

9. Un règlement de 1682 parle de donnés se consacrant eux et leurs biens au service de ces asiles. « xii. La Religion comme bonne mère traitera les frères donnez perpétuels comme ses véritables enfans, avec obligation d’en demeurer chargée tout le temps de leur vie, au cas qu’ils fussent devenus invalides à son service » (Advielle, op. cit.., p. 71).

10, « L’ordre de saint Antoine touchant de près à son extinction totale par la di-

minution très considérable de ses religieux qui n'existoient plus qu’en fort petit nombre, n’étoit plus en état de remplir ses obligations dans toute leur étendue et dans tous ses établissemens, en sorte que pour éviter son anéantissement insensible il s’est vu dans la nécessité d’opter entre son extinction et la sécularisation, ou la remise à un autre ordre. L’ordre de saint Antoine étant hospitalier dans l’origine ainsi que celui de Malte, il y avoit entre ces deux ordres une analogie qui adonné l’idée de se réunir l’un à l’autre,... Un traité préalable du 15 avril 1775, qui fut ensuite approuvé par des lettres Patentes du 30 may 1777 a réglé les conditions de cette réunion (Requête présentée au Roy par le Railly de Clugny...

19 juin 1787, à l’occasion d’un différend avec les habitants de Dun en Glermontois. Arch. Nat., F'^ 228 2).

DE QUELQUES CONGRÉGATIONS HOSPITALIÈRES

§ 2. — Saint Jean de Dieu et son ordreJK

Le 8 mars 1495, naît dans une petite ville de Portugal Jean Ciudad ; ses parents sont de condition médiocre, il passe son «enfance en Espagne et garde les troupeaux. Devenu soldat, à deux reprises, il va guerroyer en Hongrie contre les Turcs. Après des vicissitudes diverses, des pénitences exemplaires, sa vocation se dessine, il se consacre avec une ardeur inlassable au service des malades et des pauvres.

En 1537 ou 1540 Jean Giudad, que l’on ne tarde pas à appeler Jean de Dieu, fonde à Grenade un premier hôpital. Rien ne lui coûte pour assurer la subsistance et le soulagement des malheureux qu’il va chercher dans les rues, sur les places publiques. A peine revenu de tournées, de quêtes fatigantes 12, il visite les malades l’un après l’autre, pourvoit à tout ce qui leur manque, fait les lits, panse les plaies, les blessures, réchauffe ces infortunés, (( les embrasse aussi tendrement que s’il voulait les renfermer tous en son sein. Omnes denique proprio sinu amplexuque confovens, quasi optaret omnes intra sua viscera recondere^3. »

La maison ne suffît plus à contenir les administrés, notre saint en loue une autre et y transporte sur ses épaules ceux auxquels la maladie et les infirmités enlèvent toute force^^.

11. Petits Bollandistes, t. III, p. 274-290. Hist. de la vie et sainctes œuvres de Jean de Dieu.:... composée en Espagnol par le père F. de Castro, trad. dudict Espagnol en Italien par J. F. Bordini et del’Italien en Français par F. du Harle, archevesque ■de Rouen, in-12, 12 feuillets, 178 p. Tournai MDCXX. La vie de saint Jean-de- Dieu.. . , par Jean Girard de Ville- Thierry, in-4, 13 feuillets, 511 p. Paris, MDGXGI. Hélyot, Hist. des ord. inonast., édit, de 1721, t. IV, chap. xviii, p. 131-147. Abbé Saglier, Vie de saint Jean-de-Dieu, in-8°, xv-416 p, Paris, 1877. PèreMagnin, Vie populaire de S. Jean de Dieu, in-8, xii-256 p. Paris, 1887.

12. « En après il sortoit courageusement en rué, et avec grande ferveur, portant un grand pannier sur les espaules, et tenant en ses mains deux pots de terre, attachés ensemble avec une corde, crioit et disoit : Qui faict bien pour soy mesme. Faictes bien pour Vamoiir de Dieu, mes frères en Jésus-Christ » (Castro, traduction citée

13. Bulle de canonisation, 15 juillet 1691. Innocent XII. Recueil des bulles et des brefs qui concernent l'ordre de la charité en France, in-4°, 3 feuillets XL p., 3 feuillets, 472-14, p. Table. Paris, 1723 (collect., de l’auteur, p. 161 et suivantes).

14. « En ceste maison il commencea d’establirun meilleur ordre et reiglement, et accommoda quelques licts, pour ceux qui estoient griefvement malades. Nostre

Son zèle s’étend sur les pèlerins, les orphelins, les femmes désireuses de revenir au bien. Nul ne recourt à lui sans recevoir une aumône, un soulagement.

Après plusieurs années d’une charité héroïque, Jean de Dieu meurt le 8 mars 1550.

A l’origine notre Saint pense plutôt à former une congrégation particulière à l’hôpital de Grenade qu’à fonder un nouvel ordre. Ses disciples vivent autour de lui sans lien religieux^^. Mais leur action bienfaisante s’étend, d’autres asiles sont ouverts. Dès individus peu scrupuleux ne craignent point d’extorquer les libéralités des fidèles en se faisant passer pour affiliés à leurs établissements. 11 faut prendre des mesures. Aussi Pie V croit-il nécessaire de placer, par une bulle du janvier 1571, la congrégation naissante sous la règle de Saint-Augustin. 11 donne aux Frères (tout en les laissant soumis aux Ordinaires) un habit spécial et permet dans chaque maison à l’un d’entre eux de recevoir la prêtrise afin d’assurer le service divin.

Quelques mois plus tard, ce même pape (8 août 1 571) accordeaux serviteurs des pauvres de nombreuses indulgences et les exempte de la juridiction des curés et recteurs, leur donnant le pouvoir d’accepter les aumônes, legs et offrandes des âmes généreuses.

A son tour Sixte V confirme la congrégation ; l’érige en un seul corps, lui concède l’autorisation de tenir des chapitres généraux, d’élire un supérieur général, des provinciaux ; de faire des constitutions, sans la retirer encore de la juridiction épiscopale; il faut pour cela arriver au 16 mars 1619, bref du Pape Paul

Seigneur le pourveut aussi de certaines personnes pour garderies malades ellesservir, cependant qu’il alloit cercher l’aumone et les médecines pour les guarir » (Castro, trad. citée^p. 53).

15. « Ces disciples, après la mort de leur saint Instituteur, en admirent d’autres dans leur congrégation naissante, pour les aider dans les exercices de l’hospitalité et les revêtirent comme eux. Ils vivoient régulièrement en Communauté, sans avoir de constitution approuvée de Rome. Mais ils observoient seulement les règlemens que saint Jean de Dieu avait fait pour son premier hôpital » [Bullaire^ op. cit.^ préface, p. ix).

16. Voir tous ces actes à leur date dans le Bullaire précité. L’autorisation d’avoir un religieux prêtre par maison est momentanément retirée à la Congrégation (Clément VIII, 12 février 1592) afin d’enlever tout prétexte aux Frères de se dispenser du soin des malades. Cette disposition restrictive, non reçue en Espagne, se trouve abrogée sous le pontificat de Paul V, 13 février 1617.

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Les Frères prononcent les trois vœux : d’obéissance, de pauvreté, de chasteté, en j ajoutant un quatrième yœu d' hospitalité ; — « tria vota substantialia : obedientiae, castitatis, et paupertatis, ac prætereà quartum de juvandis infîrmis in suorum superiorum manibus solemniter emittere. » (Paul V, bref, 13 février 1617, § 5.)

Ils portent un habit consistant « en une robe de drap brun, nvec un scapulaire de même et un capuce rond, la tunique ou robe étant serrée d’une ceinture de cuir noir. Ils n’ont que des chemises de serge, et ne couchent que dans des linceüils (draps) •de serge »..Les armes de cet Ordre sont d’azur à une grenade d’or surmontée d’une croix de même, l’écu timbré d’une couronne (Hélyot, op. cit.^ iv, p. 146. Bullaire^ p. 231).

A partir de 1592 il existe une division au point de vue du 'Généralat, l’un des deux supérieurs généraux réside à Rome et •a sous son obédience : l’Italie, la France, l’Allemagne, la Pologne.

L’Espagne reste indépendante, et en 1608 Paul V lui permet •de convoquer des chapitres et d’élire un second général (Hélyot^ IV, p. 144. Bullaire, p. 71).

Ces religieux sont appelés : en Italie Fate ben Fratelli, en Espagne, Frères de l'hospitalité^ en France, Frères de la charité^ (Hélyot, IV, p. 131). Partout ils se consacrent, avec un dévouement admirable, au soin des malades, des aliénés . Ces malheureux sont reçus, traités, médicamentés, instruits sur ce qui regarde Dieu et leur Salut, et munis des sacrements de la sainte Eglise catholique avec les règles, le zèle, la charité, l’exactitude observés par saint Jean de Dieu, et ses successeurs immédiats. [Bullaire^ préface, p. viii.)

Le développement de l’ordre est continu; l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, la Hongrie, le Portugal se couvrent de ces maisons hospitalières généralement renommées pour leur bonne tenue et leur sage administration^^.

17, « Todos los Religiosos tenemos'obligacion, en fuerza de nuestro quarto voto de la Hospitalidad que profesamos, de atender al cuidado y asistencia de los Pobres con el major amor y caridad... » {Constituciones de la Orden de la Hospit^de s. Juan de Dios N. P. Cofirmadas por la santidad de Urbano Papa VIII en 9 de nohiemhre de 1640... In-4, 9 ff. 2'46, 65 p. Reimpresas en Madrid. Ano de 1799 •Capit., LI, p. 125. (Collections de l’auteur.)

18. Création d'hôpitaux : Séville (1543) ; Madrid (1557) ; Gibraltar (1567) ; Cordoue

L’année 1601 la reine Marie de Médicis qui connaît le dévouement des Fratelli résidant à Florence, les établit à Paris, au faubourg Saint-Germain. Dès 1602, Henri IV, par ses lettres patentes du mois de mars, leur permet (( d’ordonner, faire construire et édifier des hôpitaux, et iceux régler et faire desservir et administrer par les formes, règles, statuts prescrits par l’institution d’icelle congrégation. » Le roi ajoute : pouvoir et permission expresse à ces religieux de demeurer et s’habituer dans le Royaume et d’y vivre selon les ordonnances, règles et statuts de leurs vœux et professions, y faire le service divin dans leurs, hôpitaux ; chercher et mandier l’aumône des gens de bien pour la nourriture des pauvres malades, infirmes et nécessiteux.

Henry de Gondy, évêque de Paris, donne à son tour la permission de s’établir dans son diocèse à ces Frères, « qui lui paraissent de bonnes mœurs, dévôts, grands observateurs de la discipline régulière, pouvant être fort utiles à l’Eglise catholique et aux pauvres. » (13 septembre 1602, p. 209 à 217.)

Louis XI II par ses lettres datées du camp de la Rochelle, août 1628, approuve à son tour et autorise l’ordre de Jean de Dieu; il lui permet « de continuer et parachever la construction de ses couvents et hôpitaux jà commencez dans les villes de Paris, Poitiers, Moulins, Cadillac et Niort. » De tenir des chapitres ordinaires et provinciaux d’acquérir biens meubles et immeubles,, recevoir legs et donations, d’aller envoïer quêter dans les églises

et villes...

Au premier mars 1790 les Frères de la charité possèdent en

(1570); Rome (1582); Pérouse, Velletri (1584); Naples, Palerme (1586); Milan (1588) ; Messine (1589) ; Aquila (1590); Tarente, Valladoiid (1591); Turin (1595) ;; Crémone, Tolède (1596) ; Florence (1598) ; Noie (1600) ; Livourne (1602); Bénévent (1604); Bologne (1607); Gracovie (1610); Murcie (1613); Salerne, Vienne en Autriche, Cadix, (1614); Presbourg en Hongrie, Gratz en Styrie (1615) ; Prague en Bohème (1620); Trieste (1625) ; Lisbonne (1629); Gagliari (1639); Dantzich (1640) ; Varsovie (1648) ; Potenza (1678) ; Malaga (1680) ; Venise (1715). Nous ne mentionnons ici que les fondations faites dans les villes principales, en dehors des créations concernant l’Amérique et les pays hors d’Europe, qui trouveront leur place dans e tome V de cet ouvrage. Voir pour la nomenclature de ces fondations, au nombre total d’environ 300, le Bullaire cité plus haut, p.xxv à xxviii,

19. L’Assemblée du clergé de France de 1625, § xx-xxii, t. II, p. 558 : « considérant les grands fruits que cet ordre a produit par tout le royaume » accorde volontiers aux Frères de la charité l’autorisation de faire publier les indulgences et privilèges qui leur sont concédés.

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France et aux colonies trente-huit maisons que desservent 218 religieux (Arch. Nat., D. xix, cart. ii).

§ 3. — Les disciples de Camille de Lellis.

Dans son admirable histoire des Institutions charitables de Rome le cardinal Mbrichini, constatant la présence des fils de Camille de Lellis à l’hôpital du Saint-Sauveur, ajoute (chap. III, p. 132) : il ne semble pas nécessaire que je parle ici de cet ordre si méritant et de son saint fondateur, le sujet est archiconnu de tous. Poichè sono cose da tutti conosciutissime.

Ceci peut être vrai pour l’Italie, mais comme tous nos lecteurs ne sont point des Italiéns il est bon de retracer brièvement la vie de ce serviteur des malades

Camille de Lellis naît au diocèse de Chieti l’année même de la mort de saint Jean de Dieu (1350). Les dévoués serviteurs ne manquent jamais dans l’armée du Christ ; ils se succèdent sans interruption : « Et quasi cursores vitaï lampada tradunt. »

Il est, lui aussi, un moment soldat et combat contre les Turcs sous la bannière de Venise (1569). Puis il perd son père, tombe dans la misère et souffre cruellement d’un ulcère à la jambe. 11 se croit appelé à la vie religieuse et entre chez les Capucins de Manfredonia ; la plaie qui s’aggrave ne permet pas à la communauté de le conserver, il va suivre un traitement à l’hôpital S, Giaccomo de Rome. Une fois guéri on le voit retourner auprès des Pères Capucins. L’ulcère se rouvre et il prend la résolution de se consacrer au service des infirmes.

Les administrateurs de S. Giacomo lui confient les fonctions d’économe, dont il s’acquitte avec zèle et fidélité, sachant triompher de sa passion pour les jeux de carte et de hasard.

Son séjour au milieu des malheureux qu’atteignent les maladies, les infirmités et les blessures lui inspire le désir de réunir des

20. Hélyot, Hist. des ordres monast., tome IV, p. 263-274. Moroni, Dizionario di erudizione storica ecclesiastica, vol. VII, p. 93, et vol. XLV, p. 180 aux mots : Camillio de Lellis et Ministri degV infermi. Petits Bollandistes, tome VIII, p. 42 9.

Iiommes disposés à soigner ces infortunés pour le seul amour de Notre-Seigneur.

Gomment recruter ces hommes? 11 songe à la Croix capable d'engendrer des dévouements surhumains et, en 1582, jette les fondements d’une association de séculiers visitant les malades et les aidant à mourir pieusement.

L’année 1584, lui et ses disciples revêtent un habit religieux de couleur noire ; une grande croix de drap rouge est cousue sur le côté droit de la tunicjue et du manteau

Le petit troupeau grandit ; Sixte V permet aux ministri degV in fer mi— de former une congrégation et de faire les vœux ordinaires en y ajoutant celui d’assister les moribonds même en TEMPS DE PESTE.

Un bref de Grégoire XIV (21 septembre 1591) excepte ces religieux de l’Ordinaire et les place sous l’autorité immédiate du Saint-Siège. Innocent IX confirme ces privilèges et un cardinal voyant à l’œuvre les Ministres des infirmes les institue ses légataires universels (1592), assurant l’avenir de l’ordre dont les commencements sont difficiles.

Créés surtout en vue de l’assistance des malades à domicile, ces disciples de Camille de Lellis se trouvent amenés à desservir des établissements comme l’hôpital de Milan, ce qui nécessite de nouveaux règlements, approuvés par Clément VIII (29 décembre 1600). Ils ne doivent exiger aucune rétribution pour les services et se contenter de ce que les administrateurs veulent bien leur donneras.

Saint Camille meurt le 14 juillet 1614 ; il existe alors des maisons de son ordre à Rome, Bologne, Gênes, Florence, Messine, Naples, Mantoue etc., on en trouve en Hongrie.

Dans l’espace des trente premières années deux cent vingt religieux succombent à la suite de maladies contractées au chevet de ceux qu’ils assistent.

21 . A l’origine, cette croix de couleur tannée sertà les distinguer des autres clercs réguliers.

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