‹ Histoire de la charité (volume 5)Chapitre 42 sur 197 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

mais dans bien des villes il faut avoir recours au ministère d’invidus venant du dehors et ne risquant pas ainsi de contaminer leur famille

A Grenoble, on utilise des médecins de toutes les régions : Lyonnais, Provence, Languedoc, Touraine, Picardie. Un chirurgien de la garnison de Montmédy se propose à Reims. Arrivée à Bar-le-Duc d’un praticien distingué de Chartres (1636). Ce sont des médecins de Montpellier que l’autorité supérieure envoie à Marseille

Bon nombre de ces médecins font loyalement leur devoir ; d’autres au contraire sont hélas des aventuriers sans talent, à la recherche de gros honoraires et tenant peu compte alors des dangers à courir. Les sommes accordées paraissent en effet énormes ; en voici quelques exemples :

Lors de l’épidémie de 1583, à Angers, le docteur en titre abandonne l’hôpital, c’est messire François Lethielleux qui occupe ce dangereux poste, on lui alloue 50 écus par mois avec promesse de remplacer le démissionnaire aux gages réguliers de 100 livres par an.

Dans la même ville, en 1625, le chirurgien, désigné par ses

45. A Angers (1598), défense est faite aux médecins et chirurgiens de quitter la ville ; il est enjoint à la communauté de désigner quelques docteurs qui prennent à charge le soin des malades. Les docteurs convoqués s’engagent à y vaquer à tour de rôle chaque semaine, en attendant qu'il se présente quelque médecin étranger (Célestin Port, Gart. hôp. d'Angers, p. 42). « En faisant venir des chirurgiens du dehors, on voulait peut-être parer à Tinsuffîsance numérique de ceux du dedans, mais on cherchait plus probablement encore à empêcher tout contact médiat entre les gens atteints de la contagion et les autres malades qui constituaient la clientèle habituelle des praticiens » (D*^ Langlet, op. cit., p. 62). A A vignon (1506), « on composa le bureau médical d’un médecin et de deux chirurgiens chrétiens, de deux médecins et de deux chirurgiens Juifs » (Bayle, Les médecins d'Avignon au moyen âge, in-8, 102 p. Avignon, 1882, p. 72).

46. Prudhomme, Grenoble, op. cil., p. 163. Le chirurgien Nicolas Colin, op.cit., p. 11. D’’ Langlet, op. cit., p. 56-57. D*" Baillot, Hosp. de Bar-le-Duc, op. cit., p. 29. A Genève (1517), un chirurgien barbier promet de soigner humainement les malades, aidé de sa femme Isabelle. — Magister Petrus Julliardi admittitur in hosp. Pest., pro barbitonsore. Qui et Ysabella promiserunt pauperes morbo pestif., infectos humaniter et gratiose tractare et eisdem benigniter servire ut equitati congruit, sub stipendiis assuetis, quamdiu benefecerint (Chaponnière et Sordet, Hop. de Genève, op. cit., p. 320).

47. Charles Peyssonel, doyen des médecins de Marseille, a le courage, à quatre-vingts ans, de s’enfermer dans l’hôpital, il y meurt, 1720 (Fabre, op. cit., I, p. 345-347).

LES MALADIES ÉPIDÉMIQUES

confrères, obtient 200 livres par mois ; il meurt au bout de quelques semaines ; sa veuve reçoit alors 200 livres d’indemnité, et l’aîné de ses six enfants passe gratuitement à la maîtrise (Gélestin Port, Cart. hôp. d'Angers^ op. cit.^ p. 41 et 53).

A Villefrancbe (1630), le chirurgien Claude Malo a la fonction spéciale de panser les plaies des pestiférés ; du 22 octobre 1629 au 22 août 1630, il touche 400 livres, à raison de 40 livres par mois (D’^‘ Missol, op. cit., p. 47).

A Lille, le barbier qui soigne les pestiférés touche u VI s. pour manouvriers, varlets et mesquenes (servantes) ; XX s. pour les gens de métier, et XL s. pour nobles gens et marchands » (Delille, op. 17).

François Chicoyneau et Verny, médecins de Montpellier, chargés, en premier lieu, de faire une enquête à Marseille (1720), reçoivent du gouvernement 1 ,000 livres ; le chirurgien Soullier a 800 livres (Silhol, La peste languedocienne de 1721-1722. Thèse, 1872, p. 33).

En Bretagne, les prix sont plus modérés

Le danger passé, les praticiens ainsi employés temporairement restent parfois dans la localité. Pension de 150 livres par an accordée à M® Jean Patoulet, docteur en médecine à Gharleville, pour lui donner sujet « de demeurer en ladite ville, en considération tant de l’assistance et soulagement que le peuple en peult recevoir à l’advenir, que de celle reçue du passé, mesme pendant les maladies contagieuses » (24 mai 1639)

Louis XIll et Louis XIV accordent au prévôt des marchands et échevins de Lyon le droit de faire des maîtres-chirurgiens, lorsque la ville est affligée de la peste, et ce en récompense des soins donnés à la population

Les services exceptionnels rendus à Marseille par les praticiens envoyés de Montpellier leur méritent des titres de

48. Laronze, Essai sur le régime municipal en Bretagne pendant les guerres de religion^ in-8, 1890, p. 119. La sage-femme attachée à Lille au service des pestiférés recevait III s. par jour du ü^ésorier de la ville et touchait ensuite XII s. par chaque accouchement (Delille, op. cit., p, 17).

49. Paul Laurent, /nr. somm.des archives de Charleville, in-4, série BB, p. 7.

50. Arrêts du grand conseil, 21 octobre 1630, 14 mars 1633, 18 décembre 1643, reproduits dans Vordre public...., op. cit.., p. 15-23.

noblesse ; l’on ne peut qu’applaudir à une récompense si bien gagnée .

Les devoirs des praticiens en temps de peste sont étendus ^2 • YOrdre public publié à Lyon, et si souvent cité, les résume ainsi (p. 40-41).

Du DEVOIR DES CHIRURGIENS. « Qu’üs Soient un ou plusieurs, il faut que la fidélité accompagne toutes leurs actions, et principalement quand ils font les visites ; doivent en outre être charitables à traitter les malades et les penser deux fois le jour ; sçavoir, soir et matin, et au milieu du jour les visiter. La diligence est extrêmement requise, quand ils sont appeliez pour faire quelques visites à la Quarantaine, afin d’empescher la communication du mal.

« Ne doivent envoyer en Quarantaine aucun malade que la playe ne soit entièrement cicatrisée, et doivent avertir le Révérend Père religieux lorsqu’il y a quelqu’un en péril de mort, afin que le Révérend Père agisse charitablement pour le salut de l’âme du moribond ; doivent de temps en temps donner Roolle des médicamens qui sont nécessaires pour les malades, sans en demander sinon ce qui peut estre nécessaire pour quinze jours ; et finalement est défendu ausdits chirurgiens d’exiger aucune récompense des malades, à peine d’estre punis ; et si quelqu’un

51. « Je rendis compte hier à Mgr le duc d’Orléans, des représentations du sieur Deydier, par rapport aux services qu’il a rendus en Provence pendant la contagion, et Son Altesse Royale a bien voulu lui accorder les mêmes grâces qu’aux sieurs Verny et Soullier, c’est-à-dire une pension de 2.000 livres et des lettres de noblesse..., 18 novembre 1722. Signé : Lavrillière. » Chicoyneau n’eut pas à obtenir la noblesse, cette distinction étant dans sa famille (Silhol, op. cit., p. 43). On trouve dans cet ouvrage la réfutation des insinuations de Papon et d’Ozanam •contre ce même Chicoyneau et son attitude durant la peste de Marseille (chap. n, p. 32 et suiv.).

52. Papon, op. cil., II, p. 52 et suiv., énumère les préservatifs employés dans ces dangereuses fonctions : gants, vêtements de cuir ou de maroquin du levant, masques avec nez, en forme de bec, garni de parfums et de matières balsamiques, etc. Au XVII® siècle, ces médecins et chirurgiens sont souvent appelés maîtres rouges, à cause de leur costume (Faidherbe, Les médecins des pauvres en Flandre, in-8, 1888, p. 229). A Cobourg (1630), le chirurgien chargé des pestiférés est dénommé pastor pestilentiarius (Lammert, op. cit.,p. 110). Il est recommandé aux praticiens « de mâcher de l’angélique ou delà carline en pensant les malades « {L'ordre public.. . ,op. cit., p. 41. Voir aussi : D® Chereau, Peste de 1531, op. cit., p. 28 à 32).

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leur veut donner gratuitement quelque chose, ce ne sera qu après la guérison, ou pour la recommandation qu’en fera ledit malade au Révérend Père après la mort. »

Maintenant, quels traitements suivent les pestiférés, et quels sont les médicaments jouissant de la vogue?

Les médecins des xvi^ et xvii® siècles croient encore à l’influence néfaste des constellations. En 1606, un doyen de faculté pense que la peste peut provenir « du meslange et malin aspect des astres. » Guy de la Brosse (1633) ne parle pas autrement, et A. Franklin ajoute avec raison que les médecins, qui ont tant de peine à s’entendre, ne varient guère sur ce point

Le praticien apprend, il est vrai, à mieux discerner le caractère particulier des diverses maladies épidémiques, mais la multitude des remèdes proposés, l’incohérence qui préside à leur composition, montre le peu de valeur qu’ils ont^^.

On préconise comme mesure préventive : d’avoir un bon régime ; d’user surtout de viande rôtie ; d’éviter les fruits ; de ne se livrer à des excès d’aucun genre, et de mener une vie tranquille, exempte de mélancolie

En dehors de ces idées générales, chaque médecin, chaque charlatan a son spécifique. Que dire de la poudre de corne de cerf ; des pierres de bézoard oriental ; des carapaces d’écrevisses, dont l’odeur chasse la contagion ?

Ne pas oublier d’employer la thériaque et le métridat : quant aux bubons, il faut les traiter au moyen de cataplasmes « émo-

53. A. Franklin, La. vie privée d’autrefois. Les médecins, in-18, 1892, p. 198-199. D’après Laurent Joubert, chancelier de l’Université de Montpellier en 1574, et l’un des hommes les plus savants de son temps, la cause de la peste : « est une vapeur maligne et arsenicale formée en l’air par les mélanges des vapeurs de la terre pourries et corrompues, attirées en l’air par la force des constellations, et par la rencontre des astres mauvais et antipathiques à l’esprit vital » (D*' Missol, op. cit., p. 26, en note),

54. A Avignon, certain électuaire thériacal est composé de plus de quarante substances, depuis les perles, le corail, les raclures d’ivoire, la poudre d’émeraude, jusqu’au sucre, aux graines de laurier, et à la conserve de roses, etc. (Madon, Les maîtres chirurgiens aviçfnonnais, in-8, Lyon, 1904, p. 47).

55. Il faut aussi porter des habits de soie, de treillis ou de drap à tissu serré, sans poils ; faire matin et soir des fumigations dans sa chambre et puis dehors avoir en main une éponge imbibée de vinaigre ou une pomme odoriférante piquée de grains de musc. La saignée, fort en honneur au XV L^ siècle, perd sa valeur au XVII\

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