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CHAPITRE I«r

§ 1. — La lèpre^,

La lèpre, cette affection si terrible qui détruit lentement le corps de T homme avant de lui enlever la vie est aussi ancienne que rhumanité déchue. Les Égyptiens en sont atteints. Moïse en fait l'objet de règlements sévères.

Des lépreux éprouvent les effets de la bienfaisante puissance du Sauveur. Plus tard, saint Basile les admet dans sa vaste maison hospitalière; on les voit accourir aux tombeaux des thaumaturges de l'Occident et se presser aux portes des Xenodochia de l'Italie et de l'Empire des Francs.

Adalgise, neveu de Dagobert I*^', dote les lépreux de Maestrich et de Metz avec une grande libéralité. Par contre, Rotharis, qui règne sur les Lombards (636-651), expulse le malheureux, dévoré par cette horrible maladie, de sa propre demeure

1. Pricipaux ouvragées consultés : Simpson, Antiquaridn notices of Leprosy and leper hospitals in Scotland and England [The Edinburg médical and chirurgical journal^ LVI-LVIl, 18il-1842). Analyse de cet ouvra^ce dans la i?evue britannique, 60« année, n» 10, octobre 1884, article signé O. S., p. 485-511. -— J. Garnier, Not. hist. sur la èfaladière de Dijon (Mém.^ Acad. de Dijon, 2* série, t. II, années 1852-1853, p. 21 à 61). — D' Billaudcau, Des léproseries, in-8, 27 p., Laon, 1854. — L. A. Labourt, i?cc/i. sur l'origine des Ladreries, Maladreries et Léproseries, in-8, 391 p., 1854. — Charles Buviçnier, Les Maladreries de Verdun, in-8, 59 p., Metz* 1862. — D' J. A. Ulysse GhevaliL^r, Not. hist. sur la Maladrerie de Voley^ in-8» ix-166 p., Romans, 1870 ;D' Marchand, Etud. hist. et nosologique sur quelques épidémies et endémies du Moyen Age, in-Syïli p., 1873. — Un missionnaire att« ché aux léproseries, La lèpre est contagieuse, in-8, 288 p., une carte, 1879. — D- Durodié, Étude sur la lèpre tuberculeuse et les léproseries fondées à Bordeaux et en Guyenne, in-8. 20 p., Bordeaux, 1883. — D' Puech, La léproserie de Nimes 1163-1663), in-8, 86 p., Nîmes, 1888. — G. Kurth, La lèpre en Occident avant les croisades (Con^ç. scient, int. des catholiques, avril 1891, V* section, p. 125 à 147). — Dom Sauton, La lèpre au point de vue de l'assistance publique et de la bienfaisance privée, in-A, 24 p., 1900.

et (le la cité, Toblige à se réfugier dans la solitude et le considère comme mort à la vie civile.

L'histoire des Saints nous les montre s'intéressant à ces infortmiés : en Irlande, en Germanie, au pays de Galles, là où les armées romaines, les migrations des peuples, les invasions ont semé le fléau.

Toutes les nations attribuent à ce mal un caractère contagieux et héréditaire ; chez les Ecossais la crainte est telle que, d'après certains auteurs, toute femme lépreuse devenue mère doit être brûlée avec son enfant.

La lèpre est en effet une affection bacillaire comme la tuberculose et la syphilis. <c Elle vient des lépreux, écrit DomSauton, se déplace avec ceux qui en sont atteints ; où il n'y a pas de lépreux, on ne la voit point éclater spontanément. » La misère, la fatigue, une alimentation défectueuse ouvrent la porte à de nombreuses maladies, elles préparent le terrain. Mais la lèpre vient d'un lépreux et toutes ces causes ne peuvent à elles seules la produire -,

Contagieuse, tout en évoluant avec une excessive lenteur 3, elle gagne du terrain par transmission, c'est ce qui explique sa fréquence au milieu des désordres sociaux dont les ix*^ et x*^ siècles sont le théâtre. C'est à tort que des écrivains, se copiant les uns les autres, veulent rendre les Croisades responsables de cette calamité publique.

Un examen attentif de la question entraîne invinciblement à reconnaître que ce n'est pas le petit nombre de lépreux revenus de ces lointaines expéditions qui peut nécessiter Touverture de milliers de léproseries. Si à l'époque des Croisades ime diffu-

2. On nie souvent, dans le» écrits modernes, le caractère contagieux de la lèpre qui atteint encore tant d'individus dissémines sur la surface du globe: Norvège, Espagne, Amérique du Sud, Afpi(iuc, Extrême-Orient, etc. Il faut remarquer qu'en Norvège le D' llansen, qui a découvert le bacile de la lèpre, ayant obtenu la séquestration des lépreux, le nombre de ces malheureux a diminue rapidement.

3. « Si Ton a pu douter de la propriété contagieuse de la lèpre, ajoute Léon Le Grand (op. cit., p. lxxx), cela tient à ce que cette propriété ne s'exerce pas d'une façon foudroyante. De même que les ravages qu'elle opère dans l'organisme n'ont qu'une action assez lente, de même sa propagation à l'extérieur ne s'elTcclue qu'A la longue. » C'est ce qui explique les relations intermittentes avec les personnes saines permises aux lépreux.

sion plus grande de la méselerie semble nous apparaître, cela tient à ce qu'alors les témoignages historiques deviennent légion. Cela tient aussi à ce que les progrès réalisés multiplient les œuvres charitables, ce qui amène les chroniqueurs à parler des maladies particulières qu'elles sont destinées à soulager.

D'ailleurs, l'origine des léproseries est fréquemment inconnue ; le texte d'une donation révèle tout à coup leur existence sans fournir de détails sur la date de leur création*.

Et puis, l'ordre relatif qui s'établit au xi^ siècle permet, grâce à des institutions durables, de généraliser l'isolement des lépreux, seul remède efficace pour arrêter la contagion '\

Nous ne nous attarderons pas à décrire les conséquences de cette plaie qui se montre encore aujourd'hui telle qu'il y a des milliers d'années. Les descriptions des praticiens du Moyen Age, résumées par Delamarre en son Traité de la police (II, p. 635), peuvent s'appliquer aux infortunés déportés dans l'île de Molokaï (lies Hawaii), au milieu desquels le père Damien meurt, à la fin du xix^ siècle, devenu lépreux à leur contact prolongé, victime de son admirable dévouement. Dans notre colonie de Madagascar on donne des soins, en 1903, à 3.079 personnes atteintes de cette affection.

Tous les phénomènes consécutifs de la lèpre ne se présentent point du reste sur un seul individu ; il y a des degrés dans la maladie ; néanmoins ce cortège d'accidents repoussants, de perte de membres qui se détachent d'eux-mêmes, d'ulcères à l'odeur fétide, est de nature à justifier l'épouvante des populations^.

4. U faut observer avec G. Kurth {Mém. ct^e, p. 144) «qu'il est remarquable que, parmi les rares léproseries dont Tâge nous soit connu, il y en ait tant qui sont antérieures de beaucoup au xi* siècle. »

5. « On admet encore que si les guerres d'Orient n'ont pas fait naître la lèpre, elles l'ont propag^ée dans toute l'Europe, elles l'ont multipliée et amenée à ce deg^ré d'expansion inouï qui fut l'épouvante du Moyen Age... Les historiens du temps sont absolument muetsà l'égard de cette prétendue dissémination par les pèlerins revenus de la Terre Sainte » (D' Marchand, op. cil. y p. 21-22}.

6. Toutes les classes de la société fournissent au Moyen Age un tribut à cette maladie; on compte dans cette longue liste et d'après la tradition : des rois de Norvège et d'Angleterre, Raoul 11 de Vermandois ; Constance, duchesse de Bretagne, fille de MalcomlII ; BeaudouinlV, roi de Jérusalem ; Robert Bruce d'Ecosse; des nobles, des chevaliers, etc. Voir le vieux fabliau : « Li amitiez de Ami et Amile. » Et Amis devint meseausper la permission de Nostre Seignor.,.

234 HISTOIRE DE LA CHARITÉ. — DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE l''

Toutefois, si les malheureux appelés : lépreux, ladres, mezel, mesel, meseaux, mesiax, etc., deviennent pour nos pères un objet d'horreur, ils sont aussi un objet constant de pitié. En Allemagne le peuple les entoure d'un amour exceptionnel. On leur donne le surnom de bonnes gens (die guten lente) ; on appelle leurs demeures la maison des bonnes gens (Gutlenhaus) '^.

Partout les âmes charitables leur vouent une tendresse particulière, cherchent par mille prévenances à adoucir les douleurs de répreuve qu'ils subissent.

Les actes héroïques de Louis IX, accomplis à ce sujet, sont connus. Citons encore saint Alderald, archidiacre de Troyes [\ H 01), qui traite les ladres comme ses propres enfants : (c leprosos ut ex se natos confovebat » ; le Pape Léon IX [\ 1054), représenté enlevant un lépreux sur ses épaules pour le porter dans son propre lit; saint Geoffroy de Malincourt, évêque d'Amiens (-{• 1115) ; le bienheureux Robert d'Arbrisèles, d'origine bretonne (-j- 1117) ; la reine Mauld, ou Mathilde, femme de Henri I«^ d'Angleterre (f 1135).

Philippe Benitide Florence, propagateur de l'ordre des servîtes (-{• 1285), rencontre un mezel, comme il n'a ni or ni argent à lui donner, il se dépouille de son vêtement de dessous, l'en revêt, à l'instant le pauvre malade se trouve guéri. Saint François d'Assise (f 1226) ; sainte Elisabeth de Hongrie (-j- 1231) ; saint Elzéar d'Anjou -{• 1323); sainte Elisabeth, reine de Portugal (•}• 1336); saint Jean Golombini de Sienne (-{• 1377); sainte Catherine de Sienne [\ 1380) ; saint François de Paule [\ 1507) se signalent aussi par leur sollicitude envers les meseaux.

N'oublions pas la bienheureuse Jeanne-Marie de Maillé \ liii); une fois veuve, elle se plaît en la compagnie des pauvres défigurés par la lèpre; elle s'attache à l'un d'entre eux, d'un aspect plus horrible que les autres, dont on peut à peine supporter la présence : « Et vice quadam a;l leprosos veniens, unum inter ipsos reperit prœ ceteris horribilem, quia morbo

7. Il convient de notor cependant qu'en France, une certaine désafTeclion se produit dans les masses populaires à l'é^irard des lépreux à la suite des calomnies atroces dont ils sont les victimes au début du xiv siècle, alors qu'on les représente comme empoisoimant les puits et les fontaines de complicité avec les juifs et les Maures d'Espag^ne. Le récit de ces faits douloureux Hgure plus haut, p. 25.

Là fondation des léproseries 235

invalescente ab ulceribus quidam fœtor exibat quasi intolerabilis et cunctis horrendus valde. » Elle le panse, le soigne et le guérit {Act. Sanct. Bolland.^ Martii, t. III , vita vener., M., de Mailliaco, caput II, § 13, p. 736).

§ 2. — De la situation sociale des lépreux^.

Quels sont, au point de vue du mariage, les droits des lépreux, reconnus tels à la suite des enquêtes dont nous parlerons plus loin ?

« La question, répond le D' Ulysse Chevalier [op. cit., p. 12), est assez confuse, car les autorités ecclésiastiques et civiles rendent, sur ce point complexe, des solutions différentes, suivant les époques. »

Cela n*a rien de surprenant car Téglise songe constamment à protéger l'indissolubilité du mariage : « vir et uxor una caro sunt. » Les administrateurs se préoccupent de leur côté des exigences de l'hygiène et des charges pouvant incomber à la communauté du fait d'enfants engendrés par des parents atteints de lèpre et susceptibles de devenir eux-mêmes des ladres.

Dès le XII* siècle, les papes Alexandre III et Urbain III déclarent (1180-1186) que l'apparition de ce mal peut rompre

8. Principaux ouvrages consultés : Léchaudé d'Anisy, Recherches sur les léproseries et maladreries (Mém. Société des Antiq. de A'ormafidie, in-4, 2» série, t. VII, 18 47, p. 1 49 à 212). — Léopold Delislo, Statuts de la léproserie d'Andeli en 1380 [Hec. des trav. de la Société libre de l'Eure, 3' série, tome second, ann. 1852-1853, in-8, Kvreux, 1854, p. 386-393. — Ch. Vasseur, Hecherches sur la léproserie de Saint'Clair et Saint-Biaise de Lisieux, in-H, 46 p., une vue, Caen, 1862 (ext. du Bulletin monumental). — Guillouard, Etud. sur la condition des lépreux au Moyen Age, notamment d'après la coutume de .Vormanri/e, in-8, 63 p., Paris etCaen,18"5 (ext. Soc. des Anticf. de Normandie). — D' L. Hecht, Les lépreux en Lorraine, in-8 {.Mém. de l'Académie de Stanislas, 1881. 4- série, t. XIV, Nancy, 1882, p. 110 à 161). — Barré, Im Maladrerie ou Léproserie de Saint- Antoine de Marissel [Oû>eu notice historique, in-8. 20 p., une planche. Beauvais, 1887. — Francis Molard, Delà capacité civile des lépreux, in-8 (Bulletin de la Société des sciences de l'Yonne, 2* sem., 1888, p. 307-325). — T. Raulin. Les derniers malades de la léproserie de N.-Dame de Beaulieu, ou grande maladrerie de Caenaux XVI* et XVII* siècles, in-8, 41 p., Cacn, 1891. — René Héry, Les léproseries dans l'ancienne France (thèse), in-8, 1 14 p., 1896. — D' F. BOhier, Der Aussatz in der Schweiz, medicinisch-historische studien, in-8. 109 p., mit 34 Abbildun^^en, Zurich, 1902-1903. — Comte de Loisne, La maladrerie du Val de Montreuil, hist. et cartulaire, in-8, 132 p., Abbeville,

les fiançailles, mais non l'union contractée. Leur doctrine se résume en ces termes : « lepra superveniens non dissolvit matrimonium nec matrimonii effectum. » Que les époux continuent donc à vivre ensemble ; s'ils ne peuvent s'y résoudre, qu'ils gardent la continence : « Si vero ad hoc induci non poterunt, eis arctius injungas, ut uterque altero vivente continentiam servet. »

De plus le mariage est permis aux lépreux : « leprosi autem si continere nc^unt et aliquam, quie sibi nubere velit, invenerint, liberum est eis ad matrimonium convolare. »

Ces dispositions, insérées au Corps du droit canon (Décret., Grég., IX lib., IV tit,, VIII), tranchent la difficulté d'une manière définitive au point de vue religieux.

Les prescriptions civiles sont variables. Dans le pays de Galles, le roi Hoel Dha édicté, paraît-il, vers Tan 930, des lois autorisant les femmes mariées dont les époux deviennent lépreux à se séparer d'eux légalement avec restitution de la dot(0. S., arL cité, p. 490).

A Amiens (1303), le maire et les échevins décident qu'aucun mezel reçu dans la maladrerie ne peut prendre femme de quelque condition qu'elle soit, sous peine d'être mis hors de l'hospice, exclu de tout usage des biens de la maison et privé de toute distribution de vivres. Seulement, la commime lui fait alors construire dans un bourg voisin, au quartier des ladres, un abri de la valeur de ce qu'il aurait reçu en secoiu^ de tout genre depuis l'époque de son mariage ^.

Les statuts marseillais défendent à la femme de cohabiter avec son mari devenu lépreux sous peine de bannissement et d'exposition publique *^. Le règlement de la maladrerie de Tournai (1357) s'exprime ainsi : « Est ordonné que nul homme sain ne gise ni demeure avec sa femme malade au pourpris de la maison » (Delannoy, op. cit,, p. 89).

A Dijon (1459), interdiction aux meseaux de cohabiter, en

9. Aug. Thierry, Recueil des monum. du Tiers-Etat, I, n* CCLXXV, p. 682-683.

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