‹ Histoire de la chevalerieChapitre 16 sur 20 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Duels OQ combuU judiciaires.

L*u8age barbare de laver dans le sang une oSSen^e , quelquefois légère, et de s'en rapporter au sort des armes poirr soutenir la rénti d'une cause que Ton cro^t 'juste, mais dbnt les preuves sont douteuses ,. est un des préjugés que noi^ ont trapsiois avec lé sang les peuples saùv»^ àd la Germanie. En vain la religion dirétienne, en adoucissant la férocité de leurs moeurs , s'efforea-frellé de faire disparaîti^e cette atroce coutume ; en vain les souverains les pins puissants , depuis GharlemagQe jusqu'à Louis XIY, secondèrent-ils de tout leur pouvoir les efforts de la leligien , la fureur des duels triompha de tons les moyens employés pour la détruire , et eHe s'est perpétuée à travers les siècles de barbarie jusqu'à nbs siècles de civilisation et de lumière. Et si l'on compare les deux époques , peut-être 8era*t-on^ forcé de reconnaître que les duels soBt de nos jours plus fréquents, moins raisonnables, si je puis m'exprimer ^insi , et par conséquent plus barbares que ne Tétaient ceux de nos an»

DE LA CnftTAtERIE. ^1

eétres , surtout m ten^s de la chevalme>< Une pareille jiroposition peilt; blesser notre amour<^ propre, maïs, en lisant ce qui va suivre on pourra SB coBTaincpe que je'n'aTânce point un paradoxe; Quand les lois se trouvèrent impuissantes peut arrêter le» duek» elles en réglèrent 4u moins Tu" sage de iDa;nière à le» réndrç extrêmement rai«»* Ces combats n'étaient permis qu'an:x noUés che- . valiers eu écuyers qui avaient te droit de porter des armes; îla ne pouvaient avoir 'fieu que po^nr les cas les plus graves ; il fattait obtenir Tagré^ ment du souverain , <{m eu fixait le j'our ordînairement à un temps assez éloigné ; ils étaient ac* eiffispi^és d'un sqppareil solennel bien propre & jeter l'effroi da^s l'âaie^^ cdui <}ui ne se sénr tait pKs soutenu par son bon droit; le vaincu , sll ne -^imcombait pas dans le eossbat , étak puni de mort. Ainsi^ toute une classe d'hommes, ei c'était^ la ^hss Bombrease> ne pourait se battreen duel ; ceux <{ai jouissaient de ce triste privi'lége ne pouvaient encore en' user à leur volon- , té y ni l^èrement et pour une affaire frivole , m dans lé premier eaaportementr de la colère. Le délai fixé entre la demande et le jour du combat, permiiettalt» la plupart du temps, aux parents,, asx^amis des champions, d'opérer entre eux un ràpprocheduent qui n^ aurait pas^u lieu si, comme cma n'arrive qm trop ordinairement de mrs' jours, b reKContre avaitt.9urvi presque immédra-* teiHent la •qtîereSi^ , et lorsque les deux adver--

^52 HI^TOIBE .

sàires sent souteni encore animés par la-dcmble irvesse du tîo et de la colère, Eïnfin , ce if'étàit pas en présence de à6ux. témoins , dans quelque lieu écarté» que se vidait le différend» comme le font des hommes qui se cachent, parce qu'ils ont la conscience. 'quHIs vont commettre une action criminelle ; mais c'était dans que vaste lice entourée' de nombreux spectateurs , en présence du roi et dé toute la cour» après qu'on avait (ait connaître publiquement laxause dû combat, et que leç deux 'Champions avaiept pris le ciel à témoin de leur bon droit » que les armes décidaient àe leur. sort. Bans ces temps d'ignorance, on était persuadé que Dieu ne laisserait jamais succDQ^ber l'innbcent» quan^ il avait .rempli toutes les formalités exigées pour /ces. sortes de cotnbatÀ f aussi . les appelaît-oi!i lés jugements de Dieu. Opinion erronée sans doute » que réprouvaienf^galément la religion et la raison, comme un reste de$ superstitions de Tidôlâtrie Scandinave ou germanique; mais dès que cette erreur était reçue , qu'elle était la croyance générale de la société» .on était conséquent en punissant de mort le vaincu» puisque c'était Dieu lui-même qui Tavait ^condaijané. Il y avait une sorte de présomption légale ' que ié vainqueur était dansv son droit»; et que le vaincu était réellemeïit cou-^ pablej sans doute lès premières notions de la raisQnot.d^i bon sens étaient violées» mais les règles de la morale publique ^e l'étaienr pas»

DE LÀ CHBtALEBIE. 353

pul^quon éiftit conyaioca.que le crime avait étéi puni et que rinnocencç avai|; t^riomphé. Aujourd'hui y que prouve la niort d\m homme tué en duel? rien, sinon l'adresse du vainqueur ou un aveugle hasard qui Ta farvorisé. La société, loin de se croire vengée , n'a qu'un crimede plus & déplorer ; les torts restent du côté ok ils étaient auparavant, et, si c'est le coupable qui triompbe, ils s'aggravent de tout le poids de la vie d'un homme. Ainsi, chercher .dans le duel la réparation d'une > offense , est , , dans nos mœurs , une contradiction,, une inconséquence que Ton ne peut pas du moins, reprocher à nos pères.

Voyons main tenant.quel|es étaient les formalités qui précédaient et accompag&aient ces sortes de combats.

Quand onse C!*oyait endroit de demander le duel judiciaire, on adressait sa requête au roi , h peu près en cette forme : '

<( Sire, je dis sur tel (et on le nommait) , qu'il

» a laécjbiamiaçiént'et par trahison meurdri (tué)

9 telle perseùnè (on citait le nom du mort) , qui

» était mon parent, et pour^sa. traîtrise, et pour

«son fait., je vous requiers que vous le traitiez

» comme un meurtrier; s'il le niç , je le v^ux

» prouver de mon corps èontre le sien , ou par

»h^mnie qui faire le puisât doye pour, moi coor

»tre celui que^ j'ai assigné; laquelle preuve je

j> montrerai bien en temps et lieu* » Et pour gage

j|54 HBTDIBE

èa combat le pI^ignâBrt jetait 2t terre son gant que Tacçusé on son représenifuit relevait. .

Alérs p le champ de bataille , lé jour et lès armes des combattaDts 'étaieiH assignés par le rai, a'U doBBaît son consentement. Celui. «piî relevait ce gant prouvait par cette action 'qa'il aeèeptait lé défi; il ôtait i^soli tour son gant de là main droite, et le jetait h terre pom* être relevé par celai qui Tavait provoqué, prpiBettaiit l'un et l'autre de sr présenter en état de combattre, aux jour et lien indiqués par le roi.' Si l'accusé de perfidie ou de trajûaon se présentait devant le roi , et sejlisait innocent àes crimes qu'on lui imputait, il ocrait le combat à son aecuAateur^i jetant aen gant; si personne né se p#ésént»t pour relever ce gage, l'accusé étaft cru sur son sermeùt , et reconnu innocent.

Les dames accusées d'avoir forfait"^ à leur honneur , ou bien qui accusaient quelque chevalier d'y avoir attenté, pouvaient présenter leur champion de bataille pour sovtenit leur inoecence; ( i ) .

Le combat à outrance était précédé de divers usages et cérémoitfies que nous allons rapporter.

Les combattants partaient de leur bdtel , ar* mé» de. toutes pièces / visières* let^es, faisunt plrrter devant eux leurs écu», krors glaivëa et autres aunes qui avaient été désignées pour le ecuîbat. Ih^ur montrer leur toi dana )a juatiee

(r) Lacvrae deSainle-Pialvfe'.-^ GâMier.

de leqr canse, ils devaient' dafis». le cliemio faire dé temps en temps le signe de la croix/ ou porter mi crucifix et de petites bannières sur lesquelles étaient représentés Notre- Seî^eùr, Notre^Bame, les^mges» et les saints on saintes auxquels ils avaient dévotion. . ,

Avant Farrirée dé l'appelant ; le roi d'armes on héraut venait h cheval sur la porte de la lice» crier une première fois la proclamation ci-après; Si la répétait quand Tappelant et le' défendant étaient entrés et s'étaient présentés aux juges du combat; et enfin lorsqu'ils avaient fait leqr dernier serment.

Proclamatîcn du héraut ou roi d'artftes,

« Or oye», or oyez, or oyez, seigneurs chevaliers, écnyers et gens de tout état, ce que notre sire, le bon roi-de France, vous c'ommande et défend sous peine de perdre corps et biens :

n Que nul ne soit armé , ne porte épée ni dâgue, ni autre harnais quel qu'il soit/ si ce ne sont les gardes du ôhamp et ceux qui par le roi auront congié et pouvoir de ce faire.

y> Encore te roi notre sire vous commande et défend que nul, dé quelque condition qu'il soit, devant la bataiBe ne soit è cheval et ce sur peine aux gentilshommes de perdre le cheval , et aux serviteurs de perdre une oreille; et ceux qui conduiront les combattants, descendus qu'ils se-

«i^C ' mSTOIBE.

ront à la porte .d(^ champ » seront ^acootinent tenus de renvoyer leurs cbe?âux sur la peine qxie dite est. ,. '

» Encore le roi, notre sire, vous commande et enjoint, à toute personne de quelque conditioa qu^'elle soit , qu'il s'a^sise sur banc ou par terre, \ ce que chacun puisse voir les parties combattra plus à son gré , sur peine d avoir le poing coupé.

» £ac((>re le roi, notre sire, vous commande et défend .que nul ne parle,. ne fasse, signe , ne crache, ner crie, ne fasse aucun semblant quel qu'il soit, et ce sur peine de corps et biens. »

Ces prescriptions avaient pour objet d^empêcher que l'attention des combattants fôt détour née ou pirovoquée par quelque mouvement, signe ou bruit étranger dont aurait pu profiter l'un des champions au détriment de l'autre ; mais on voit qu'il était parfois dangereux d'assister ^ces sortes.de spectacle. '

L^appelant devait se présenter le premier avant l'heure de midi , et le défendeur avant l'heure de nones, et ceux qui manquaient à l'heure étaient tenus pour récréans et convaincus. « .

Lorsque l'appelant était entré à cheval dans le champ, il s'adressait au connétable ou au maréchal du champ, en ces termes :

« Montrès-honoré seigneur^ voyez tel, qui p^r » devant vous, comme celui qui êtes ordonné par 9 notre sire, le roi, vient sç présenter armé et

DE LA GHEYÀLERIE. ^5l

» monté comme gènlilhoirïme qui doit entrer :»pôur combattra tel gentrlhomfQe sur telle que- » relie, comme faux» mailvaU traître» ou meur-: strier» comme il est» et de ce, je prends Notre.- » Seigneur» Notre-Dame et monsieur saint Ceor- }>ges» Ion chevaliet*» à témoins en cette journée 9 à nous parle roi» notre sire, assignée» et pour » ce faire et accomplir^ est Tenu et se présente à » vous pour faire son vrai devoir, et vous rcquiei^s » que lui livriez et départiez ^a portion du champ» » du vent, du soleil et de tout ce qai est nécessaire» 9 convenable et profitable, eu tel cas » ce qu'étant » par vous fait^ il fera son vrai devoir à l'aide de » Dieu , de Notre-Dame, et monsieur saint Geor-p^ » gés , le bon chevalier. » ^

Les lîccs, de bataille avaient quarante pas de large et quatre-vingts .de long. Le pavillon de l'appelant éta,it ^ la droite du roi ou'du juge» celui du défendant h la gauche. Après que les combattants avaient prononcé Jeurs requêtes » iU entraient au champ de bataille la visière bai$sée en faisant le signe dé la croix; ils venaient. devant Téchafaud du roi ou du juge qui leur faisait lever là visière, et ils disaient» si c'était le roi : #( Trcs-excellent et très-puissant prince et notre j» souverain seigneur» je suis tel» qui en votre" > présence comme à potre droiturier seigneur et » ju^^, suis venu au jour, et heure par vousji » UQoi assignés» pour faire mon devoir contre tel» 9 II cause du meurtre et trahison qu'il a faite» et

s 58 HISTOIRB

• de ce 9 f en prends Diett de ma- part, ^ i^è » sera anjonrd*bni en aide p , etH donnait alors un papier au maréchal da champ , où était écrit ce qu'il Tiénaii de dire ; à ce moment le roî d'armes finèait son second cri.

Ensuite, l'appéhiût^ toujours la yisière haute; se mettait à genoux devant une table richement ornée \ sur laquelle était un crucifîjlt posé sur'un coussin ayec un missel» et h ^oite de cette espèce d^autel» un prêtre ou religieux qui lui dirait : ' '

n Sbs , chevalier ou éçuyer, ou seigneur de td. » lieu, qui êtes appelant, tous Voyez ici la très- » vraie remembrance de notice JSauveur, vrai » Dieu, J.-C, qui mourir vcFutnt et livrer son » corps très-précieu^ à la i^ort pour nous sau- » ver , >si lui requérez merci et lui priez qu*à ce 9 jour il vous veuSIe aider selon que droit avez , » car il edt souverain juge. Souvienne- vous des » serments que tous allez faire , ou autrement » votre âme , votre honneurs ' et vous , êtes en » grand péril. )) Après ces parofes , le maréchal prenait Pappelaal par ses deux niains avec- ^aes gantelets, plaçait la main droite sur le crucifix, et la gauche sur le mf^sel , ouvert au canon de la messe codrtmeççant par ces mots Te igtiar; puis , il lui faisait prononcer le serment suivatnt :

« Je tel , appelant r jure sur cette rempli- » branee de N.-S.v iMeu JF.-C» et sur. les saints » évangiles qui sont ïci, et sur la foi de vrai

DE LA CHETA.LEBIE. 2 5g

» chrétien et du ^aint baptême cpe je tiens de » Dieu, que j'ai cerjkainement bonne » juste et » 9ainte querelle et bon droit; d'avoir en ce gage » de bataille» appelé tel cômnle fa'ax » mauvais » • traître et meurtrier {selon la nature du crime) , ; '» lequel a très-fausse et très^mauyaise'querellé de.

V soi défendre, ce Irii înontrerai-je aujourd'hui par

V mon corps contre .le sien à4'aide de Dieu, de

V Notre-Dame et de monseigneur Saint-Geoi^s, t le bon chevalier. » Après cq serment, l'appelant Tetourn*ait à son pavillon avec son conseSi et les gardes qui l'avaient conduit.

Le défendant à son tôiir était ipuené auprès de Tautel avec les' méitoes cérèùionies, et prononçait un serment à peu près semblable ; puis , on le reconduisait à son pavillon.

On ne se contentait pas de ces deux sermetits prononcés sépavément par les deux parties; Une troisième, et dernière épreuve avait lieu- avec un appareil plus redoutable escore et plus solennel. Les deux adversaires étaient alors réunis pour prêter ensemble ce dernier serment. Ils sortaient en même temps chacun de leur pavitfon , et s'a-. Tançaient lentement, pas h pas» au miKeu des gardes dû champ > qui les amenaient vis-à-vis de l'autel. Là, quand- ils s'étaient agenouillés devant .le crucifix, le maréchal leur ôfait les gantelets de la main droite et les plaçait' sur les deux ' bras de la croix. Alors le prêtre , dan^ une exhortation vive et touchante, leur rappelait la pas-

26o HI8T01RB .

sion de Notre-Sêigneup Jésus «Christ', qui, en mourant , avait pardonné à ses bourreaux ; xil leur i^ettaH devant les ycux^ leà suites terribles des serments qu'ils avaient pi^ononcés et qu'ils allaient prononcer encore ; la mort ignominieuse que l'un d'eux allait souffrir, et ce qui étatt mille fois pliis redoutable , la perle de Fâme de celui qui se serait parjuré ; il terminait e^n les engageant à s'en remettre à la merci du prince plutôt que d'encourir la colère de Dieu » et de s'exposer aux peines éternelles de Tenfer. ,

On conçoit quelle impression devaient produire de telles paroles sur des hommes qui , s'ils n'étaient pas éclairés, s'ils n'étaient pas exempts de passions et de préjugés, avaient^du moins la foi, et nno foi vive et sincère. Dès que le prêtre avait fini de parler, le maréchal demandait à l'appelant : «c Vous/ comme appelant, vo.ulez^ » vous jurer S » Et il arrivait parfois que la conscience dû bon chevalier ne lui permettait pas de franchir cette dernière épreuve ; alors , le prince le recevait à merci , et lui imposait une pénitence. S'il consentait à jurer, le. maréchal lui faisait prononcer, et aprè^ lui au défendant, un serment dont la formule était peu près la même que celle des premier^, seulement ils ajoiitalent qu'ils juraient sur les joies du Paradis auxquelles ils renonçaient pour/Us supplices de, l* enfer ^ sur leur âme,, sur leur vie, sui^^leur honneur, que leur cause était bonne , sainte et juste.

D£ LA CâEVALEBIE. 26 1

Après ce serment , les deux adversaires bai- saieQt le cracifix/se relevaient et retournaient à lear pavillon. Aussitôt le prêtée enlevait la croix et ^e missel et se retirait; le héraut en cet instant faisait entendre la proclamation pour la troisième et dernière fois»

Un silence profond , nn silence de mort ré^ gQait dans rassemblée; chacun restait immobile à la place que lui avaitf assignée le maréchal ; alors le roi d'armes , ou le héraut, s'avançait jgravement au. milieu de la lice, et criait par trois fois : Faites vos devoirs, A ce moment les deux combattants, aidés de leurs conseillers, montaient à cheval, et leurs pavillons et aient-j étés hors et par-dessus les lices.

Cette opération terminée, le maréchal placé sous Téchafaùd au milieu du champ , portait' le gage de bataille en sa inain , criait par trois fois : Laissez aller , et après ces paroles./ il jetait le gant, et le combat commençait. Nousi avon^ dit plus haut ce qui advenait au vainqueur et au vaincu.

Telles étaient, en général^ les lois qui régissaient les duels judiciaires et les cérémonies quî' les accompagnaient. On comprend ai^éiment combien de pareiHes entraves devaient rendre peu fréquents ces sortes de combats ; aussi , je pense que Ton peut affirmer , sads çmînte de tomber dates l'erreur ,quie souvent njie seule année des temps modernes a compté un plus grand

26a HISTOIRE

nombre de d^veU , qu'il ne s*e&t Urré de combats judiciaires peadant X^spicp de plusieurs siècles qu eu a duré Tusage.

Nous-tennÎDeroDs ce chapitre par le récit de deuK duels dont lliistoire a conservé le souv^enir ; ce sera le complément kxe qui nous reste à dire sur ce sujet.

Le premier.de ces combats eut lieu à Paris »

en i 386 , sous le règne de Charles VI , entre Jean de Carouge, chevalier seigneur d'Argenteuil , et Jacques liegris , aussi chevalier, tous deux de la COUP de Pierre d'Alençori. ]

, Au retour d'un voyage d'outre*mer, qu'avait f^it le seigneur de Carotte , sa femme^ l'avertit que, pendant son absence» elle avait été indignement outragée par le sire Jacques Legris ; celui^ ci nia le fait. Sur la plainte du seigneur de Ca* rouge > le combat en champ çïos fut ordonné par arrêt du Parlement^ contrairement k l'usage qui voulait que le roi seul accordât cettQ permiesiom. Le mari fut le champion de sa femme contre Jacque» Legris* Lalicejut établie dans la culture .Sajtit&«-Catherine p où se faisaient ordinairement les pas d'armes et les joutes^ Le seigneur de Ca« rouge y fut conduit par le OMUte de Saint-^Pol, et Jaçqqes Le^^is parles gens du duc d'Alénçon* Le combat eut lieu en présence de Gharl)es Vl » <k,tous les princea du aang et des grands^seigneurs, tant de France que des ^ay$ voisina, qui

DE LA CHETALERIB. 263

étaient Tenus pour assister à ce spectacle, an-nonce au loin depuis longtemps. -

Froissard raconte ainsi les particularités de ce duel. « Quand le chevalier de Carouge dut entrer au champ de bataille mortel , il vint à sa femme qui était là en un chaijot couvert de noir, et lui dit ainsi : a Dame, par votre information et sur » votre querelle, je vais aventurer ma vie et corn- 9 battre JacquesXegrls; vous savez si/ma cause n est juste et loyale. » — m Monseigneur, dit la s dame, il est ainsi, §t verrez; combattez tôiU » sûrement, car la cause est bonne. .)» A ces mots,. le chevalier embrassa la dame et M' prit par la main, et puis se signa et entra au' champ ; la dame demeura dedans- le chariot couvert de npir, eh grandes oraisons envers Diçu et la vierge Marie^ en priant très humblement qu à ce jour, par leur grâce et intercession, elle pût avoir victoire , selon le droit qu'elle avait Elle était en grande tristesse , et p'était pas assurée de sa vie, car si la chose tournait h déconfiture sur son mari , il était sentehcié que sans "remède on Teût arse (brûlée) et son mari.penda.

» Messire^ Jean de Carouge combattft si taillamment ,:qu*il envoya son adversaire k terre, et lui bouta Tépée dedans le corps , dont il Toccit au champ ; et puis demanda s'il aviait bien fait son dovpir, on. lui répondit que oui ;.si fut Jacques Legris délivré au boujreau de Paris , qui le tratna à Monifaucon , et là lut pendu* /

ii64 HISTOIBB

» Messire Jéàn de Carbogé remef jcîà le roî et les seigneurs, se mit. à genoux, puis vint à sa femmé^et Feàibràssa; ptrïs, iU allèrent à l'église de INotre-Daàie faire leur t>frrande , et puis re tournèrent en leur hôler, »

Lesecond duel que nous allons citer, est celui de Jarnac et de la Châtaigneraie , duel célèbre, dont le souvenir s'est perpétué .d^ns l'expression proverbiale de coup de Jarnac y potir signifier une atteinte soudaine et qu'on ne songe point à parer. On- verra dans ce récit quelle circonstân^ce a donné lieu à ce mot , devenu depuis si populaire.

François Vivonne de la Châtaigneraie et Guy ChaBot , sire de Mon^lieu , qui depuis porta le npm de Jarnac , étaient nés dans la même province, et avaient été pages de François I", X<>^s deux se firent remarquer dans les combats; mais durant les loisirs de la paix, Vivonne ne s'exerçait qu'aux armes ; il avait obtenu danV tou^ les genres d'escrime une telle renommée , que personne n'osait plus lé mettre Ix l'épreuve. Il abusait de cette s^upériorité ('i).*Montlieu annonçait des penchants plus doux ; il se distinguait par des manières polies et line galanterie délicate , qui linnoncait plutôt l'aimable colirtisan que l'intrépide guerrier. VLvonne , jalogix peut-être de Taccucil plus gracieux que les dam.es de la cpur faisaient à Mon tliéu^ répandit le bruit que cedernier

(1) Lacrelelle, HUtoîre des guerres de religion. .Un*e parUç de ce récit est é^ratle de cet oavrage.

DE LA GHEYÂIeRIE. s65

lui avait avoué qii^l entretenait un commerce criminel avec la baronne de' Jarnac, sa bellemère> et que c'était elle qui fournlss^ftaux dé • pensés exlraordinaireis que faisait son beau-fils. Cette rumeui* scandaleuse, après^ avoir occupé la cour» vint retentir jusque dans le château où vivait le baron de Jamac. Rempli d'indign|ition , il mande son fUs. Montlieu se jette h ses pieds et désavoue avec tantr de. force le crime dont on l'accuse , qu'il dissipe bientôt des sotipçon's si funestes h l'honneur île sa fail^lle.'Le baron de Jarnac et son fils bf ûlent de venger leur outrage, cl partent pour Iç cour. François I" était li Compiègne. L'offense faite à l'un de ses vieux compagnons lui parait demander une réparation éclatante. Il permet à Montlieu de déclarer, en présence de toute la cour, que quiconque a dit qu'il «entretenait un commerce crinoiinel avec sa bellemère en a nltentl par la gorge. Vivoune enhardi par l'opinion qu'il a de sa force, ne craint pas d'a£Brmer qu'il n'a fait que répéter ce qiae Montlieu lui a avoué lui-même. Aussitôt les cartels a^échangent ; les deux champions demandent le combat en champ cIosJ Les ministres du roi pensent qu'il do!) leur être accordé. Plus s^ge qiie ses^ conseillers , François !•' le refusé. La chevalerie qqMl voulait mainteuir n'était plus * ceUe du douzième siècle. U aimait les tournois el les )Outes^ et d^eudait les co^vb^ts judiciaires. Viyonne et Montlieu reçurent en conséquence la

266 HISTOIRB

défeoflcr ex^plresse de TÎder par les armes on ^^ l'éread cjtte le roi attribuait à leur étonrdkerte; François I*' yit^ses ordres' respectés par deux eu* uemis furieux ; mais sa oiort • laissa te ekamf libre à leur haine. VÎTonne , pendant deux m» , aysût «cidiiré le supplice detire regardé par les dames çomBoe uo chevalier déloyal ; il lui tardais de se teuger sur sou adversaire d*ua geure de disgrâce» dont l'amitié de Heauri II» duquel il étaîft le favori» ne pouvait le dédôounager. Le iuhi*veau roi céda à^s vœux et peraait k combat.

Le jour est indiqué ; on ciierche toctt ce qui peut donner un air de magnificence à cet acte .de barbarie. Les deux champions s'épulvmt em frais pour leur armure et pour leur suîjtos. Oat prend parti : si plusieurs courtisans se décident po«r le champion que favorise le roi » le^pl«^ graiid nombre reste fidèle à çefait doiit la. ^aufi« intéresse les dames. De Fiine et de l'autre part, on invoque le secours de Dieu. L'arrogant Vi^ vonne s'est montré bien moins fet^vent que Hooftlieu dans ces pratiques pieuses. C'est le 8e«l présage favorable que l'on conçoive pouree-dsK*^ »ier^

La lice est ouverte h Sawi-Germain» le ro juUh lot ]'547« Les nobles des provinces les pins éhih gdées oui quîtié leurs, donjons ; pour as^ter à ce spectacle si cbiéri de leurs pàr«s» ^ .^kleiir paraissait se renewveliir tropratoemenit Lés bair cous sont remédia par de» (éœjàots^ qiii » loirta»%

DE LA Gfl&VÀfcEBIE. ^67

res^jpqteot yivemeot Tootrage fait à la baronne de Jarofte. Un msttnifi<{ae échafaud est dresêé peur Henri II et pour les princes. Le connétable de Montmorency est jnge du eamp. Le due d'Aii* maie » qui devait être plu^ tard le fameux due de Guise, est parrain de la Châtaigneraie.

Le son des tambours et des trompettes , mêlé k celui des cloches, annonce le combat judiciaire; Vivonne s'avance dans la lice d'un air arrogaiit » MoAtlieu d'un air modeste : tous deux affirment par serment que tetir, cause est juste. , > quUs ne portent point d'armes défendues, et qu'il» n*ont point eu recours à des enchantements. Ua frappent : toute la iorce àt la Châtaigneraie ne peut triompher de Tadresse de Montlieu. Enfin» ixlui-ci pajrait plier $oud les coups de son adversanKé ;* il couvre sa tête de sim bouclier» et décharge deux coups du tran(^faant de son.épée sur le jarret gauche dé Vivonne. On voit tomber ce chevalier ipii avait cru sa victoire infaillible* Sa vie est à la. merci du vainiyiieur » ^ui peut traîner trois fois dans la lice ses; membres mu^ tîlés» MontKeu rougirait d'us^ de ce droit bar- .hare : « Bends-moi mon honneur 1 crie-l-il à son 9 rival, et demande merci-.^ Bien et à ton roi. » .ViViOnoe gafrde un sitenee farouche. Montlieu vient ae j^ter aux pieds de Henri s « Sà*e» je vous f donne mon advervairer lui dit-il, daigneat m^sr . » tim^ homme dei l^ien ; pardonnez aux fa«itea V de nptre jeunesse. Prenezhle». ^e ,- ea çoùsî-

«68 HISTOIAB

» dératioQ de /Votre gicfrieut père qai nous a » nourris tous deux. » Le roi se tait. I^ontlleu retourne vers Yîvonne , mais sahs le menacer dç son épée. Il se prosterne y et répète trois fois y çn se frappant la poitrine avec son gantelet de fer : Domine ', non sum dlgnus ; mais , pendant qu'il prie y YiTonne fait un eJSbrt pour ressaisir son épée , sel^ve sur le, genou» et se tratne jusqu'à son adversaire, a Ne bouge» ou je te tuerai» lui » dit Montlieu. ï> - — <( Tue-moi donc r reprend 9 Yivonne. r> MontUeu le regarde arec compasftîon » fait tomber sa daguette , et » revenant au roi : a Prenez-le» sire» il est vôtre» je vous donne » sa vie , et je demande à Dieu que ce brave che- » valier puisse vous servir dans un jour de ba* r> tdlle » comme je voudrais vous y servir inoî* w même. » Henri se tait encore. Ce second refiis n'ejaQ|)êche point Montlieu d'user de générosité. « Yivonne» mon ancien camarade» dit-il» à son » adversaire, Yivonne » implore toti créateur» et » soyons encore amis. » Il n'en obtient aucune réponse. Le roi cédera- t-il enfin à une nouvelle prière? Montlieu la fait avec toute l'éloquence do cœur. Le rôi se rend, accepte Yîvonne pour sien. Le connétable et les maréchaux réclament l'usage qui accorde le triomphe au vainqueur ; Montlieu le refuse. Henri rembrasse»^t lui dit : « f'^ods avez combattu en Cèsàr et parlé comme }» Aristote. » Le duc d'Aumale veut rendre des «oins au vaincu » et ne peut calmer sa rage. On

DB Là CHE VALERIE. 269

«se relire; la multitude se jette sur la tente où Vivouno avait fait préparer uuffestin maguifiqae pour ses amis, et pille la vaisselle; Dans la coufiance qu'il avait d'obtenic la victoire , « il avait convié, dit Brantôme , ses amis et apies à se trouver à la vue du combat , leur disant : Je vous convie tel Jour à ^mes noces. » Vivonne , honteux de sa défaite, et de ne devoir la vie qu'à la pitié cle son ennemi^ déchira les bandages qu'on avait mis sur sa plaie, qui n'aurait pas été mortelle, et ' mourut Irois jours après. Le duc d'Aumale lui fit ériger un tombeau.

Le combat de Jarnac et de la Châtaigneraie est le dernier qui ait été autorisé en France; mais en Angleterre le dernier eut lieu beaucoup plus tard , sous le règne de Charles P', entre Danald lord Rey, et David Ramsey, écuyer.

L'opinion que les combats judiciaires étaient iiien réellement les jugements de Dieu, allia si loin dans un temps, qu'en matière civile, lorsque les parties ne pouvaient s'accorder, ou que le» juges trouvaient la loi trop obscure, ou ne pouvaient tomber d'accord sur son interprétation , on décidait là question par le combat. On a vu même des couvents 5 des chapitres faire descendre des champion^ en champ clos, pour décider des droits litJgieu|;:^ et terminer des procès que les moines ouïes chanoines avaient à soutenir» Singulière jurisprudence , sans doute , que celle qui se décide à coups d'épée ; mais chaque siècle a

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ses errearê , et si nous rions «njoard^ui de celles de nos pères , nos neveux trouveront aussi dans les nôtres , n'en doutons pas , de quoi rire h leur tour.

Plusieurs fois les conciles et les papes défendirent les duek sous les peines' les plus sévères. Philippe-rk-Ber, par une ordonnancé de i5o5,'' les assimila au crime de lèze-majesté, et les punit comme tels. Mais que peuvent les lois civiles et religieuses contre uti préjugé si fort enraciné? Ce ne sont pas des lois nouvelles qui réprimeront le duel , ce sont des mœurs nouvelles , et la religion seule est capable d'opérer cet heureui changeaient. '

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