‹ Histoire de la chimie (volume 2)Chapitre 15 sur 31 · GC · texte numérisé non relu

GC

Farine ['2).

La finesse de la farine dépend de ccile du tamis ou du bluleau. L'alicà de première qualité , la plus fine de toutes , était reçue dans un bluteau à pores si étroits qu'ils laissaient à peine pisser un fil d'araignée [tanlum aranea transmUtente). Pour obtenir un pain parfaitement blanc , on ajoutait à la farine une espèce de craie blanche, très-douce au toucher, qu'on recuf'illait sur la colline Lcxicogée, située entre Pouzzoles et Na{)les(3). Cette espèce de craie était probablement le carbonate de magnésie, qu'emploient encore aujonrd'liui nos boulangers dans la fabricalion des pains blancs; car la farine, quelque fine et blanche qu'elle soit, ne donne jamais un pain parfaitement blanc.

Ce serait nous éloigner de notre sujetque d'insister sur tous les détails de la panification, art dans lequel les Romains étaient très-avancés. Ce qui nous intéresse ici plus particulièrement, c'est riîistoire du levain, qui joue un rôle vraiment chimique dans la })anification. Voici ce qu'ils nous apprennent à cet égard :

<( On })répàre maintenant le levain {fermentum), dit Pline, avec la farine ordinaire; on en fait une pâle non salée, que l'on fait ruire comme une bouillie, après quoi on l'abandonne jusqu'à ce qu'elle aigrisse. Ordinairement on se dispense de la faire €uire, et on se sert seulement de la matière qui a été gardée de Il veille. On voit par là que la fermentation repose sur un prin-

(1) Pline, XXI. 49.

(2) Le mol farine dérive de/en', qui signifie orijiinaiiement manger; çii'w.je mange, vient Ini-nêmc de jiJia, (;iii d;iiis presque lonlc* les langues orientales signilie bouche; faiine signilic donc nourriture par excellence.

(3) Pdne, xviii, 29.

PREMIERE ÉPOQUE. l 'J'J

cipe aigre [naturam acore fermentcai. ].Leni\\n l'ermenté csl plus sain que le pain non fermenté. »

Le même auteur remarque que le ferment se préparait aulrefois (hins la saison des vendanges, en pétrissant de la farine de millet avec le moût de raisin blanc {muslo albo), et que l'on formait de cette pâte des espèces de trochisques que l'on faisait sécher au soleil. «Celui qui veut s'en servir, ajoute-t-il , les délaye dans de l'eau avec de la fleur de farine, et les ajoute à la farine à pétrir. — Les Grecs estiment que huit onces de levain suffisent pour un boisseau de farine, et Ton prétend que le pain -iùnsi préparé est excellent (1). »

Telle était la préparation du levain ou fermintam proprement dit.

Mais on n'employait pas seulement de la i^âle aigrie jïour faire lever la pâte; on se servait aussi depuis longtemps de la levure de bière dans les Gaules et en Espagne, ainsi que dans tous les pays où l'on fabriquait de la bière. C'est la levure de bière que les Romains appelaient une « écume concrète {spuma concreta ), employée à la place de la pâte aigrie. » C'est à son emploi qu'ils attribuaient la gravide légèreté du pain des Gaulois (2).

Aiuîrïou oUj €ÎextriMe.

On ne lira peut-être pas sans intérêt la manière dont les Romains préparaient leur amylum. Ils faisaient macérer des graines de froment dans de l'eau douce, qu'ils renouvelaient cinq fois par jour. Lorsque ces graines étaient bien amollies, sans cependant avoir contracté de saveur aigre, on les exprimait à travers un linge; la matière ainsi obtenue était étendue sur des hdles enduiles de ferment, et on la laissait dans cet étatçécherau soleil (3).

Voilà ce que les anciens appelaient amylum ou amidon, parce qu'il était préparé sans le secours de la meule (4). C'était, à juger d'après leur préparation, des tablettes de gluten (o). '^

(!) Pline, xv'ii, 26.

(2) Pline, xviii, 12.

(3) Pline, xviii, 17; Dioscoride, ii, 1 ',3 ; Calon , c. lwwii.

(4) De à privatif, et iaûAy), meule.

(5) Comparez Oribase, Collect. meiL, i, 5, t. 1, p. i7, de 1 cûilion gi\co-frança:.se lie M.M. Busseinaker tt Uarenilieri.'.

200 IIISTOIIIE DE LA Clll.MlE.

[.es îles (le Chio et de Crète faisaient un commerce considérable d'amidon, Irès-goûtéà Rome.

I>e quelques produits ré^étauv.

L'olivier était de tous les arbres le plus estimé et en même temps le plus utile. Aussi tous les peuples anciens lui avaientils voué une sorte de culte. L'huile qu'il fournil, à l'aide d'une simple opération mécanique, était d'un usage extrêmement réjtandu dans l'anliquilé.

L'huile iVo)t}phaciu)n était la plus estimée; on la relirait des olives avant qu'elles lussent arrivées à leur parfaile maturité.

On a eu tort de supposer que les Grecs et les Romains n'avaient guère connu d'autre huile que l'huile d'olive; car, à juger par la description qu'ils font (ïwkiki, ils connaissaient certainement V huile de ricin. «Le kiki est un arbre qui se trouve en Egypte et en Espagne ; sa tige ressemble à celle d'une frrula, sa feuille à celle de la vigne ou du platane, son fruit à une grappe de raisin. » Ces caractères, indiqués par Dioscoride, Pline et Théophraste, s'appliquent parfaitement à notre ricin (I). D'ailleurs Pline ajoute que le kiki des Grecs est appelé r/fmi/.s par les Romains, à cause de la ressemblance d'un insecte de ce nom avec la graine du végétal (2). Il est bon d'ajouter que le ricin ( li. palmachrisli) , que Pline décrit comme étant un arbre , parvient en Egypte et dans les climats chauds à des dimensions considérables; que c'est une véritable plante vivace , ligneuse, qui, transplantée dans nos climats, se dépouille en quelque sorte de sa nature, et devient une plante annuelle.

On se procurait l'huile de ricin par deux procédés différents : 1" par la pression; 2° par la décantation, en faisant digérer la graine dans de l'eau bouillante. Cette huile était employée, ainsi qu'elle l'est encore aujourd'hui, comme un moyen d'éclairage {luccrnis utile], et en médecine comme un purgalif(3).

(1) Dioscoride, iv, I6i ; Pline xv, 7 ; Tliéoplirasle, llist. plan/., i, 18.

(2) Le hihaïon, sous lequel sabiilait le prophole Jouas, était très-probablcuieiil uu ii( in.

(3) Dio^corille, iv, 1 04 ; l'Iini', x v, 7, el xxiii, 4 ; Uioiioi e de Sic, i, 34 ; Iloroiiote, II, 9?.

PREMIÈRE LPOQUE. 201

Après riiuile de ricin vient l'huile d'amande, appelée ???^/opium. On la préparait ordinairement avec des amandes desséthées, pilées, et arrosées d'eau. Cette huile ainsi préparée devait avoir, à cause de la présence de l'acide cyanhydrique, des propriétés vénéneuses; c'est peut-être ce qui lui a valu le nom à'après-i'opium {melophim).

A ces huiles il faut encore ajouter Vhuile de noix, nommée curyhw)) (1), et l'huile de poisson.

Huiles essentielles. — Les anciens connaissaient un grand nombre d'huiles essentielles , dont quelques-unes seulement se trouvaient à l'état de pureté ; car leurs huiles factices ( olea faciiiia) étaient plutôt des solutions d'essences dans les huiles grasses ; ils les obtenaient particulièrement en faisant macérer des plantes aromatiques dans Thuile d'oliv-e. C'est ainsi qu'ils préparaient les huiles de myrte i:2;, de roseau aromatique {calai/ius aroma(icus), d'iris, de cardamome , de mélilot, de nard gaulois, de marjolaine, d'aunée,decinnamome, de rose, dejusquiame(3), de lupin, de narcisse, de sésame, de lis, de troène.

Toutes ces huiles, que Pline dit fort bien être composées d'un svc odorant ( essence) et d'un excipient (matière grasse ), étaient employées dans la parfumerie, qui constituait une branche d'industrie très-importante dans l'antiquité. Plusieurs villes , comme Capoue, Préncste, Corinthe, Rhodes, Mendès en Egypte, s'étaient, sous ce rapport, acquis une grande renommée. L'usage des parfums, originaires de la Perse, était alors bien plus rép'andu qu'il ne l'est aujourd'hui; les Romains le regardaient comme un des plus honnêtes plaisirs de la vie {inler honestissima vitx bona admissa est) (4).

Presque toutes ces huiles étaient colorées avec du vermillon ou de l'orcanette , afin de réjouir la vue en môme temps que l'odorat. Unies conservait dans des vaisseaux bien fermés, etài'abri de la chaleur.

Il faut que l'amour des parfums ait été poussé bien loin chez les Romains, pour que les aigles de leurs armées redoutables fussent parfumées les jours de réjcjuissances publiques (o).

(1) Uioscoride, i, 41.

(2) Dioscoride, i, 4S; Pline, xv, 7.

(3) Dioscoride, i, 42; l'iiue, wiii, 4. ('ij Fliiie, xni, 2.

(ô) Pline, XII, 4.

i/liiiilc (le citron cl celle tic laurier étaient des essences pures, obtenues direclcnieut et sans l'intermédiaire d'une huile grasse (1). L'huile nommée f/lvcine ou (jkiicine était préparée en traitant l'huile d'olive avec du moùl de raisin, à une température peu élevée.

L'huile des semences de raifort {e ruphani semine) était principalement fabriquée en Egypte (2).

Mais, de toutes ces huiles, celle qui nous intéresse le plus sous le point de vue de l'histoire de la chimie, c'était le pisséléon ou l'huile de térébenthine, préparée avec la résine de cèdre ou de pin.

C'est là une des premières substances qu'on ait obtenues à l'aide d'un procédé distillatoire extrêmement curieux, et qui prouve combien l'esprit humain est habile à faire varier les moyens pour arriver au même but.

Voici ce procédé, tel que nous le décrit Pline : « On allume du feu sous le pot qui contient la résine ; la vapeur (halilus) s'élève et se condense dans de la laine qu'on étend sur l'ouverture du pot où l'on fait cuire la résine. L'opération étant terminée, on exprime la laine ainsi imprégnée d'huile. C'est celte huile qu'on appelle pissinum ou pisséléon (3). »

Quelque imparfait que soit ce procédé, il mérite néanmoins d'être médité : un pot servait de cornue, et un bouchon de laine de récipient. Combien de tentatives n'a-t-il pas fallu avant de songer à foire communiquer la cornue avec le récipient à l'aide d'un tuyau ou d'un tube, une chose qui nous paraît aujourd'hui la plus simple du monde! Tout cela paraît simple aujourd'hui parce que nous n'avons pas eu la peine de l'inventer. C'est une de ces erreurs de perspective intellectuelle que nous aurons plus d'une fois l'occasion de signaler.

On préparait celte huile principalement dans le pays de Bruttium et dans la ville de Colophon en Grèce. Le résidu était appelé poix {[lix), ou poix de Colophon. De là l'origine du nom

(1) Pline, XV, 7.

(2) V\mc, ibid.

(3) Pline, XV, 7. Comp. Sciibonius Largus, ro»!;)o.«., 40 : Florem p'icis ciulem oppello, qtidcl excipHur duni ea coquïiur, lana sitperposita ejus vopori. C'ompar. iiéuè<\ue.,Aat.qt(œs(.,iu, 24 : Faccresolcmus draconcs et miiiaria et complures formas in quibus are lenui fislulas siruimns per déclive circiiindalas. — C'e^t à tort que Duiens a voulu voi;- clans ces paroles Va description d'un ai pareil dislillafoire. — Mhiinè*!, Deipnos., w, p. 48^; Vitnivi', vu, 8.

moderne de colophane, appliqué au résidu de la distillalion de l'essence de térébenthine.

La plus estimée de toutes les résines était fourçie par les térébinthes {icrchinthi) de l'Orient (de Syrie et de Chypre). La résine provenant du cèdre, du cyprès, du pin, était moins estimée. « Toute résine, observe Pline, se dissout dans l'huile {résina omnis dissolvitur oleo) (i). »

Le procédé distillatoire que nous venons d'indiquer, et dont Pline ne prétend nullement être l'inventeur (ce qui en fait remonter la découverte à plus de deux mille ans), rappelle le passage suivant d'Alexandre Aphrodisie, déjà signalé par Alex, de Humboldt : «On rend, y est-il dit, l'eau de mer potable en la vaporisant dans des vases placés sur le feu , et en recevant la vapeur condensée sur des couvercles (récipients?)». Le célèbre commentateur d'Arislote ajoute qu'on peut traiter de la même manière le vin et d'autres liquides (2).

Alexandre d'Aphrodisie vivait au troisième siècle, c'est-à-dire environ cent cinquante ans après Pline le naturaliste (3).

Nous verrons plus bas Zosime, le Panopolitain , donner le premier la description exacte et détaillée de l'appareil de la distillation.

^uc (le grenade.

L'écorce et les baies de grenade renferment une quantité considérable de tannin. C'est du suc de l'écorce et des baies de grenade que se servaient les anciens pour tanner le cuir. Cet usage fît appeler la grenade malicoriinn , pomme aux tanneurs (-4).

L'infusion d'écorce et de racine de grenade était , comme

(I) Pline, XIV, 25.

r,\) Quidquid ex ipsis cvapcraus in opeicuUs colligUnr. — Vinum et alla qiix httmorcm avl succiim hahcnt otqtie évaporant, ex transmutatione rursîis vaporis in /niviidvm, aqua fiunt. Alex. Aplirodis., iti Meicorolog. Arislor. Comnient., lil). i|, coin. 1j, |i. 19 verso, edit. Piccoloinini ; \eiieli:s, jn 4", 1548.

(3 Voyez noire arliclc Alexandre d'Ap/irodisie, dans la Biographie générale.

(4) CeUe, ii, 33 ; Pline, x\ii;, 4C; xxiv, 57.

aujourd'hui, employée dans le traitement des hémorrhagies, do ladyssenteric et du ténia. En taisant bouillir l'écorce et la racine de grenade jusqu'à consistance de miel, on préparait un extrait aqueux qui servait aux mêmes usages (1).

La noix de galle était également employée pour tanner le cuir. Les anciens savaient que ces excroissances des feuilles du chêne sont dues à des piqûres d'insectes; car Pline rapporte que, dans les petites boules qui se développent sur les feuilles du chêne, il s'engendre de petits moucherons {culices nascitntur) (-2).

Nous avons déjà dit que la noix de galle était employée comme réactif de Valrament ou vitriol de fer. Mais il ne paraît pas que Li liqueur noire qui résulte de la combinaison du suc de la noix de galle (acide tannique) avec ce sel de fer, et qui n'est autre chose que l'encre, ait été aussi généralement employée qu'elle l'est aujourd'hui.

§70. Encres. — Encre sympathique.

Uatramentinn librnriuin était une espèce d'encre de Chine , dont Dioscoride nous a laissé la formule (3).

Ovide enseigne aux filles un moyen de tromper la vigilance des gardiens qui cherchent à intercepter leur correspondance amoureuse; ce moyen consiste à tracer les lettres avec du lait fiais, et aies rendre lisibles avec de la poussière de charbon (4). Le jjoëte Ausone propose à Paulinus(5j le môme moyen, qui réussit en effet lorsque le lait n'est pas privé du corps gras ( beurre) qu'il contient. 11 y a là une simple action mécanique, consistant dans l'adhérence de la poussière de charbon au corps gras du lait. Dans les différentes espèces d'encre sympathique modernes,

(1) Pline, xxiii, 57.

(2) l'Iine, xm, 9 el 10.

(3) Dioscoride, v, ls3, IU^\ [AeÀavo; : trois onces de noir de fumée pour une once de gomme.

(i) /Je Arte amandi, iib. m, v, C29 :

Tula (iiio(iiie esl, fallitque oculos e lacté reccnti Litera : caibonis puivere tan^e ; leges.

(.)) Ausone, Eplst., xxiii, v. 21. Comp. Tlinc, xiviii, 18, qui propose la cendie à la place de la poussière de ciiaibon.

il y a , au contraire , une action chimique : il se produit une combinaison noire de l'hydrogène sulfuré avec la solution d'un sel de plomb ou de fer.

Sucs de paTot, de laitue, de flg^uier.

C'est à tort qu'on a contesté aux anciens la connaissance de l'opium. L'opium et ses propriétés étaient cpnnus depuis fort longtemps. Qu'était-ce que Vopion, ]e meconion, \e dincocHon?

«Le pavot noir {p. nir/rum) donne un suc qui provoque le sommeil, et qui, à plus haute dose, occasionne la mort. Ce qu'on appelle opion s'obtient de la manière suivante : On fait, au milieu de la journée et par un temps sec, des incisions longitudinales sur la tête du pavot; il faut avoir soin que ces incisions ne soient pas trop profondes. Le suc qui s'en écoule ne tarde pas à s'épaissir; lorsqu'il est sec, on l'enlève avec l'ongle, on le pile , et on le réduit en trochisques [pastillos). On reconnaît l'opium à son odeur forte et vireuse ; étant allumé, il donne une flamme claire et brillante : c'est ce qui distingue le véritable opium de l'opium falsifié , qui s'enQamme plus difficilement et s'éteint plus vite. On s'assure encore de sa bonté en l'exposant aux rayons ardents du soleil; car alors le vrai opium se liquéfie de manière à prendre l'aspect d'un suc nouvellement découlé de l'arbre. L'opium est le plus souvent falsifié avec du suc de laitue. »

Voilà, en résumé, ce que Dioscoridc et Pline nous apprennent sur l'opium, qui est bien, à n'en pas douter, celui de nos officines (1).

Le wrco?i/o/i des anciens n'est point noire opium; il suffit d'entendre Pline. « Le liquide, dit-il, provenant de la décoction des feuilles et des têtes de pavot dans l'eau , s'appelle meconium. Il a bien moins de force que l'opium {multum opio ignavlor). » (Pline, XX, 18.)

Il est impossible de définir plus clairement le meconium.

uLediacode (2) se fait, ajoute-t-il, de la manière suivante :

(I) Dioscoride, îv, C5 ; Pline, \x, 76.

(?.) Diaco^/e signifie WllénxW'm&ni par des télés de pavo\5'.7. xwoîîcov. Coinp. Galien,K:.Tà lônouç, c. 2.

Prenez cent vingt tètes de pavot sauvage {p sylresfris), Un[csles macérer deux jours dans (rois sextaires d'eau de pluie; puis faites-les bouillir dans la même eau. Passez la décoction à travers un linge; reprenez la colalure avec du miel, et évaporezla jusqu'à réduction de moitié. » (Pline , xx, 78. ) — C'est là à peu près notre s\ro\) diacode , dans lequel le sucre remj)lace le miel.

La culture des pavots était, dès les temps antiques, particulièrement en faveur chez les Romains. On se rai)pelle que Tarquin le Superbe, pour toute réponse aux ambassadeurs que son fils lui avait envoyés, fittomber, en leur présence, les iètcs de pavots de son jardin (1).

L'emploi de l'opium, dont on faisait un grand eonmicrce à Alexandrie, fut le sujet de vives discussions parmi les médecins de l'antiquité. Érasistrate et Diagoras le proscrivaient, il va plus de vingt siècles, comme vénéneux {morliferum] et nuisible à la vue [qiioniam visiii noceret) (2).

Il est bon de rappeler que les auteurs anciens nous citent plusieurs cas d'empoisonnement par l'opium. Ce fut avec ce moyen que Cécina, un des ancêtres de JMécène, se tua de désespoir.

Sjiic de laitue et de iig'iiMer.

(( Le suc de la laitue sauvage ( lacluca sylvatica) est blanc , et jouit à peu près des mêmes propriétés que celui du pavot; on le recueille en incisant la tige de la plante à l'époque des moissons. Cç sue est rafraîchissant et narcotique. » (Pline, XX, 7.)

Le suc de figuier cultivé, du figuier sauvage [caprificus ) et du sycomore,ctait préconisé pour la guérison d'un grand nombre de maladies, et comme antidote des poisons animaux. « Le suc du figuier, remarque Pline, fait cailler le lait, comme fc-rail le vinaigre (3). »

(1) Pline, MX, 53.

{").) Dioscoiide, iv, 03; Pline, xx, 7G.

(;'.) Pline, xxiii, G'i: ColiiiiioHe, vu, 8; Dio^coiiile, i, IS3.

D'après Varron, on faisait le fromage en coagulant le lait avec du vinaigre et du suc de figuier (1).

Papier (charta).

Varron nous apprend que le premier papier de papyrus fut fabriqué quelque temps après les conquêtes d'Alexandre le Grand, dans la ville nouvellement fondée d'Alexandrie (2). On considérait dans le papier son format, son épaisseur, sa blancheur, et son aspect lisse et uni. Les bandes de papyrus, disposées en forme de croix, étaient collées avec de la farine bouillie dans de l'eau acidulée de vinaigre. Le papier étant collé, on l'amincissait en le battant avec un marteau, ensuite on le le soumettait de nouveau au collage. Enfjn, après l'avoir mis à la presse pour le dérider, on le battait de nouveau avec un marteau pour l'étendre et le rendre uni.

c. Tel est, ajoute Pline qui nous donne ces détails , le papier sur lequel sont écrits les ouvrages de Cicéron, d'Auguste et de Virgiie, que j'ai souvent sous les yeux (3). »

Ciomnies.

La gomme étant un produit naturel de certains arbres, il n'est pas étonnant que les anciens aient connu à peu près toutes les espèces de gommes que nous connaissons aujourd'hui. La gomme {r/ummi, xoai7.i) provenant de Vacanihos d'Egypte était préférée à toutes les autres (4). Or Vacanihos, dont le fruit était, comme la noix de galle, employé pour tanner les peaux, ne pouvait être qu'une espèce d'acacia; et la gomme qu'il produit était notre gomme arabique. « Elle est, dit Pline, sans aucun mélange d'écorce, et s'attache aux dents quand on la mâche; une livre dJ cette gomme se ven^ trois deniers romains (o). »

(1) Vanoii, de Re ruslka, ii, 9.

(2) Pline, MU, 21.

(.'i) Pline, XIII, 2G.

(4)Tiiéoi>liiaste, i/«^. p/rtH^, iv,2; Dioscoiide, ni, 15; Pline, xiii, 20. (o) Pline , xin, 20. Environ 1 tV. 20 cent, de notre monnaie.

On connaissait, en ontre, les f5omn:ies de l'amandier, du cerisier et (lu prunier. Cette dernière était la moins estimée. La sarcocolle, distillant d'une espèce d'arbre indéterminée, était employée dans la peinture {{).

l<ig^neux. — I^în. — Coton. — Tissus inconibustlblos.

Le lin n'était pas seulement cultivé en Egypte, mais encore dans les Gaules et dans la Germanie, chez des nations que les Romains regardaient comme des sauvages. Dans les pays liverains du Pô, on fabriquait des étoffes de lin d'une finesse extrême. « Le fil , dit Pline, en est aussi fin que celui d'une araignée (:2). ))

Les tiges de lin ont besoin, avant d'être employées, d'une sorte de préparation, connue sous le nom de rouissage. A cet effet , on laisse macérer le lin, qu'on vient d'arracher du sol , au fond d'une eau stagnante. Ce procédé était également pratiqué par les anciens, qui jugeaient le lin suffisamment roui, lorsque son écorce était devenue plus lâche [membrana laxatior). En général, pour tout ce qui concerne les arts et l'industrie, dépendant plus ou moins de la chimie, on était plus avancé dans l'antiquité qu'au moyen âge.

Lesvoiles des naviresetles draperies des théâtres étaient de lin. Jules César, élevé à la dictature, fit couvrir de toiles de lin le grand Forum de Rome, ainsi que la rue Sacrée, qui allait de son palais au Capitole (3).

L'étoupe {stupa) servait à faire des mèches qu'on imprégnait d'huile de noix ou d'huile de ricin.

Le yussipion ou le xtjlon des Grecs, qui provenait d'un fruit de la grosseur d'une aveline, était évidemment le coton (i). C'étaient (les étoffes de coton, appelées ^////«cs-, qui composaient les vêtements des prêtres de l'Egypte, parce qu'elles étaient plus blanches et plus douces que celles de lin.

(1) Pline, xnr, 30.

(2) Pline, MX, 1 et suiv.

(3) Pline, xix, 2.

(4) Parvus est, similemque harhalx nucis defcrl traclum , cujus ex iiiler'iore bombyce lanugo nelur. Pline, ibid.

Le ligneux du spartum et duschoinos était employé pour faire des matelas (strata), des chaussures (ca/c^amma), des cordages, et des habits grossiers pour les pâtres. Le spartum était une espèce de genêt [genisla scoparia ? )\ et les cordes qu'on en faisait se nommaient en grec xaar,Xo'., cameli, que les traducteurs du Nouveau Testament ont rendu \inv chameaux.

Le AT//omos était une sorte de jonc, semblable ^u. pliurmium tenax, dont on relire aujourd'hui une espèce de lin, appelé lin de la Nouvelle-Hollande.

Saint Clément d'Alexandrie connaissait le ver à soie {bombyx) et les tissus de soie : il en donne la description dans ses Stromates (1).

Tissus incombuxtibles. — En quoi consistaient ces étoffes dont on enveloppait les cadavres des rois, au moment de les brûler, afin que leurs cendres ne se mêlassent pas avec celles du bûcher? Qu'était-ce que ce lin incombustible avec lequel les patriciens de Rome faisaient fabriquer des nappes, qu'après le repas ils jetaient au feu pour les blanchir?

Ce lin incombustible était ce que nous appelons aujourd'hui amiante ou asbeste. Ce nom qui signifie, par métonymie, incombustible, lui est venu des Grecs. C'est la substance que les alchimistes, qui ne voyaient partout que du merveilleux, appelaient lin vif ou. laine de salamandre, parce que, d'après leurs idées, la salamandre était à l'épreuve du feu.

On sait que l'asbeste est une substance minérale que l'on trouve dans beaucoup de mines d'Allemagne et d'Angleterre.

Les architectes grecs et romains paraissaient avoir connu le moyen de rendre le bois de construction réfractaire au feu, en le trempant dans des solutions de sels alcalins et alumineux.

Aulu-Gelle raconte que Sylla, assiégeant le Pirée, ne put, malgré tous ses efforts, parvenir à brûler une tour en bois construite par Archélaûs. Il se trouva que le bois de celte tour était recouvert d'alun (2).

(1} Clemciitis Alexandr. Opéra, éd. Dan. Heins. ( IGlO, Ln^d. L-at. ), lib. i, p. 148.

(2) Aulu-Gelle, Aoctes nlllciv, \v, i. Oinnetn maleriam o'jltverat alumine , quod S'jlla Clique mililes admirabanlur.

IIIST. DE L\ r.IUMIR. — T. I. 14

Charbon.

Le charbon employé par les forgerons ou les fondeurs était du charbon de chêne, qui passait pour donner plus de chaleur que celui do toute autre espèce de bois. Le charbon était préparé en grand parla méthode que nousemployonsencoreaujourd'hni. Seulement les meules, au lieu d'être recouvertes de gazon , étaient recouvertes d'une couche compacte d'argile ou de plâtre, qu'on avait soin de percer en plusieurs endroits pour laisser. échaj)per la fumée (1).

L'agaric du saule et les feuilles sèches servaient d'excipient au feu, ou d'amadou, que les Romains appelaient [ornes, d'où notre expression de fomenter.

D'après la doctrine des anciens, qui rappelle le phlogistique de Stahl, les charbons ainsi que le bois fournissaient une quantité de chaleur proportionnelle au principe de chaleur qu'ils étaient supposés contenir. Or, le bois de chêne, étant regardé comme le plus riche en matière ignée, devait aussi donner le plus de chaleur.

Si les alchimistes avaient raisonné comme les Grecs et les Romains, ils ne se seraient pas fourvoyés.

Embanmeiuent. — Conserration des frnits.

L'expression de Tapi/iûsiv, dont se servaient les Grecs, signifie à la fois saler ei embaumer. On attribuait depuis longtemps au sel la propriété de préserver les substances animales de la putréfaction (2). Dion et Plutarque racontent que Pharnace envoya à Pompée le corps de Milhridate, conservé dans de l'eau salée. Plutarque ajoute que le visage n'était plus reconnaissable, parce qu'on avait oublié de retirer le cerveau (3). Suivant Eunape, qui

(1) Pline, XVI, 8.

(2) Pline, lib. xxxi, 45. Salis nn/iira — corpora siccans, defuncla et'iaina putrescendo rindicans,ut durent ila pcr sœcxila, Isidore, Orig., lib. xm, c. 2,. répèle la même chose. Sexlus Knipiiiciis, in Pijrrhon. hypotypos. cap. 24.

(.3) Dion Cassius, xxxvii, 14. Pliitar(iiio, VUa Pomp.

vivait au iv^ siècle, il y avait une secte de religieux dont l'occupation consistait à embaumer, dans une saumure, les têtes des martyrs (1).

Le même procédé était employé pour conserver certains animaux comme objets de curiosité (■2).

Après les sels alcalins, le miel et la cire étaient réputés conmie préservatifs de la putréfaction. Les Assyriens enduisaient les morts de miel et de cire (3;. Les corps d'Agésipolis, d'Agésilas, d'Aristolas et d'Alexandre le Grand furent embaumés de cette manière (4). Le corps de l'empereur Justin fut embaumé avec du miel mélangé de substances aromatiques.

Les anciens faisaient confire les fruits dans du miel; c'étaient des conserves analogues à nos confitures sucrées.

Tous les procédés de conservation mis en usage parles anciens avaient pour but de prévenir, autant que possible, l'accès et l'influence de l'air, comme s'ils avaient entrevu que cet agent contient un principe éminemment propre à hâter la fermentation et la putréfaction des substances végétales et animales. Spiramen— tum omne adimendum,à\%2AQX\\. les Romains, comme nous dirions aujourd'hui : Evitez le contact de l'oxygène.

C'est conformément à ce principe que, pour conserver les pommes et les grenades, ils les recouvraient d'une couche de cire ou de résine. Ils conservaient les raisins, ainsi que beaucoup d'autres fruits, dans des vases d'argile exactement fermés et enfouis dans du sable à plusieurs pieds de profondeur. C'était là la méthode indiquée jjar Yarron (5). Dans d'autres cas, ils faisaient bouillir les substances fermentescibles dans l'eau, avant de les enfermer dans des vases; c'était un assez bon moyen de prévenir la fermentation (6).

Les olives vertes se conservaient dans une solution de sel marin, ou dans une espèce de saumure qu'on emploie encore aujourd'hui dans le même but.

(1) Eiinape, in Mt'is Philos. Comp. Siegeberf, in Actis S. Gniberli, cap. 6.

(2l Vanon, de Re rustica, u, 4. Pline , tu, 3. Plil 'gon Ti ailian., de Mtrabil. , pag. 3'i, 35. Geopon., mx, cap. 9. Pliiiostorgiu.s, ^i5^on« ecclesast.. Gênes, 1G43, 4, |). 41.

(3) Strabon, xvi, p. 1082.

(4) Xenopi)., Hisl. Grsec., v, p. 38i. Diod. de Sicile, lib. xv. JosèpIi\ A7itiq. Jîtf/.jMV, 13. Stace, Sylv., m, 2.

(5) Pline, XT, 3i.

(6) Ce moyen rappelle la mélliode d'.Appert, employée de nos jours

Oilufs.

Le jaune et le blanc de l'œuf avaient de nombreux usages en médecine. Un connaissait depuis longtemps la propriété qu'ont les œufs de noircir la vaisselle d'argent; mais c'est de nos jours seulement que nous savons pourquoi : cette propriété est due au soufre qui entre dans la composition de l'œuf et qui, en se cond)inant avec le métal, forme un sulfure noir.

Les anciens savaient que la coquille d'œuf ainsi que les coquilles d'huîtres donnent de la chaux. Ils faisaient même, avec du blanc (Vœuf et de la chaux vive, une espèce de mastic pour luter le verre (I). Ce lut était employé, jusque dans les temps modernes, pour fermer exactement les vaisseaux dans les opérations chimiques.

Lait.

La coagulation du lait par les sucs acides, et particulièrement par le vinaigre, est une des observations les plus anciennes qu'on ait faites sur ce liquide nourricier. Les Grecs et les Romains employaient, comme on le fait de nos jours, la caillette (cougulum) ou l'estomac des ruminants pour faire cailler le lait, c'est-à-dire pour séparer le caséum du pelit-lait.

Le lait de vache et le lait de chèvre étaient le plus communément employés pour la confection du beurre et du fromage. Quant au lait d'ânesse, sa réputation comme remède et comme moyen hygiénique paraît remonter à une époque assez reculée. Il était surtout prescrit, comme il l'est encore aujourd'hui, aux poitrinaires. On raconte que la femme de Néron se baignait dans du lait d'ânesse, et qu'elle menait, dans ses voyages, cinq cents ânesses à sa suite.

Le petit-lait n'était pas une boisson du goût des Romains; ils ne l'estimaient bonne que pour les barbares.

(1) Pline, xxi\, n.

PllEJUEllE EPOQUE. 213

Le beurre était employé aux mêmes usages que l'huile ; mais il servait, surtout à Rome, à oindre les enfants.

Les fromages étaient un mets très-recherché sur la table des Homains. Les fromages de Nîmes [ISemausus] et des Alpes étaient particulièrement recherchés. C'est avec le fromage des Alpes que l'empereur Anlonin Pie se donna une indigestion qui lui coûta la vie.

Pour donner aux fromages un goût qui plaisait alors aux gourmets (le goût et le costume sont une affaire de mode), on les exposait à l'action de la fumée des plantes aromatiques. Cette pratique était surtout mise en usage par les Gaulois, les fournisseurs privilégiés de la table des patriciens.

« Le fromage, dit Pline, prend en vieillissant un goût de sel, bien qu'on n'y en ait pas mis. Mais si on lelaisset rem.per dans du vinaigre, il reprend son premier goût (1). »

Ce fait s'explique. Le fromage développe, à mesure qu'il vieillit, beaucoup d'ammoniaque, qui, étant neutralisée par le vinaigre, doit, à peu de chose près, rendre au fromage son premier goût. C'est donc un moyen chimique qu'employaient ici les anciens : ils saturaient une base alcaline par un acide. Voilà comment les faits précèdent les théories.

Le fromage au vinaigre paraît avoir été fort du goût des Grecs et des Romains, dont la cuisine ne flatterait guère aujourd'hui le palais de nos gourmets, du moins à en juger d'après la composition du îa^menxmyma, espèce de ragoût dont parle Athénée (2). En voici la recette ; poulet etintestins hachés, mélangés avec du sang, avec du vinaigre, avec du fromage grillé, et assaisonnés de cumin, de thym, de coriandre, d'oignons brûlés, de raisins secs, de miel et de grains de grenades. — Il faut avouer que, si les anciens ne se brûlaient pas l'estomac avec de l'eau-de-vie , ils le cautérisaient avec des épices, dont ils faisaient un grand usage.

Poisons.

C'est une vérité triste à confesser, que les vices de l'homme sont un des principaux stimulants du progrès. Combien de dé-

(1) Pline, XI, 9f. et siiiv.

(2) Deipn., xvi, 93.

couvertes ne devons-nous pas ù la fraude, h. la cupidité, aux crimes des empoisonneurs et des faux-monnayeurs ?

N'est-ce pas vraiment humiliant de voir les plus mauvaises passions de l'humanité servir en quelque sorte d'engrais h l'une de nos plus belles sciences?

K La connaissance des poisons est aussi ancienne que le crime de l'empoisonnement, ce qui revient à dire qu'il est impossible d'en fixer l'époque.

Soit par respect j)0ur la morale, soit par obéissance aux lois établies, les auteurs anciens s'ét;iient imposé le silence le plus absolu sur la matière toxicologique, témoin le serment d'IIippocrate, qu'on Taisait autrefois prononcer dans toutes les facultés de médecine de l'Eurofie. C'est probablement ce qui explique pourquoi l'histoire nous apprend si peu de chose sur la préparation des poisons.

Galien, dans son Traité des antidotes, dit que les seuls auteurs qui aient osé s'étendre sur les poisons, sont Orphée, surnommé le Théologue (0soX6yo<;), Horus, Mendésius le Jeune, Héliodore d'Athènes, Arate et quelques autres (1). Malgré sa remarque, « qu'il est imprudent de traiter des poisons et d'en faire connaître la composition au vulgaire qui pourrait en profiter pour commettre des crimes , » il ne se fait pas de scrupule d'indiquer une série de substances réputées vénéneuses, et qui se retrouvent dans Nicandre et dans Dioscoride.

Aucun des auteurs mentionnés par Galien n'est arrivé jusqu'à nous. Piirmi les écrits d'Arate qui nous restent, il ne se trouve pas de traité sur les poisons. Quant à l'auteur du poëme llepl XiOcûv {sur les pierres), il ne parait appartenir qu'aux premiers siècles de l'ère chrétienne, époque à laquelle on rencontre une multitude d'écrits pseudonymes, des traités sur la pierre philosophale, attribués à Platon, à Aristote, etc.

Idée du poëme nspiXîOojv. — Théodamas, fils de Priame, expose à Orphée les propriétés des pierres, et surtout leur vertu contre la morsure des serpents venimeux. II cite comme remèdes la topaze, l'opale, le jaspe, la lépidote, la chrysolithe, l'aimant, le rubis, l'émeraude, etc. Au milieu de ce récit, le poëte intercale plusieurs anecdotes concernant la famille de Laomédon et les rois de Troie. Le dialecte est ionien, et imite assez maladroitement le langage d'Homère.

(l) C.dlien, De anlicL, u, 7.

Deux raisons démontrent surtout que l'auteur de ce poëme n'est point Orphée : 1" Orphée vivait, selon les traditions mythologiques, longtemps avant la guerre de Troie; il lui aurait donc été impossible de parler d'Ulysse, d'Hector, et de tous ces héros de la guerre de Troie, comme le fait notre pseudonyme; 2" le supplice des magiciens dont parle l'auteur (vers 73-74). Avant le règne de Constantin, il n'existe aucune loi infligeant la peine capitale à ceux qui s'étaient adonnés à la magie, à la divination ou aux sortilèges (1). Cette circonstance permet de fixer l'époque à laquelle aura vécu notre Pseudorphée. Aucun auteur n'avait fait mention de ce poëme avant Jean Tzctzès et le grammairien Démétrius Moschus , qui tous deux vivaient vers le xii*^ siècle de notre ère (2).

L'auteur le plus ancien qui nous ait laissé quelques détails sur l'histoire des poisons, c'est iSicandre de Colophon; il vivait entre 201 et 138 avant l'ère chrétienne (3).

Lorsqu'on compare entre eux Nicandre , Dioscoride, Pline, Galien, Paul d'Égine, relativement à ce qu'ils nous apprennent des poisons, on incline à penser qu'ils se sont copiés les uns et les autres, ou qu'ils ont tous puisé aux mêmes sources.

Voici d'abord ce que nous apprend Dioscoride :

«Si les poisons, dit-il, sont nombreux en espèces, leur action est assez uniforme. Aussi leur oppose-t-on à tous à peu près les mêmes remèdes. » Dioscoride donne ensuite l'énumération assez exacte des symptômes de l'empoisonnement. De là il ar rive à conclure qu'il est difficile de trouver un symptôme exclu-

(1) Ce fut l'ail 357 qu'apparut un éilit de Constantin, De Diagis suppiicio capitis feriuHclis, v. Cod. Tlieod., ix., lit. xvui, ô -. Suppiicio capilis fciialur quicunqiie j assis nostris obsequium denegavit. Sont ensuite signalés à la \indicte de la loi : Choldai et magi et cœteri qiios maleficos oh fachiorum magriiludiuem vulgus appellat. — La religion chrétienne venait d'être déclarée religion d'Étal, en remplacement du paganisme qui avait laissé les magiciens et les sorciers parlailement libres. Longtemps persécutée, elle devint à son tour persécutr'ce. Voilà comment le christianisme s'éloigna de sa vraie source.

(2) Voy. llcpl /iflwv, éd. Jo. Math. Gesner, ciim notis Th. Tyrwhitt., Londini, 1781, 8. C'est ainsi que tombe i'afiiimation de M. Rognelta, |)rétendant que l'auteur du puéme IIspl ).i6wv élait antérieur à Homère. [Mém. sur l'empoisonnement pav C arsenic ; Paris, 1840, 8.)

(3) Nicandri Colophonii Theriaca, id est besdarum venenis, etc., éd. Gottlob Schneider; Lips., 1815, 8. — JNicandri Alexipharmaca, ed, G. Schneider; Halle, 1792, 8.

■^K» lUSmillE DE LA CIllMIi:.

sivement propre à tel ou loi poison (i). Il avoue même que plusieurs de ces symptômes sont communs à des maladies qui ne sont pas, à vrai dire, îles em[)oisonnements. Il divise ensuite implicitement les poisons en ceux qui luent prompteraent, et en ceux dont l'action est plus lenle, et qui occasionnent souvent des maladies de longue durée.

Après ces idées, qui sont pour la plupart exactes, l'auteur aborde la question du traitement. Ici tous les auteurs s'accordent h dire que le premier moyen qu'on doit employer dans un cas d'empoisonnement, c'est de chercher à expulser le poison j)ar la voie la plus courte. Et, à cet effet, ils conseillaient de provoquer immédiatement le vomissement avec de l'huile tiède, seule ou mélangée avec de l'eau ^}. « Si l'on a pas d'huile sous la main, on donne, ajoute Dioscoride, du beurre dans de l'eau tiède, ou une décoction de mauve, de graine de lin, de semence d'orties, etc. Ces substances ont l'avantage de chasser le poison, non-seulement par la bouche, mais encore parles selles, et d'amortir par là l'action corrosive (hi poison. »

Nicandre ajoute à ces moyens, comme ayant la même action , l'huile d'olive , le lait , une lessive chaude de cendres de sarments, des noyaux de pêches écrasés dans de l'huile blanche.

Après le vomissement, on donnait ordinairement à boire une infusioiT de plantes aromatiques, du vieux vin, de l'hydroniel contenant du nitre pilé, etc. Après l'exposé de ces idées, qu'on peut considérer comme la base de la toxicologie ancienne, Dioscoride, et, après lui, Galien, donnent la liste suivante des substances vénéneuses ou réputées telles.

A. Poisons tirés du règne animal. ,

Cantharides. — Dioscoride décrit fort bien les troubles que ce poison détermine dans l'appareil génito-urinaire. Les observateurs modernes n'ont fait, sous ce rapport, que développer les idées des médecins anciens.

Bupreste. — C'est un insecte ayant les mêmes propriétés que la canlharide. Nicandre conseille, comme contre-poison des cantharides, le moût de vin ou des œufs avec du sel marin.

(I) DioS(Oiiile, TUp; or/rjr.piwv çapjj.â/.tov , p. 395 ( Lugd., 1598, in fol.}. (2) Dioscoiide, il)iil. Galien, De aulidol., ii, 7 : -/yr^ û6p£),aiov ÔEpixov ciôovai -/.ai '•.o/"/.Ù7:tv£tv xa't àva^xa^^civ ifislv. Nic.ndre, AlcJi/i/iaivi.

Sangsue. — Avalée par accident , la sangsue était supposée causer la mort par le sang qu'elle suçait dans l'estomac.

Lièvre tnarin. — Les auteurs anciens racontent beaucoup de merveilles au sujet du lièvre marin qu'on regardait comme fabuleux. On ignore s'ils ont voulu désigner par ce nom une espèce de phoque, de poisson, de crustacé, ou d'araignée de mer (1).

Crapaud. — Salamandre. — Serpents venimeux.

Sang de taureau. — C'était probablement du sang qui avait éprouvé la fermentation putride. On sait que, dans cet état, le sang est un des poisons septiques les plus énergiques. Ce genre de poison était très-usité chez les Athéniens.

Miel d'Héraclée (2).

B. Poisons tirés du règne végétal.

Suc de pavots. — Opium. >sicandre {Alcxiphram., vers. 433 et suiv. ) (lit : « Celui qui boit un breuvage dans lequel entre le suc de pavots tombe dans un profond sommeil. Les membres se refroidissent; les yeux deviennent immobiles; une abondante sueur se manifeste sur tout le corps. La face pâlit , les lèvres enflent, les ligaments de la mâchoire inférieure se relâchent ; les ongles deviennent livides, et les yeux excavés présagent la mort. Cependant ne te laisse pas intimider par cet aspect; donne vite au malade une boisson tiède, composée de vin et de miel, ou de l'huile de rose, d'iris, et remue le corps violemment, afin que le malade vomisse. »

On pourra comparer ce passage à un autre non moins curieux de Jules l'Africain (du quatrième siècle de l'ère vulgaire), qui le premierindique la formule d'un composé pharmaceutique, tout à fait analogue à notre laudanum : « Faites digérer de l'opium Ihébaïque [okwj ôr,êaïxôv ) avec de la cannelle dans du vin (3). »

Jusquiame. — C'était surtout la giaine qui servait de poison; aussi l'appelait-on fève de cochon ou hyosciamus [hony.'j'xu.o;,). On distinguait anciennement, comme aujourd'hui, la jusquiame

(1) Dioscoride, De reneww. Nicaiulre, Alexiphaimaca. Pline, xxxii, 3; ix, 72, Athénée, Deipn., x, p. 446. Comp. Réamnui, Mcm.de l'Acad. de Paris, I"I5, p. 11. — C'est avec ce poison que Domilien a, dit-on, eini;oisonné Tilus (Voy. Philosirate, in Vila Apollonii).

(2) Voy. pag. 19G.

(3) Jul. \{nc.„Cesli.

t2l8 HISTOIRE D£ LA CUI.MIE.

noire (^ graine noire), cl la jusquiame blanche (à graine blanche). Elle passait pour causer des vertiges et une folie momentanée. « On ne peut, dit Pline, manger plus de quatre feuilles de jusquiame, sans que la tête soit bouleversée (1). » Le lait était l'antidote de ce poison.

i\landraf)ore. — Ce nom paraît avoir été appliqué, non pas aune seule espèce, mais à plusieurs espèces de solanum, qui, comme on sait, contiennent un principe toxique, commun à presque toutes les plantes de la famille naturelle des solanées.

C'est avec différentes espèces de solanum, de Injosciamus , de datura, de helladona, données en breuvages, qu'on produit des visions étranges et des aliénations mentales momentanées. Les anciens connaissaient-ils cette propriété des solanées? C'est très-probable.

Ciguë {cicuta). — Ce poison consistait dans le suc condensé des tiges, des feuilles, des fleurs et des graines exprimées. On employait à cet effet la ciguë de Suse , de Crète et de Mégare , qui était peut-être tout simplement notre cicula virosa, ombellifère très-conmiune dans les lieux humides. Les auteurs signalent, comme un symptôme particulier de l'empoisonnement parla ciguë, le froid et la pesanteur des membres inférieurs; Platon en parle dans la mort de Socrate. La ciguë chez les Athéniens et chez les habitants de l'ancienne Massilia (2) remplaçait la guillotine de nos jours. Le vin pur passait pour le contre-poison de la ciguë. Xicandre conseille à cet effet les graines de la pomme épineuse (uriXeiV,? pyjxwSeo; aYptcç /cyp-d;).

Sucs de donjcnium , de psijllium, de pharicum , de toxiciim, de carpasus , de tliapsia, d'elaterium. — Ce sont, autant qu'il est permis d'en juger, des sucs lires de plusieurs plantes de la famille des euphorbiacées , ou de celles des apocijnces et des cucurbitacées. Le suc d'elaterium était probablement le suc amer de la bryone {momordica elaterium).

Aconit (racine d') (3). — ^"C'est là un des poisons les plus énergiques du règne végétal. Les anciens déjà le savaient, puisqu'ils donnaient à l'aconit l'épilhète de pardiala7iliès {lue panthère); c'est ainsi que nous appelons aujourd'hui une certaine espèce

(1) Pline, XXV, 17.

(2) Pline, XXV, 95. Valère Maxime, ii, 2.

(3) Le nom d'aconit vient, selon Tliéopliraste, de la petit ville (VAcon, près <rHéiaclée, où celle plante croissait en abondance. ïlieopli., Hisl. plant., ix, 19.

d'aconit, lue-loup {lycoctomim). La mythologie, fait naître l'aconit de l'écume de Cerbère. Un des conjurés deCatilina, Calpurnius Bestia , fit mourir ses femmes avec de l'aconit (1).

Colchique. — C'est, dit-on, avec celte plante que Médée de la Colchide, célèbre magicienne de l'antiquité, composa des breuvages empoisonnés (-2). Contre-poison : lait, infusion de feuilles de chêne (tannin).

Racines d'ellébore blanc {veratrum album) et d'ellébore noir {elleborus niyer). La racine d'ellébore jouissait autrefois d'une grande réputation dans le traitement de la folie et des hydropisies. Broyée et délayée dans du lait et de la farine, la racine d'ellébore était employée par les Grecs et les Romains pour tuer les souris et les mouches, comme nous employons à cet effet l'arsenic. Les Gaulois empoisonnaient leurs flèches en les trempant dans du suc d'ellébore (3).

Smilax ou taxus des Uomains. — C'était probablement notre (la phne mezereum {bols gentil), dont on connaît les propriétés vénéneuses (poison acre) Cativulcus, roi des Éburons (Belges), se fit mourir avec ce poison (4).

Herbe sardonique. — C'est une espèce de renoncule ( ranunculus acris) (5). La plupart des renoncules contiennent un poison très-âcre qui irrite l'épiderme à la manière des cantharides.

Champignons vénéneux. — Les anciens connaissaient un assez grand nombre d'espèces de champignons vénéneux, que Nicandre appelle d'une manière pittoresque le mauvais ferment de la terre [^\>j.oyii.y. xaxov yOovoç).

Les auteurs signalent une violente constriction à la gorge comme un symptôme qui ne manque jamais dans un empoisonnement par des champignons vénéneux. Cette observation est parfaitement exacte: Ils prescrivaient, comme contre-poison, du vinaigre ajouté à une colaturede cendre de sarments.

(1) Pline, xxvii, ?..

(2) Tô MY)Oci-/i; KoXxv|t3o; èx66(jL£\ov Ttùp. Nicaiid., Alexiphann.

(3) Auiii-Gelle, wii, 15. C. Celse, v, 27. Pline, \\v, 25.

(4) Caesar, de Bello GalLïco, vi, 31.

(3) SapSwvia; nôa, paTp77,0'j eToo; ouax. DioscoriJe, cap. De venenis.

220 IllSTOlUE DE LA CHIMIE.

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