‹ Histoire de la chimie (volume 2)Chapitre 21 sur 31 · DEPUIS LE IX* SIÈCLE JUSQU'AU XVF SIÈCLE · texte numérisé non relu

DEPUIS LE IX* SIÈCLE JUSQU'AU XVF SIÈCLE

La théocratie et la féodalité caractérisent, en deux mots, tout le moyen âge.

A la mort de Charlemagne, il advint ce qui arrive toujours quand un vaste empire, fruit de la conquête, échoit à des princes ambitieux et incapables. Chacun cherche à se rendre indépendant, à emporter quelque lambeau de l'édifice qui croule. Les seigneurs, qui avaient tremblé devant Charlemagne, traitaient avec Louis le Débonnaire et Charles le Chauve d'égaux-à égaux, et se faisaient payer cher leurs services. La garantie d'indépendance de leurs domaines et l'acquisition des droits régaliens en étaient le prix ordinaire. Au lieu d'un seul chef, il yen eut bientôt des centaines. Le vassal régnait sans contrôle dans ses États, et le roi n'était que le premier parmi ses pairs, primus inter pares.

Mais celui qui se mit bientôt au-dessus de tous, au-dessus des vassaux comme au-dessus des rois, ce fut le successeur de saint Pierre. Quand Boniface disait à Philippe le Bel : Le chef de l'Église est au-dessus des rois de toute la distance qui sépare l'esprit de la matière, il se servait d'un argument qui ne souffrait pas alors de réplique; car cet argument était l'expression même de la croyance de tous les peuples de la chrétienté.

Aucune époque de l'histoire n'est comparable à celle du moyen âge, qui commence aux successeurs de Charlemagne (jx^ siècle ), et finit à la découverte de l'Amérique et aux premières guerres du protestantisme (1).

(I) On a beaucoup discuté sur les liuiiles de ce qu'on est convenu d'appeler le moyen ùrje. Il nous semble qu'il est tout naturel d'admettre que le moyen âge corn-

318 iiisrniRK de la chimie.

Poui'comprcnilre le pouvoir des idées religieuses, l'influence des doctrines traditionnelles sur l'esprit de l'homme , il faut interroger le moyen âge. Une parole du souverain pontife couvre une nation entière de deuil, arrache le glaive de la main du combattant, dépose les rois, impose pénitence à un empereur, en chemise et pieds nus. Sur un signe du pape, d'innombrables armées se lèvent et se précipitent vers l'Orient pour délivrer, aux cris de Dieu le veut! le tombeau du Rédempteur.

Cet état de choses laisse deviner quel devait être le sort de la science. Pendantqucle bruit desarmes, ou des guerres sans cesse renaissantes, étaient à l'esprit la tranquillité nécessaire, l'Église, jalouse de son autorité, faisait taire l'observateur qui aurait voulu se mettre en opposition avec les dogmes.

Aussi le moyen âge fit-il peu pour le progrès; à peine y osait-on consulter les travaux des anciens. La prison etlebûcher attendaient le trop hardi penseur. Phi/sicieh était synonyme de magicien; et on connaît les tortures infligées aux accusés de sorcellerie. Toute découverte, toute invention était traitée d'œuvre satanique; et chacun croyait alors au Diable plus encore qu'à Dieu. Les alchimistes, voyant, sans cause apparente, leurs appareils se briser enmilleéclats, s'imaginaient réellement entretenir un commerce intime avec les démons de l'enfer, avec Béelzebuth, Astaroth, Astarté. Ils se prétendaienteux-mêmes sorciers; et s'ils étaient pendus ou brûlés comme tels, c'est qu'ils avaient, comme leurs juges, la conviction d'être dans le vrai. Le magistrat et l'accusé étaient tous deux de bonne foi; ils n'avaient donc, en leur âme et conscience, rien à se reprocher. Subjugués par l'esprit dominant de l'époque, ils ne se doutaient même pas qu'ils pouvaient être l'un et l'autre également dans l'erreur. C'était fort simple. De mime que nous ne voyons pas la couleur de l'air, cet océan gazeux qui nous baigne de tout côté, de môme il nous est impossible d'apprécier sainement la société au milieu de laquelle nous vivons. Il y a de ces erreurs de perspective morale, qu'on ne distingue qu'à de grandes distances, après des siècles d'intervalle.

mence an nnnvièmesièilo, avec l'établissempiif lie l'autorité tliéocraliqiieet féodalf, pourlinir, comme nous l'avons indiqué.

Alchimie.

L'alchimie est la chimie du moyen âge, comme l'art sacré était la chimie des philosophes de l'école d'Alexandrie.

S'il est vrai que la science revêt la forme des périodes qu'elle traverse, rien ne saurait mieux nous dépeindre l'esprit du moyen âge que l'alchimie.

Parmi les études qui ont pour objet les phénomènes Se la nature, la chimie est peut-être la plus riche en faits propres à exciter l'imagination. Les plus simples expériences, si elles demeurent incomprises, pourront paraître des merveilles. Lorsque vous mêlez ensemble du mercure et du soufre en poudre, vous voyez ces deux corps perdre leur couleur, et donner naissance à un produit nouveau, aussi noir que le plumage du corbeau. Et ce même produit, si vous venez à le chauffer, se changera, par la sublimation, en une substance d'un rouge magnifique (cinabre). Combien n'y a-t-il pas do ces substances qui, dans certaines conditions, présentent les nuances irisées des plumes du paon et de la peau du caméléon?

Or, que devaient se dire, en présence de ces étranges phénomènes, les chimistes du moyen âge, ces hommes qui vivaient au milieu d'une société où chacun, avide du merveilleux, croyait à rinfluence d'êtres invisibles, au pouvoir occulte des démons, bons ou mauvais? Sommés de s'expliquer, ils empruntèrent la plupart de leurs interprétations au spiritualisme des néoplatoniciens. Les doctrines alchimiques sont aussi inhérentes à l'esprit de l'époque qui les a vues naitre> que la science d'aujourd'hui est inséparable des préoccupations du présent.

Nous ne reviendrons pas sur les théories de la pierre philosophale, de l'élixir universel, de la transmutation des métaux, doctrines que les alchimistes ont empruntées aux disciples de l'art sacré (1).

En parcourant l'histoire, depuis le xi" jusqu'au xvi'^ siècle, on est d'abord frappé de la stérilité de la science, telle que nous la comprenons aujourd'hui. On dirait une période de léthargie. Ce n'était, en effet, qu'une mortapparente, et, en examinant les choses de plus près, on en découvre la raison. Noti, l'esprit

(I) Voy. png. Tî~ et sniv.

humain n'a jamais de repos. Perfectible et immortel, il observe, il s'instruit en tout lieu et en tout temps. Mais, à l'époque dont nous parlons, les chimistes avaient de bons motifs pour ne pas • exposer en public lé résultat de leurs expériences : ils payaient leur audace par la privation de la liberté, et souvent de la vie. Aujourd'hui, tout au rebours de l'ancien temps, une découverte vaut des honneurs et des récompenses. S'il y a donc quelque chose qui doive nous étonner, ce n'est pas le peii de progrès de la science au moyen âge, c'est que la science ne fasse pas plus de progrès au siècle où nous sommes.

Ce qui caractérise au plus haut degré l'alchimiste, c'est la patience. Il ne se laissait jamais rebuter par des insuccès. L'opéra- ^ teur, qu'une mort prématurée avait enlevé à ses travaux, laissait souvent une expérience commencée en héritage à son fils, et il n'était pas rare de voir celui-ci léguer, dans son testament, le secret de l'expérience inachevée dont il avait hérité de son père. Les expériences d'alchimie étaient ainsi transmises de père en fils, comme des biens inaliénables. Qu'on se garde bien de sourire : il y a dans celte indomptable obstination quelque chose qui tient de l'inspiration et qui remplace le génie.

Le temps, voilà le grand secret de la nature, et c'est ce que les alchimistes n'ignoraient pas. Le temps est tout pour nous, il n'est rien pour la nature. Bien des produits, que le chimiste est incapable d'imiter dans son laboratoire, sont engendrés avec profusion parlesagents naturels, dont l'action se prolonge pendant des siècles qui ne se comptent point. Silesalchimistesétaient, dans leurs expériences, partis de meilleurs principes, lisseraient probablement arrivés à des résultats prodigieux, auxquels arriveront peut-éire plus difficilement les chimistes d'aujourd'hui, trop pressés rie jouir du présent.

Il ne nous répugne nullement d'admettre que l'on connaissait au moyen âge, époque en apparence si stérile, nombre de faits qui sont aujourd'hui considérés comme d'origine moderne. C'est ainsi que les alchimistes devaient connaître l'hydrogène ou le gaz d'éclairage, puisqu'ils manipulaient souveni des acides en contact avec des matières organiques. Mais l'expérimentateur qui aurait eu l'audace de montrer, devant témoins, un corps invisible, tout à fait semblable à l'air, et ayant la propriété de s'enflammer avec bruit à l'approche d'une allumette, cet expérimentateur, accusé de sorcellerie , aurait été infailliblement

physiciens et les chimistes de nos jours eussent vécu au xiii® ou au xiv^ siècle, ils auraient tout honnemont gardé leur science pour eux, ou ils se seraient, coname les alchimistes, exprimés symboliquement et dans un langage allégorique. Toutes ces expériences, que le public va aujourd'hui paisiblement admirer dans nos amphithéâtres de physique ou de chimie, auraient alors provoqué de violents tumultes et fourni matière à de graves procès de sorcellerie. Vous auriez eu beau vous débattre et démontrer que tout se passe naturellement, personne n'aurait ajouté foi à vos paroles; vous n'en auriez été que plus magicien, et condamné comme tel : témoin Roger Bacon, qui, malgré son livre sur la nullité de la magie, fut condamné à passer une partie de sa vie au cachot.

Le moyen âge était le règne de l'intolérance dogmatique. L'expérience devait se taire devant l'expression de l'autorité traditionnelle. L'examen des causes était interdit; il était seulement permis aux philosophes de discuter sur le nominalisme et le réalisme, sur les universaux et sur les catégories d'Aristole; mais l'usage de la raison et son application à la saine observation de la nature étaient réservés à d'autres temps. En attendant, les sciences physiques étaient appelées occultes, et la chimie, art hermétique, science noire, alchimie.

La science devait donc rester stationnaire, et, rester stationnaire quand tout marche, c'est rétrograder. Son but était manqué, dès qu'on n'était plus libre d'expliquer dans leur ordre naturel les effets et les causes, ou plutôt les effets d'autres effets plus éloignés encore. Toute science devient impossible en présence de l'autorité qui prétend, d'un seul coup, franchir toute cette inépuisable série d'anneaux intermédiaires pour atteindre directement la cause suprême. C'était là ce qu'on faisait au moyen âge.

Jamais il n'y a eu et il n'y aura d'équilibre entre l'esprit et la matière. L'air vital de l'esprit, c'est la liberté. La matière, c'est l'empire de la nécessité. L'inégalité, c'est la condition absolue du mouvement. Aussi l'équilibre stable est-il ici impossible : il supposerait l'immobilité de l'intelligence, le repos du monde !

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